8215 ZN 34

Le 13/05/2026
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par Jules Beurrier-Lonca
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Thèmes / Saint-Con / 2026
L’obsession du narrateur pour les plaques minéralogiques de véhicules agit comme un processus de dépersonnalisation brutale, transformant l’identité intime en un simple matricule de métal rivé à l’existence. Cette réduction systématique de l’être à son code d’immatriculation fait écho à l'effacement du nom, à la manière dont la bureaucratie nazie a pu autrefois transformer l’humain en un numéro de série anonyme dans les camps de concentration. En cartographiant ses proches par leurs plaques plutôt que par leurs visages, le texte souligne la violence froide d'une modernité où l’individu, étiqueté et transporté, n’est plus qu’une unité de fret dans un monde qui a perdu le sens de l’altérité.
8215 ZN 34

la voiture est un point de jonction entre deux temporalités,
j’approche mes doigts de l’allume-cigare pour rester présent,
jusqu’à ce qu’ils sentent la viande hachée,
la viande rouge,
un doigt après l’autre,
en vie, je suis en vie,
le verbe tenu à bout de bras,
c’est bien, enfin, ça n’est pas plus mal
de rester, pour l’instant, dans cet état intermédiaire,         


BN 725 WQ

8215 ZN 34


deux éléments c’est tout,
m’attendent, le parent, sa voiture, indissociables

volkswagen touran c’est mon papa
citroën berlingo c’est ma maman

points communs :
sièges rembourrés - cinq places - sept si le coffre
temps de trajet / semaine : entre 9h et 11h30 
ça sent le plastique, non ?
le toit fond quand il fait trop chaud,
la ceinture de sécurité, la mienne, brûlante,
évite le risque que la peau nue ne traverse
le pare-brise quand on décide
de ne pas la mettre, juste une fois,     - même pas peur ! -

28 avenue de la république 
capestang 34310 france

premier et unique étage
nounou - gillou ;    à l’affiche

je parle cette langue fautive, qui tombe et se révèle,
tremblote, dans l’ombre congelée,
pour personne,
pour rien, pour mon bureau plat,
tu me mens parfois,
ma nourrice ou quelqu’un d’autre,
fille âgée, grande fille,
femme mûre, femme-enfant, chimère,
écrasée de moitié par une fatigue ancestrale
sur la pelote de laine qui traine un peu partout, de toute part
(ou peut-être les mains vides réalisant un geste,
dans le même vide
sur une table en damier)
dans ce salon exigu,
il faut sérieusement considérer le mutisme à la manière
d’une sortie en puissance, nounou, et son salon
ne pouvant dormir qu’en son absence,
quand le mari, gigi, « gilles », gillou a décidé de quitter
la chaise où il joue,
bénévolement au poker en ligne
sur une plateforme payante. 
les murs lisses de ce carré qu’est le salon, salle principale de ce T2,
sont tapissés d’une couche épaisse
de goudron ou de papier peint,
cette femme, nounou, première muse,
je la confonds avec d’autres gueules belles, à regarder, à sentir,
rencontrées ici et là,
nulle part ailleurs que dans cette envie
de conversation qui manquait
déjà au zèle du nourrisson
silencieux, traumatisé par l’anodin,
et qui porte, non sans hasard, le même patronyme que moi,

apprendre à finir (tu as entendu ça)

11h59 (début d’émission, attente)

douze coups de midi, 
les infos,     - feu jean-pierre pernaut -
une ombre de substitution en plus, en plus de moi,
dans ce même salon, nounou, gillou, jean-pierre pernaut et moi

            puis             le silence
                                le silence
            une troisième fois
                            le silence,         le nôtre
    tes mains,
        celles du gamin armé,
     tracent une droite en diagonale, BIC quatre couleurs
                 pas exactement,
     en troupeau de dix pour ma part, les doigts,
     des chiens,
     des clébards assoiffés de partout,
         en dehors de moi, dessinent
     un arbre généalogique qui va d’un point à l’autre,
     j’en faisais presque partie, (sur la feuille A4, papa, maman et moi)
         cartographie de cet exil redondant,
     de chez-moi jusqu’à chez-l’autre, (point A —> point B)
        je recommence à douter un peu,
         pas plus que d’habitude,

        j’ai mangé bas,
        la graille enclavée,
        (12h30, soupe froide, vermicelles)
        certains jours il serait plus sage d’être amnésique,
        on me dit que j’ai une famille quelque part qui attendrait mon retour :
        je vous crois,                                 bof bof
        je doute un peu,

18h47 (pause)

28 avenue de la république 
capestang 34310 france

les lits se superposent dans la même cage
qui se nomme parfois « logis » ou « loge »,
salle d’attente, l’odeur qui va avec,
lassitude extrême,
à moins d’un pas c’est l’altérité, patiente,
qui patiente dans le lit du haut,
au moins autant que moi-même, faut s’occuper,
je fais le max, le maximum,
que tu me crois ou non :

sous l’étagère,

    les cartons se superposent pour former une sorte
    de meuble, table de nuit,
    dans le sac de couchage humide,
    tu te tritures les méninges, celles qui restent, encore,
    faut se gratter le dos avec une première main,
    la deuxième s’occupe autrement, quelques points de QI en moins,
    (à cause de la colle en stick délicieuse, UHU)
    un reste de boisson tiède,
    appartenant à gillou,
    fermente sur la table du salon,

09h46 (balade en automobile)

8215 ZN 34

        j’ouvre les yeux comme ça, en deux temps,
        comme quand on essaie de respirer, mais différemment :
        une station d’autoroute,
        la sueur au fin fond des aisselles
        laissent paraître quelques éclaboussures tuméfiées
        sur et sous le tee-shirt synthétique, spider-man ou une autre personne
        qui a plus compté pour moi que Rimbaud ou Balzac
        offert par un tiers,
        sûrement le cousin d’un cousin, quelqu’un d’autre,
        dans tous les cas un inconnu à côté
        duquel j’aurais, selon une autre inconnue
        que j’appelle « maman », ou « mam’s »,
        fréquenté pendant cette période neutre, ce « no man’s land »
        que j’avais tendance à appeler vacances,
        au pluriel parce qu’elles s’inscrivent dans une coutume qui me dépasse,
        une coutume imposée pour mon bien,
        structure, méta-structure pour faire société,
        l’épreuve de la confrontation entre les deux prochaines semaines
        lentes puis affreusement rapides qui commencent
        par un voyage en terrain vague,

le mal des transports, du transport, du fait d’être transporté,

     toujours plus loin de mon lieu de naissance
qui tient en quelques mots,
    tu parles d’une surprise,
je suis à peine émerveillé
         par ces plages de béton,
        ces courses en voiture immatriculée
à l’adresse d’un achat,
d’un lieu, garage à autos,
une fumée, le gaz gris s’échappe,
    il faut aller vite, arriver vite,             « on est bientôt arrivé ? »,

je me souviens que cette question énerve
conducteur comme passagers,
une pratique « confrontationnelle »
dirait un grand nom,     (de Lagasnerie),
existence infiniment plus contingente
que celle de « mamie »
et ce silence inerte coule naturellement,
les kilomètres se détachent
comme les pas d’une paire d’humains pressés,
                            ici,
                            au contraire,
        pas de correspondances,
         provisoirement le QUICK,
             je m’assoupis pour rien,
            position latérale de sécurité,
                 enveloppé dans un drap de ceintures,         - naître opaque, -

01h25 (très très tard)

        j’ai entendu ça quelque part, les portes s’entrouvrent,
            la langue toujours sèche de n’avoir rien dit
    de plus que la vérité des années tachées
         par le plâtre et l’absence d’étreinte,
     je parle assez fort pour ne pas avoir à porter jusqu’au cri
     les fragments embryonnaires d’un mot que pourrait,
        par pur hasard, esquisser mes cordes vocales
        mais qui serait le signe qu’une mutinerie se trame,
        à bas bruit, l’enfant,
        
             dans ma voiture, plus précisément celle de mon père,
         il y avait une musique mécanisée par les aller-retours de mon audition latente,
        vers les fenêtres arrières, le seul lieu dans lequel
on pouvait entendre le quart d’un bruit sourd,     comme moi bientôt,
        un ancien pote, daté, n’avait même qu’un son distordu,
     cassé qui sortait uniquement du coffre,
             ç’aurait pu être celui qu’émet l’enfant du coffre,
                                l’enfant enfermé dans le coffre,
                                un ami peut-être lui aussi,
                                un frère sûrement,

j’ai ex-filtré de ma caboche
d’autres moments,
moins capitaux dans ma formation
d’être-humain,
ceux-là ne tiennent pas en quelques mots
lymphatiques mais en un seul :

mais je peux promettre une chose :
    il ne sortira jamais
du noyau mémoriel,
dans lequel j’aime à lui donner
une seconde vie, ou un autre état plus complexe,
plus irrégulier,             je ne fais aucune promesse,     ça vaut mieux pour tout le monde
une deuxième mort, c’est sorti tout seul, à défaut de pouvoir
le chérir autrement.
il y a un code facile à déchiffrer
sur mon dos masculin, mon dos d’homme, de mâle-enfant :
le baiser se rate de presque rien,     - dommage (!) -

j’ai vécu en enfance comme on passe d’un point à un autre,
les deux extrémités d’un segment,
un journal du dehors,
je n’ai ni la clés,
ni le mot de passe

« l’homme du commun à l’ouvrage », c’est moi, ou pas,
    j’ai prononcé, laborieusement, quelques motifs répétés, quelques éléments
        de langage flétris,
    mes lacunes à respirer
            ont le mot de la fin, le dernier, the last one,

la somme éparpillée de brusques flashes
forment alors un produit en croix qui ne porte pas ce nom.

7 en maths au bac, je pose ça ici,
c’est tout. une plaque d’immatriculation,
puis une autre, plus ancienne,
la motocyclette d’un grand père
méconnu j’imagine
à côté de mon asphalte chéri,
mon bitume étoilé,
mon polygone aplati. 

FG 366 TS
c’est une moto

tu cherches dans les placards tes bulletins scolaires,
tes appréciations, des noms,
j’ai besoin des noms,
prof de technologie,
j’ai besoin de son odeur,
mon manque post-traumatique
des années vagues,             c’est nécessaire dans le sens
où le monde me sera irrespirable
si je ne retrouve pas les blases,
c’est un homicide d’oublier ces gens,
ils n’ont que moi et je n’ai qu’eux,
nos amnésies se complètent,
parle-moi de leur pilosité,
leur tonalité de voix,
le bio-pouvoir qui s’exerce
quand ils marchent en canard
pour traverser une salle de classe,
atteindre la prochaine,
la salle des profs,             l’enfer qui nous refuse l’entrée,
                    à la recherche de nouveaux martyrs,

peut-être pour notre bien, il est 13h,
j’ai déjà passé plus de 13 années complètes sur la terre,                 soutenez-moi,


    je suis presque démuni,
    je brouille encore les pistes,         saccades de souffle ou tremblements, rires en attente
    de cette poétique du bruit
    (qui grouille comme la mémoire,
    au détour de mon intestin ou d’une rue adjacente)
    j’étudie les lignes de fuite, les points de chute,
    je ramène à la maison quelques morceaux de paille
    des souvenirs à becqueter quand une petite faim
    se trouve ankylosée dans l’estomac profond,
    le bégaiement sur une pair de syllabes,
    j’aurais tendance à ne plus croire
    personne, car personne ne sait