- Jeunes gens, l'Assemblée des Sages vous écoute !
Les quatre gosses se consultèrent du regard. Ils étaient convaincus qu'on ne les croirait pas, qu’ils allaient se taper la honte, et aucun d’eux ne voulait être l’archéoptéryx de la farce.
- Oumpf, c'est toi qui as eu l'idée, c'est toi qui racontes.
Et Oumpf raconta.
Oumpf, Gneu et Hbru étaient assis sur un tronc, occupés à rien glander. Ils assistaient vaguement au spectacle d'un tigre à dents de sabre en train de bouffer le bras de Mdrk, un adulte qui avait tenté de tirer sur la bite de l'animal afin de voir si celui-ci aussi produisait du lait. Mdrk était un scientifique, la commu lui devait de nombreuses découvertes. Il avait par exemple été le premier à avancer un lien de causalité entre le fait de se mettre des grands coups de gourdin dans la gueule et le fait d'avoir mal aux dents. Et l'expérimentation lui avait donné raison : on avait arrêté les coups de gourdin dans la gueule et les douleurs dentaires avaient disparu. On pouvait de nouveau manger des cailloux pépouze.
Récemment, il avait observé un bébé aurochs pomper l’entrejambe d’un aurochs adulte. Il avait chassé le petit à coups de gourdin dans le mufle et avait pris sa place. Le résultat fut un véritable choc : un liquide blanchâtre avait coulé dans sa gorge, convoquant des souvenirs de quand il était lui-même bébé. Certes, il avait eu la chiasse pendant trois lunes, mais ce liquide blanc, c'était hyper bon ! L’expérience appelait à être renouvelée. Si possible sur des animaux qui puent un peu moins. Depuis, il s’était mis en quête de branler tout ce qu’il croisait, et cette tentative sur le tigre à dents de sabre lui vaudra d’établir plus tard un lien de causalité entre l’ingestion de lait et la perte des bras.
Les trois jeunes se lassaient rapidement des bouffonneries scientifiques de Mdrk, et puis ils s’inquiétaient pour leur pote Bwok. Ça faisait déjà un quart de soleil qu'il avait disparu, on ne l'avait pas revu depuis qu'il avait traversé le fleuve pour s'engager sur la rive droite.
- Quoi ? Bwok est allé sur la rive droite ? Vous savez pourtant que c'est interdit, c'est plein de nez-au-nasique ! Ils peuvent pas nous saquer, ils font rien qu'à nous faire des doigts depuis l’autre côté du fleuve, et à nous traiter de primates ! Qu'est-ce qu'il est parti faire là-bas ?
- Il est allé récupérer notre œuf de cracoucas…
- C'est à cause de Gneu, il a tenté un coup franc direct mais il a envoyé une grosse praline de l'autre côté du fleuve !
- Ouais, il a pas mis assez d'effet dans l'œuf.
- C'est même pas vrai, on m'a poussé au moment de tirer !
- Mytho, t'as juste bourriné, c'est tout…
- Mes frères Sages, je jure qu'il y a eu gênette au moment d'armer ma frappe !
- Suffit ! Oumpf, poursuis ton récit !
Bwok avait fini par reparaître un quart de soleil plus tard. Il était mal en point, il aurait essayé de tirer sur la bite de tout un troupeau de mammouths que le résultat n'aurait pas été différent.
- Putain, mec, qu'est-ce qui t'est arrivé ? T'as pris une grotte sur la tronche ?
- Et l'œuf de cracoucas, tu l'as rapporté ?
- T'avais pas des genoux, avant de partir ?
Et Bwok raconta.
Il avait repéré l'œuf, mais au moment de s'en emparer, une bande de nez-au-nasique lui était tombée sur le râble. À six contre un, ils l'avaient démonté, le rouant de coups de gourdin, sûr que personne de chez eux n'était en mesure de faire des liens de causalité. Ils l'avaient insulté, aussi. Notamment à cause de sa couleur de poil.
- Comment ça, ta couleur de poil ?
- Ils disent qu'il est noir.
- Ben oui, parce que tu es sale.
- Mdrk n'a pas encore découvert le soin corporel, on est tous sales.
- Non mais moi je suis né comme ça, ils disent.
- T'es né sale ?
- Je suis né avec le poil noir.
- Ben ouais, mais qu'est-ce qu'on s'en fout ?
- Le père de Gneu est né avec le poil gris, ça n’empêche pas Gneu de tirer ses coups francs comme une brêle.
- Y a eu gênette !
- La mère de Oumpf est née avec le poil jaune, et pourtant Oumpf est intolérant au soja. Et moi mon père est né avec le poil roux, et pourtant je pue pas.
- Ben si, tu pues carrément !
- Nan mais c'est en attendant que Mdrk découvre le soin corporel.
- Ce qu'il veut dire, c'est qu’on peut pas nous stigmatiser sur la couleur de notre poil, c’est un non-sens !
- Attends, Gneu… Tu as vraiment dit “stigmatiser” et “c’est un non-sens” ?
- En vérité j’ai dit “Mais qu’est-ce qu’on s’en fout ?”, mais comme j’avais déjà dit ça juste avant, j’ai tenté d’apporter une touche moins convenue à mes répliques.
- Tu sais quoi ? Je vais te coller mon 61 au derrière, je te jure que tu vas apprendre à voler ! Et ça te fera passer le goût de faire de la littérature ! Bon allez, continue ton récit…
- Mais c’était pas moi qui racontais ! En plus j’ai été poussé au moment de poser mon pied d’appui !
- T’es sûr ? Putain, ça devient chaud à suivre… Qui qui racontait alors ?
Personne ne savait. Alors Hbru raconta.
Les quatre jeunes ne comprenaient toujours pas pourquoi Bwok s’était fait assaisonner de la sorte par les nez-au-nasique. Certes, ceux-ci les taquinaient souvent depuis la rive droite, à leur faire des doigts ou les traiter de primates, mais de là à cogner à six contre un, ça n’avait aucun bon sens ! De toute façon, le bon sens n'existait pas encore. Et ils pariaient qu'il n'était pas près d'exister. Alors ils envisagèrent :
- On fait quoi ?
- Et si on allait rive droite, qu'on en chopait un en lui tombant dessus à quatre contre un, et qu'on lui tannait la peau du cul à coups de 53 ? À nous quatre ça fait environ 212 ! Le gonze, on va lui faire cracher ses gencives par le nez !
- Perso, je sais compter que jusqu’à 13.
- Ou alors on lui balance des coups de gourdin dans la gueule !
- Non, je sais : on lui enfonce nos gourdins dans le cul !
- Sinon on a qu'à lui faire bouffer un rhinocéros laineux !
- Ou lui en incarcérer un dans le cul !
- C'est quoi ton délire avec les rectums ? C'est chelou, sérieux…
- Et si on lui caillassait sa face ?
Le caillassage fut adopté à trois voix contre une.
Ils se rendirent rive droite, en loucedé, et réussirent à repérer un des nez-au-nasique qui avaient dessoudé Bwok. Le type était en train de faire des jongles avec l'œuf de cracoucas, sans jamais parvenir à battre son propre record, vu qu'il ne savait compter que jusqu'à zéro. Les quatre surgirent d'entre les herbes et le caillassèrent sa mère.
- Il ne s'est pas enfui ?
- Si, mais il courait en rond, il n'arrêtait pas de tourner à droite.
- Ouais, on avait juste à attendre qu'il repasse devant nous pour l'allumer à bout portant.
- On lui a fait brûler ses calories !
- On l’a grave cramé!
- On l’a méchamment fumé
- Cool ! Je comprends pas tout, mais c’est cool, vraiment, vive la jeunesse ! Et c'est tout ce que vous aviez à exposer à l'Assemblée ?
C’était pas tout. Gneu raconta.
Ils caillassaient à s’en flinguer la coiffe des rotateurs, quand soudain un truc totalement marteau se produisit : des cailloux se percutèrent et, ce faisant, provoquèrent des éclats vifs et aveuglants. Ceux-ci atteignirent les herbes sèches dans lesquelles le nez-au-nasique cavalait. À leur contact, ils déclenchèrent un phénomène similaire à celui engendré par les éclairs sur les arbres, les jours de vilain temps.
- Ce sont des étincelles, produit du choc entre des roches dures, telles que le silex, et des minerais de fer, tels que la pyrite ou la marcassite (sulfure de fer) ! Les particules arrachées au sulfure de fer s'oxydent immédiatement dans l'air (réaction d'oxydation exothermique) et génèrent ni plus ni moins que des étincelles particulaires, incandescentes, dont la durée de combustion est suffisamment longue pour que… Oh pis merde, j’ai déjà raconté tout ça dans mon colloque “causalité entre le fait de caillasser des cailloux et le fait de se roussir la tronche”, mais on m’écoute jamais !
- Merci, Mdrk, mais là on est en train de recueillir le témoignage de jeunes gens qui disent avoir réussi à recréer un phénomène similaire à celui des éclairs.
- Le FEU, ça s’appelle, c’est ce que j’ai expliqué l’autre coup ! Mais à chaque fois on m’écoute jamais !
- OK, la prochaine fois on t’écoutera. Maintenant, va branler un diplodocus et laisse-nous travailler. Gneu, tu peux reprendre.
Gneu n’avait pas trop les mots. Lui, son truc, c’était plutôt de mettre des enroulés dans les œufs de cracoucas, mais il essaya de décrire.
L’herbe, le nez-au-nasique, tout ça était devenu encore plus éblouissant que les éclats scintillants, puis ça avait fait WOUF !, c’était chaud comme si le soleil était tombé par terre, ça avait piqué les yeux à fond, le nez-au-nasique était maintenant tout rouge, ça faisait des cloques sous sa peau, et puis plus de peau, plus de poils, et puis il gueulait comme un putoinosaure qu’on égorge, et puis il était maintenant tout noir, il ne gueulait plus, et ça puait la mort, et à la fin ça avait fait comme un tas de poussière et ils avaient pissé dessus, ils savaient pas trop pourquoi, mais ils avaient estimé sur le moment que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire.
Mais plus insolite encore, il y avait eu l’œuf de cracoucas. Le nez-au-nasique, dans sa course, l’avait lâché dans une flaque. Et pendant le phénomène luminescent, l’eau s’était mise à faire des grosses bulles, puis quand tout a été fini, au bout de dix minutes chrono, les quatre jeunes l’avaient retiré du bouillon et avaient constaté que la coquille était fendue. À l’intérieur, c’était pas liquide et visqueux comme quand Gneu mettait une grosse praline contre un rocher et que l’œuf explosait. Non, là l’œuf était devenu dur et…
- Les œufs durs, bordel ! Pour accompagner, on monte une mayonnaise, ça fait des œufs mimosa, c’est une tuerie en bouche ! Je vous avais présenté la recette dans mon colloque “causalité entre ce qui sort du rectum d’un cracoucas et la préparation d’un pique-nique” !!
- Mdrk, la paix ! Admettons que tu nous aies déjà parlé des “œufs durs” et du “feu”. Mais alors qu’en est-il des raisons qui ont poussé les nez-au-nasique à tabasser Bwok ? Surtout que ce n'est pas la première fois que ce genre d'incident se produit. Ils se sont déjà attaqués à nos nez-bulleux, nos nez-gros, nos nez-rlandais, nos nez-scafé, nos nez-vystrauss, et même à nos nez-nette. C'est quoi leur problème avec les nez ? C'est tous les mêmes, non ?
- Ben quand même, pour les nez-vystrauss…
- La barbe, Mdrk ! Tiens, justement : les poils ? Comment tu expliques qu'ils font une distinction sur la couleur ? Hein, Monsieur Je-sais-tout ?
- J’avoue, je sèche…
- Bien, alors maintenant on fait quoi ? On laisse les nez-au-nasique agir comme ça aveuglément et éternellement ?
- Et si on allait leur mettre des coups de gourdins dans la gueule ?
- Répondre à la violence par la violence ? Je sais pas, faut y réfléchir…
- Alors on les caillasse ! J'aimerais bien voir le coup de la réaction d'oxydation exothermique, ça a l'air dément !
- Non, je sais ! On va aller défiler rive droite en brandissant des bâtons et en gueulant des trucs pacifistes et en chantant “Heal the world, make it a better place” et en faisant une farandole !
- Excellent ! Je vais préparer des œufs mimosa pour le ravito !
- Non, c'est naze. On va aller les caillasser.
***
Rive droite, une Assemblée des Sages s'était réunie en session extraordinaire afin d'essayer de comprendre l'incompréhensible : un des leurs avait fini en tas de poussière alors qu'il était gentiment en train de faire des jongles. Des témoins avaient décrit une scène “d'une violence sans précédent”, un déchaînement de haine gratuite, et des cailloux qui lançaient des éclairs sur le nez-au-nasique, mais là on les avait traités de mythos. En revanche, on n'avait eu aucun doute sur l'identité des barbares. C'étaient ceux d'en face, les trangers.
Les Sages avaient ratifié un décret énonçant qu'un bon nez-tranger était un nez-tranger mort. Et on allait tout mettre en œuvre pour que chacun de ces babouins devienne un bon nez-tranger. Puis on entendit voler les mouches.
Pas plus d'une minute, car un vacarme vint briser la solennité de l'instant. Une horde d'envahisseurs déferla et mitrailla les Sages de cailloux et d'œufs mimosa. Un grand WOUF ! précéda une forte odeur de cochon grillé, qu'accompagna une chorale de voix goguenardes :
Grill the world
Make it a better place
For Bwok and for Gneu
And the entire homo race
Ces espèces de primates de la gauche du fleuve, tout à leur karaoké qu'ils étaient, ne semblaient même pas prendre conscience qu'ils venaient de corrompre la plus grande invention de l'histoire de l'humanité (après celle de la mayonnaise) : la minute de silence à l'Assemblée.
Les quatre gosses se consultèrent du regard. Ils étaient convaincus qu'on ne les croirait pas, qu’ils allaient se taper la honte, et aucun d’eux ne voulait être l’archéoptéryx de la farce.
- Oumpf, c'est toi qui as eu l'idée, c'est toi qui racontes.
Et Oumpf raconta.
Oumpf, Gneu et Hbru étaient assis sur un tronc, occupés à rien glander. Ils assistaient vaguement au spectacle d'un tigre à dents de sabre en train de bouffer le bras de Mdrk, un adulte qui avait tenté de tirer sur la bite de l'animal afin de voir si celui-ci aussi produisait du lait. Mdrk était un scientifique, la commu lui devait de nombreuses découvertes. Il avait par exemple été le premier à avancer un lien de causalité entre le fait de se mettre des grands coups de gourdin dans la gueule et le fait d'avoir mal aux dents. Et l'expérimentation lui avait donné raison : on avait arrêté les coups de gourdin dans la gueule et les douleurs dentaires avaient disparu. On pouvait de nouveau manger des cailloux pépouze.
Récemment, il avait observé un bébé aurochs pomper l’entrejambe d’un aurochs adulte. Il avait chassé le petit à coups de gourdin dans le mufle et avait pris sa place. Le résultat fut un véritable choc : un liquide blanchâtre avait coulé dans sa gorge, convoquant des souvenirs de quand il était lui-même bébé. Certes, il avait eu la chiasse pendant trois lunes, mais ce liquide blanc, c'était hyper bon ! L’expérience appelait à être renouvelée. Si possible sur des animaux qui puent un peu moins. Depuis, il s’était mis en quête de branler tout ce qu’il croisait, et cette tentative sur le tigre à dents de sabre lui vaudra d’établir plus tard un lien de causalité entre l’ingestion de lait et la perte des bras.
Les trois jeunes se lassaient rapidement des bouffonneries scientifiques de Mdrk, et puis ils s’inquiétaient pour leur pote Bwok. Ça faisait déjà un quart de soleil qu'il avait disparu, on ne l'avait pas revu depuis qu'il avait traversé le fleuve pour s'engager sur la rive droite.
- Quoi ? Bwok est allé sur la rive droite ? Vous savez pourtant que c'est interdit, c'est plein de nez-au-nasique ! Ils peuvent pas nous saquer, ils font rien qu'à nous faire des doigts depuis l’autre côté du fleuve, et à nous traiter de primates ! Qu'est-ce qu'il est parti faire là-bas ?
- Il est allé récupérer notre œuf de cracoucas…
- C'est à cause de Gneu, il a tenté un coup franc direct mais il a envoyé une grosse praline de l'autre côté du fleuve !
- Ouais, il a pas mis assez d'effet dans l'œuf.
- C'est même pas vrai, on m'a poussé au moment de tirer !
- Mytho, t'as juste bourriné, c'est tout…
- Mes frères Sages, je jure qu'il y a eu gênette au moment d'armer ma frappe !
- Suffit ! Oumpf, poursuis ton récit !
Bwok avait fini par reparaître un quart de soleil plus tard. Il était mal en point, il aurait essayé de tirer sur la bite de tout un troupeau de mammouths que le résultat n'aurait pas été différent.
- Putain, mec, qu'est-ce qui t'est arrivé ? T'as pris une grotte sur la tronche ?
- Et l'œuf de cracoucas, tu l'as rapporté ?
- T'avais pas des genoux, avant de partir ?
Et Bwok raconta.
Il avait repéré l'œuf, mais au moment de s'en emparer, une bande de nez-au-nasique lui était tombée sur le râble. À six contre un, ils l'avaient démonté, le rouant de coups de gourdin, sûr que personne de chez eux n'était en mesure de faire des liens de causalité. Ils l'avaient insulté, aussi. Notamment à cause de sa couleur de poil.
- Comment ça, ta couleur de poil ?
- Ils disent qu'il est noir.
- Ben oui, parce que tu es sale.
- Mdrk n'a pas encore découvert le soin corporel, on est tous sales.
- Non mais moi je suis né comme ça, ils disent.
- T'es né sale ?
- Je suis né avec le poil noir.
- Ben ouais, mais qu'est-ce qu'on s'en fout ?
- Le père de Gneu est né avec le poil gris, ça n’empêche pas Gneu de tirer ses coups francs comme une brêle.
- Y a eu gênette !
- La mère de Oumpf est née avec le poil jaune, et pourtant Oumpf est intolérant au soja. Et moi mon père est né avec le poil roux, et pourtant je pue pas.
- Ben si, tu pues carrément !
- Nan mais c'est en attendant que Mdrk découvre le soin corporel.
- Ce qu'il veut dire, c'est qu’on peut pas nous stigmatiser sur la couleur de notre poil, c’est un non-sens !
- Attends, Gneu… Tu as vraiment dit “stigmatiser” et “c’est un non-sens” ?
- En vérité j’ai dit “Mais qu’est-ce qu’on s’en fout ?”, mais comme j’avais déjà dit ça juste avant, j’ai tenté d’apporter une touche moins convenue à mes répliques.
- Tu sais quoi ? Je vais te coller mon 61 au derrière, je te jure que tu vas apprendre à voler ! Et ça te fera passer le goût de faire de la littérature ! Bon allez, continue ton récit…
- Mais c’était pas moi qui racontais ! En plus j’ai été poussé au moment de poser mon pied d’appui !
- T’es sûr ? Putain, ça devient chaud à suivre… Qui qui racontait alors ?
Personne ne savait. Alors Hbru raconta.
Les quatre jeunes ne comprenaient toujours pas pourquoi Bwok s’était fait assaisonner de la sorte par les nez-au-nasique. Certes, ceux-ci les taquinaient souvent depuis la rive droite, à leur faire des doigts ou les traiter de primates, mais de là à cogner à six contre un, ça n’avait aucun bon sens ! De toute façon, le bon sens n'existait pas encore. Et ils pariaient qu'il n'était pas près d'exister. Alors ils envisagèrent :
- On fait quoi ?
- Et si on allait rive droite, qu'on en chopait un en lui tombant dessus à quatre contre un, et qu'on lui tannait la peau du cul à coups de 53 ? À nous quatre ça fait environ 212 ! Le gonze, on va lui faire cracher ses gencives par le nez !
- Perso, je sais compter que jusqu’à 13.
- Ou alors on lui balance des coups de gourdin dans la gueule !
- Non, je sais : on lui enfonce nos gourdins dans le cul !
- Sinon on a qu'à lui faire bouffer un rhinocéros laineux !
- Ou lui en incarcérer un dans le cul !
- C'est quoi ton délire avec les rectums ? C'est chelou, sérieux…
- Et si on lui caillassait sa face ?
Le caillassage fut adopté à trois voix contre une.
Ils se rendirent rive droite, en loucedé, et réussirent à repérer un des nez-au-nasique qui avaient dessoudé Bwok. Le type était en train de faire des jongles avec l'œuf de cracoucas, sans jamais parvenir à battre son propre record, vu qu'il ne savait compter que jusqu'à zéro. Les quatre surgirent d'entre les herbes et le caillassèrent sa mère.
- Il ne s'est pas enfui ?
- Si, mais il courait en rond, il n'arrêtait pas de tourner à droite.
- Ouais, on avait juste à attendre qu'il repasse devant nous pour l'allumer à bout portant.
- On lui a fait brûler ses calories !
- On l’a grave cramé!
- On l’a méchamment fumé
- Cool ! Je comprends pas tout, mais c’est cool, vraiment, vive la jeunesse ! Et c'est tout ce que vous aviez à exposer à l'Assemblée ?
C’était pas tout. Gneu raconta.
Ils caillassaient à s’en flinguer la coiffe des rotateurs, quand soudain un truc totalement marteau se produisit : des cailloux se percutèrent et, ce faisant, provoquèrent des éclats vifs et aveuglants. Ceux-ci atteignirent les herbes sèches dans lesquelles le nez-au-nasique cavalait. À leur contact, ils déclenchèrent un phénomène similaire à celui engendré par les éclairs sur les arbres, les jours de vilain temps.
- Ce sont des étincelles, produit du choc entre des roches dures, telles que le silex, et des minerais de fer, tels que la pyrite ou la marcassite (sulfure de fer) ! Les particules arrachées au sulfure de fer s'oxydent immédiatement dans l'air (réaction d'oxydation exothermique) et génèrent ni plus ni moins que des étincelles particulaires, incandescentes, dont la durée de combustion est suffisamment longue pour que… Oh pis merde, j’ai déjà raconté tout ça dans mon colloque “causalité entre le fait de caillasser des cailloux et le fait de se roussir la tronche”, mais on m’écoute jamais !
- Merci, Mdrk, mais là on est en train de recueillir le témoignage de jeunes gens qui disent avoir réussi à recréer un phénomène similaire à celui des éclairs.
- Le FEU, ça s’appelle, c’est ce que j’ai expliqué l’autre coup ! Mais à chaque fois on m’écoute jamais !
- OK, la prochaine fois on t’écoutera. Maintenant, va branler un diplodocus et laisse-nous travailler. Gneu, tu peux reprendre.
Gneu n’avait pas trop les mots. Lui, son truc, c’était plutôt de mettre des enroulés dans les œufs de cracoucas, mais il essaya de décrire.
L’herbe, le nez-au-nasique, tout ça était devenu encore plus éblouissant que les éclats scintillants, puis ça avait fait WOUF !, c’était chaud comme si le soleil était tombé par terre, ça avait piqué les yeux à fond, le nez-au-nasique était maintenant tout rouge, ça faisait des cloques sous sa peau, et puis plus de peau, plus de poils, et puis il gueulait comme un putoinosaure qu’on égorge, et puis il était maintenant tout noir, il ne gueulait plus, et ça puait la mort, et à la fin ça avait fait comme un tas de poussière et ils avaient pissé dessus, ils savaient pas trop pourquoi, mais ils avaient estimé sur le moment que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire.
Mais plus insolite encore, il y avait eu l’œuf de cracoucas. Le nez-au-nasique, dans sa course, l’avait lâché dans une flaque. Et pendant le phénomène luminescent, l’eau s’était mise à faire des grosses bulles, puis quand tout a été fini, au bout de dix minutes chrono, les quatre jeunes l’avaient retiré du bouillon et avaient constaté que la coquille était fendue. À l’intérieur, c’était pas liquide et visqueux comme quand Gneu mettait une grosse praline contre un rocher et que l’œuf explosait. Non, là l’œuf était devenu dur et…
- Les œufs durs, bordel ! Pour accompagner, on monte une mayonnaise, ça fait des œufs mimosa, c’est une tuerie en bouche ! Je vous avais présenté la recette dans mon colloque “causalité entre ce qui sort du rectum d’un cracoucas et la préparation d’un pique-nique” !!
- Mdrk, la paix ! Admettons que tu nous aies déjà parlé des “œufs durs” et du “feu”. Mais alors qu’en est-il des raisons qui ont poussé les nez-au-nasique à tabasser Bwok ? Surtout que ce n'est pas la première fois que ce genre d'incident se produit. Ils se sont déjà attaqués à nos nez-bulleux, nos nez-gros, nos nez-rlandais, nos nez-scafé, nos nez-vystrauss, et même à nos nez-nette. C'est quoi leur problème avec les nez ? C'est tous les mêmes, non ?
- Ben quand même, pour les nez-vystrauss…
- La barbe, Mdrk ! Tiens, justement : les poils ? Comment tu expliques qu'ils font une distinction sur la couleur ? Hein, Monsieur Je-sais-tout ?
- J’avoue, je sèche…
- Bien, alors maintenant on fait quoi ? On laisse les nez-au-nasique agir comme ça aveuglément et éternellement ?
- Et si on allait leur mettre des coups de gourdins dans la gueule ?
- Répondre à la violence par la violence ? Je sais pas, faut y réfléchir…
- Alors on les caillasse ! J'aimerais bien voir le coup de la réaction d'oxydation exothermique, ça a l'air dément !
- Non, je sais ! On va aller défiler rive droite en brandissant des bâtons et en gueulant des trucs pacifistes et en chantant “Heal the world, make it a better place” et en faisant une farandole !
- Excellent ! Je vais préparer des œufs mimosa pour le ravito !
- Non, c'est naze. On va aller les caillasser.
***
Rive droite, une Assemblée des Sages s'était réunie en session extraordinaire afin d'essayer de comprendre l'incompréhensible : un des leurs avait fini en tas de poussière alors qu'il était gentiment en train de faire des jongles. Des témoins avaient décrit une scène “d'une violence sans précédent”, un déchaînement de haine gratuite, et des cailloux qui lançaient des éclairs sur le nez-au-nasique, mais là on les avait traités de mythos. En revanche, on n'avait eu aucun doute sur l'identité des barbares. C'étaient ceux d'en face, les trangers.
Les Sages avaient ratifié un décret énonçant qu'un bon nez-tranger était un nez-tranger mort. Et on allait tout mettre en œuvre pour que chacun de ces babouins devienne un bon nez-tranger. Puis on entendit voler les mouches.
Pas plus d'une minute, car un vacarme vint briser la solennité de l'instant. Une horde d'envahisseurs déferla et mitrailla les Sages de cailloux et d'œufs mimosa. Un grand WOUF ! précéda une forte odeur de cochon grillé, qu'accompagna une chorale de voix goguenardes :
Grill the world
Make it a better place
For Bwok and for Gneu
And the entire homo race
Ces espèces de primates de la gauche du fleuve, tout à leur karaoké qu'ils étaient, ne semblaient même pas prendre conscience qu'ils venaient de corrompre la plus grande invention de l'histoire de l'humanité (après celle de la mayonnaise) : la minute de silence à l'Assemblée.