Le Jeu du Loup : Question de principes

Le 10/05/2026
-
par Sanaa Mishima
-
Thèmes / Saint-Con / 2026
Je ne sais pas exactement où veut en venir l'auteur de ce texte mais j'ai trouvé que ce long périple ressemble beaucoup à l'agonie de la bonne conscience d'un néo-nazi perdue dans le labyrinthe de ses contradictions morales. Aussi je le publie dans le cadre de cette Saint-Con.
Noirceur tapie dans l’ombre à chaque recoin, je tourne à l’infini dans un dédale de chemins. La folie me guette avec un air arrogant, et seuls les battements de mon cœur me rappellent que je suis vivant.


...



J'avais choisi la porte blanche.



Dans l’obscurité, elle ressortait comme un phare éblouissant, un appel pour toutes les créatures de l’ombre.

J’étais une créature de l’ombre. J'ai fini par être une créature de l'ombre.

N'importe qui en serait devenu une.

Des murs froids et sobres qui s'étendent à l'infini, d’un gris paisible pour nous rendre dociles, et si lisses qu’on croirait toucher de l’eau, intangible et insaisissable.

Et des bruits. Des grincements, des craquements, des bruissements, des murmures, des chants, des cris, des hurlements.

Et des odeurs. Des senteurs acides, collantes, gluantes, chimiques, sucrées, douces, entêtantes.

Et par-dessus tout, un air lourd et poisseux qui collait comme une seconde peau, qui donnait l’impression d’étouffer à chaque inspiration, qui obstruait la gorge et les poumons.



Dans ce dédale piégeux, je m’étais jetée sur la porte blanche, telle la créature de l’ombre que je suis. Quelque part, loin au fond de mon esprit entoilé, je savais que ce n’était pas une lumière. Que ce n’était pas une sortie. Que je resterai ici toute ma vie.

Mais je m’en fichais. J’aurai bien tué, détruit, vendu, trahi pour un espoir de sortie.

Parce que je suis une créature de l’ombre.

Parce que j’étais humain.

Parce qu’il n’y a que peu de différence entre les deux.

Parce qu’il n’y a pas de différence entre les deux.



...



Un courant d’air chaud et humide me frôle la nuque, provoquant des fourmillements dans tout mon corps, mes poils se dressant vers le ciel. Vers ce que j’imagine être le ciel.

Mes doigts se referment sur la poignée glacée et je tire dessus de toutes mes forces. Les charnières grincent, couinent, protestent, le bois tremble et la peinture s’écaille, mais rien ne bouge.

Une boule remonte dans gorge, menaçant de m’étouffer, alors même que mon esprit est déjà noyé.

L’odeur familière de pluie et d’herbe s’approche lentement de moi, envahissant peu à peu tous mes sens. Mon cœur s’affole, battant le sang dans mes veines, le poussant jusqu’aux muscles prêts à exploser.

Le cliquetis familier de la chaine s’approche lentement de moi, bourdonnant dans mes oreilles. Mes poumons s’affolent, pompant l’air dans mes voies respiratoires, le poussant jusqu’au cerveau prêt à exploser.

Une bouffée de chaleur s’empare de moi et je tire plus fort sur la poignée, ma vision se rétrécissant à ce seul point, à la vis qui tressaute sous ma brutalité.



« Où vont les enfants perdus ? »



La voix paralyse immédiatement tout mon corps, des battements de mon cœur au bourdonnement de mes cellules.

Je retiens ma respiration, la bile remonte le long de ma gorge, et mes yeux deviennent humides.

Ma paume moite glisse lentement le long de la poignée, la faisant plier sous le poids, et mon pied heurte le battant.

La porte s’ouvre.



Je reste immobile, l’esprit vide, et fixe stupidement la porte ouverte.

Tirer. Au lieu de pousser.



J’y pense alors que mon corps paralysé par la peur bascule vers l’avant, tombant dans l’obscurité insondable derrière la porte blanche.



...



J’avais choisi la porte blanche.



Dans la lumière, elle ressortait comme une tache d’humidité sur les murs, un appel pour toutes les créatures de la fange.

J’étais une créature de la fange. J'ai voulu arrêter d’être une créature de la fange.

Personne n’aurait pu devenir autre chose.

Dans cette énigme piégeuse, je m’étais jetée sur les autres, telle la créature de la fange que je suis. Quelque part, loin au fond de mon esprit entoilé, je savais que ce n’était pas une lumière. Que ce n’était pas une sortie. Que je resterai ici toute ma vie.

Mais je m’en fichais. J’aurai bien tué, détruit, vendu, trahi pour un espoir de sortie.

Parce que je suis une créature de la fange.

Parce que j’étais humain.

Parce qu’il n’y a que peu de différence entre les deux.

Parce qu’il n’y a pas de différence entre les deux.



...



La porte se referme derrière moi comme un fantôme et une lumière blafarde illumine la pièce sitôt la porte fermée.

Je porte immédiatement ma main à mon visage, cachant mes yeux, la brûlure s’étirant le long de l’œil jusqu’à mon cerveau.

Je cligne des yeux plusieurs fois, tentant de m’y habituer, et ce n’est qu’après de longues minutes que je pus enlever ma main.



La salle dans laquelle je me trouve est large, ovale, et des rangées de créatures poisseuses se recroquevillent contre les murs, protégeant leurs petits yeux cruels de leurs mains aux ongles longs et fendus.

Au centre, une estrade. Ronde, métallique, et... une table. Avec de la nourriture. Assez pour nourrir tout un régiment. Abondante, colorée, aux effluves alléchants mélangeant huile, fraicheur, sucre et chaleur.



Je reste un instant sans bouger, les yeux rivés sur l’estrade, mes boyaux se tordant en grognant.

C’est pour moi.



L’air semble s’arrêter un instant, fait le décompte, et tout le monde se rue vers l’estrade.



Je pousse, frappe, griffe, mord tous ceux qui font l’erreur de courir trop près de moi. Je ne laisse personne gagner. Je vais gagner.



Je me jette sur les escaliers sans réfléchir une seule seconde et agrippe la jambe d’un ennemi qui montait les escaliers. Mes ongles crasseux s’enfoncent profondément dans son mollet et je sens muscles et nerfs se déchirer. Je serre plus fort et tire violemment sur sa jambe, le faisant tomber. Un craquement se fait entendre quand sa tête heurte les marches en métal, brisant nez et dents.

Je me relève et grimpe les escaliers quatre à quatre, écrasant sa main dans la montée, le broiement des phalanges résonnant sous mon pied.

Un immense sentiment de triomphe m’envahit, emportant une bouffée de fierté avec lui, quand j’atteins le haut de l’estrade.

J’ai gagné.

Evidemment.



Une des créatures s’arrête alors qu’il avait posé le pied sur la dernière marche, me fixant. La haine flambe aussitôt dans ses yeux et il se hisse sur la dernière marche pour se jeter sur moi.



Un sifflement l’interrompt dans son élan et je le regarde s’écrouler à côté de moi. Des gouttes chaudes se posent sur mon visage et l’acide remonte le long de mon œsophage.

Il lui manque la tête. Une partie de la tête.



La lame se range avec un bruissement innocent dans l’interstice d’où elle est sortie. De là où je suis, je peux nettement voir l’embouchure de sa gorge, avec la luette qui se balance, les dents encastrées dans la mandibule, molaires plombées et rouillées, la langue tranchée dans sa longueur comme un sashimi.



Je plaque ma main sur ma bouche et mon nez et détourne le regard, essayant de ravaler la bile qui monte, l’odeur collante de l’hémoglobine commençant à m’étouffer.



Le reste de la salle se fige, fixant le cadavre comme des cerfs devant un phare.

Un micro grésille avant qu’une voix se fasse entendre :

« Alors, test... Ah, tout marche... Et je vois qu’il y a déjà un concurrent et un mort. Votre groupe est trop excité, ça me fatigue déjà... »

Un soupir lassé résonne dans la salle maintenant silencieuse.

« Bon, je vais lancer le jeu, du coup... C’était quoi le nom, déjà...? »

Le bruit de pages qu’on tourne se fait entendre avant que la même voix trainante et lassé reprend la parole.

« Alors... Sept votes pour le Couperet, quatre pour “Le Noeud Gordien”, deux pour “L’Axiome”... Ah, j’ai trouvé, huit votes pour “Le Rasoir”. Donc, c’est “Le Rasoir”... Attends, ça veut dire quoi “L’Axiome” ? »

Il soupire à nouveau.

« Oh, et puis je m’en fous. Où sont les règles...

Alors, on va poser une question, et celui qui est sur l’estrade doit y répondre. Un seul concurrent sur l’estrade à la fois, sinon ça fini comme votre collègue. »

Tout le monde tourne lentement le regard vers le cadavre.

« Si la réponse est juste, t’as le droiti de prendre un seul truc de la table. Ils ont mis quoi cette fois ? Ah, de la nourriture. Ouais, classique.

Si la réponse est fausse, tu meurs. Je pense que vous connaissez bien le principe maintenant. »

Un frisson collectif traverse la salle.

« Dernière règle, celui qui gagne a le droit de continuer à jouer ou de céder sa place, mais ça veut dire qu’il ne pourra plus jouer. Juste histoire de vous exciter un peu. Quelle bande de tarées à la conception... »

La voix devient de plus en plus faible, signe qu’il est parti.



Classique. Un jeu mortel, comme tous ceux de ce foutu labyrinthe.

Avec de la nourriture à la clé, pour les pauvres affamés qu’on est.

Et des règles qui jouent sur l’égoïsme.



J’étais le premier sur l’estrade. Le premier à pouvoir répondre.

Je ne vais pas raconter comment ça s’est passé.

Parce que ça s’est passé comme on s’y attendait. Aucune surprise, aucun rebondissement, aucune foutue originalité.

Des récits comme ça, on en a eu plein. Trop.

Ça finissait toujours bien. Parce que le héros ne peut pas mourir. Parce que le protagoniste est forcément quelqu’un qui s’est retrouvé là par erreur, ou qui va se reprendre en main.



Pas moi.

Parce que je suis un humain.

Parce que je suis une créature de l’ombre.

Parce que je suis une créature de la fange.

Parce que vous avez compris.

Parce que tous ces mots sont bien jolis mais ils ne veulent rien dire.

Moi je vais vous le dire, la vérité.

La vérité, c’est que ce monde est pourri.

Que je suis pourri. Egoïste, sale, méchant, cruel, ignorant, inconscient.

Egocentrique.



Parce que le monde est peuplé d’humains.

Et que les humains pourraient bien tuer, détruire, vendre, trahir pour un espoir de sortie.

Qu’ils le font déjà. Et que certains s’en sortent.



Mais pas moi. Parce que je suis faible et pauvre.

Et que j’ai cru que j’étais intelligent, au bout de quelques questions faciles. Je ne me suis plus senti et j’ai continué. Persuadé que j’allais réussir toutes les questions et tout remporter.

Que j’allais devenir puissant, avec toutes ces ressources.

Mais j’ai brûlé. Comme une merde.

Alors la trappe sous mes pieds s’est ouverte et je suis tombé. Bas, plus bas que terre. Tout au fond de la misère, de la crasse, de la boue et de la douleur.

On m’a coupé la tête, comme Marie-Antoinette. Juste pour faire une rime.