TUEUSE SOLITAIRE MAIS SOLIDAIRE

Le 17/05/2026
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par Serge-Arno Bayeux
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Thèmes / Saint-Con / 2026
L'auteur tente de valider la consigne anti-nazie de la Saint-Con en dénonçant l’eugénisme d’un système prêt à manipuler l’histoire pour une illusoire pureté génétique, ce qui conduit inévitablement à l’auto-immolation de cette élite imbécile. Cependant, cette charge sature de non-sens scientifique, préférant l'absurdité d'un paradoxe temporel dévastateur à la simplicité d'une thérapie génique moderne par CRISPR-Cas9, ruinant ainsi la crédibilité de la démonstration, par la méconnaissance de ses personnages du futur, de l'effet papillon. L'usage insistant d'un lexique masculiniste — gravitant autour du mâle alpha, de la proie et du langage-corps — vient polluer le message progressiste en idéalisant une soumission primitive. En définitive, ce texte repose sur une logique totalement bancale qui, en s'appuyant sur des théories biologiques boiteuses et des stéréotypes de genre datés, finit par desservir les propos qu'il veut défendre.
Il est certaines actions qui ont une fin et pas de commencement,
alors que d'autres commencent pour ne jamais s'achever
.”
Frank Herbert, les Enfants de Dune


Elle prit appui sur l’un des côtés de la trappe, força sur les bras et réussit enfin à faire tourner la roue. Il y eut un bruit de chuintement quand l’air s’engouffra dans la capsule. Elle continua à dévisser et put repousser l’écoutille qui bascula dans un grincement métallique.
Livia était surprise que personne ne soit pas déjà venue l’aider mais elle réglerait ses comptes plus tard. Alors qu’elle allait s'emparer du premier barreau de l’échelle, elle fut soudain prit d’un léger vertige accompagné d’un voile noir et d’un tremblement. Chute de tension. Rien que de normal vu son état de fatigue. Elle s’accroupit pour laisser passer le malaise et évita des mouvements supplémentaires.
Par son champ de vision en tunnel, elle fixait sa carabine à air comprimé et la ceinture avec les fléchettes de curare dont elle s’était servie lors de la mission. Malgré son état, son accoutrement et son hygiène tout juste passable, la jeune femme de vingt-sept ans revenait satisfaite du travail accompli. Elle espérait que la compagnie d’assurances, qui s’était offerte ses talents particuliers, saurait reconnaître les difficultés auxquelles elle avait fait face et saurait ajouter un bonus à la récompense prévue.
Elle regarda la date sur la console. Elle revenait six mois jour pour jour après son envoi. Si elle n’avait pas réussi à revenir plus tôt, c'était que cela avait été une mission périlleuse. Pour commencer, les animaux sauvages s’étaient révélés plus nombreux, plus forts et plus menaçants qu’escomptés. Ensuite, il n’avait pas été simple d’identifier la colonie présentant toutes les caractéristiques requises. Et pour finir, elle avait dû déployer des trésors d’ingéniosité pour se faire accepter au sein de chaque tribu visitée. Chaque fois, il avait fallu nombre d’épreuves et de défis, avec son lot de violence et de harcèlement.
On l’avait reniflée, on s’était méfié. Certains avaient failli la tuer. Souvent d’autres femmes d'ailleurs. L’instinct. Il était sensiblement plus développé à l’époque qu’ici et maintenant. Même sans aucun vocabulaire, sans aucun langage articulé, les humains de la préhistoire avaient développé une intelligence aiguë et pleine de bon sens.
Livia avait vécu d’étranges situations où, après réflexion, elle avait eu plus d’échanges, plus de communication et plus de dialogue - tout aussi paradoxal que cela puisse paraître - que bien des conversations avec ses rares amies au XXIème siècle. Le degré de profondeur et d’interaction n’avait pas cessé de la surprendre pendant toute la durée de son voyage dans le passé.
Ainsi, quand Grumpf, le mâle alpha de la dernière tribu où elle devait opérer, l’avait désiré, son langage-corps n’avait laissé place à aucune ambiguïté. Elle qui d’ordinaire était la chasseresse avait accepté d’être la proie.
Elle avait su qu’elle devait jouer finement. Le jour qu’elle avait décidé, elle le provoqua à la course et se mit à escalader le Pic du Malrif. Usant de techniques des chasseurs alpins, de sa science du Parkour et de son endurance de joggeuse affûtée, elle prit les devants. Elle avait oublié que lui, avec sa petite taille et toute une vie passée à l’extérieur, possédait aussi du fond et une endurance incroyable. Heureusement pour elle, il suivait la pente douce quand elle escaladait des parois verticales.
Lorsqu'il arriva au sommet bien après elle, sa barbe et ses cheveux collés par la sueur, sans sagaie, perdue dans l’ascension, il se laissa tomber au sol et s’employa à reprendre son souffle.
Livia ne lui en laissa pas le temps. Elle vint le toiser et s’apprêtait, dans l’intimité conférée par les lieux, à commettre l’irréparable. Elle vit la beauté sauvage de l’homme, sa jeunesse (il devait avoir quatre ou cinq ans de moins qu’elle), une force et une vitalité à laquelle répondait la sienne. Ils n’étaient qu’eux deux au sommet. Un autre instinct l’envahit.
Elle se mit au-dessus de lui, à califourchon, l’embrassa, puis le posséda. Au cours de leur corps-à-corps, elle jeta derrière elle la fléchette qu’elle avait jusque là tenue cachée dans sa main. L’arme se perdit dans l'anfractuosité d’un rocher.
Grumpf lut-il à partir de cet instant en elle comme dans un livre ouvert ? Elle en eut plusieurs fois le doute, mais il ne fit rien pour la gêner.
Devenue la reine de la vallée et des grottes attenantes, elle menait ses expériences en douce. La nuit quand le groupe dormait, elle faisait des tests PCR - avec un laboratoire de poche - des individus dont elle collectait minutieusement en journée les cheveux ou les poils.
Quand elle eut repéré l'ensemble des individus-cibles dont les marqueurs oncogénétiques coïncidaient, elle décida d’une date. Pour la première fois de sa carrière de tueuse, elle ressentit un pincement à l’idée de passer à l’action et de disparaître. Le problème ne venait pas d’abandonner le pouvoir et un statut de reine, ce n’était pas non plus de laisser derrière elle un mode de vie précaire, des conditions spartiates - avant même que l’idée de Sparte fut inventée - ou bien une hygiène déplorable. Sa réticence se nichait ailleurs, en elle. Elle était triste à l’idée de quitter le groupe de chasseurs-cueilleurs qui l’avait adoptée comme jamais auparavant. Livia vivait un incroyable conflit de valeurs.
Pourtant, le contrat était on ne peut plus clair lorsqu'elle l’avait signé six mois auparavant avec une compagnie d'assurances au nom prestigieux : elle devait éliminer les porteurs de certains gènes défectueux.
À force d’analyser les situations pour proposer des tarifs différenciés, les assurances avaient perdu de vue la mutualisation du risque. De ce fait, un procès important se tenait en 2049, date depuis laquelle elle était partie. Antoine A., un assuré, milliardaire de son état, s’était retrouvé avec des problèmes de santé liés à son patrimoine héréditaire. Il s’était de fait retourné contre son assurance car elle n'avait pas garanti ses gènes.
La mort dans l'âme, cette dernière avait proposé que son patrimoine génétique fut amélioré. Un petit saut dans le temps - grâce à l’invention du professeur O. Vatine basée sur la théorie des trous noirs pétillants, découverte que l’on devait au télescope spatial James Webb - au moment de sa conception permettrait de sélectionner les gamètes exemptes de la tare ou bien d’implanter dans l’utérus de sa mère un embryon sélectionné pour sa performance génétique. Le milliardaire avait refusé, arguant qu’il ne voulait pas importuner ni sa mère, ni son père ; ni son grand-père, celui qui avait commencé à bâtir l’empire familial ; ni les antécédents du XIXème siècle car cela risquait de modifier le cours de l’histoire, de perturber les traditions familiales, tel l’attachement à ce coin de France, à cet art ou ce goût culinaire, par exemple.
L’assurance n’était pas non plus autorisée à intervenir au Moyen-âge car il ne fallait pas que la famille soit distraite, voire empêchée, alors qu'elle était sans doute présente à la cour des Rois. Un moindre changement et l’équilibre des forces ou la confiance des monarques pouvaient mettre à mal la destinée des A.
Au temps des Romains, la famille avait peut-être aussi sa place dans des manipulations ou des tractations politiques. En l’absence d’informations plus précises, le milliardaire avait refusé de risquer qu’il se passe quelque chose en intervenant plutôt qu’il ne se passe rien en n’intervenant pas.
Finalement, la compagnie avait décidé d’intervenir à la préhistoire et avait recouru pour cela aux services de Livia. La tueuse temporelle se rappelait de l’entrevue avec le cadre dirigeant guindé, aux manières sans aspérités, aux codes si conventionnels qu’elle s’était demandé s’il n’était pas une intelligence artificielle implantée dans un corps creux ou bien un clone. Elle lui avait pris le contrat des mains, avait relu les clauses de réussite puis, sans état d'âme, avait signé électroniquement le document.
Les affaires sont les affaires et, pour elle qui avait grandi dans les quartiers nord de Marseille, cela signifiait s’y plonger intégralement. Elle se rappela sa devise : exécuter sans questionner.
La nuit précédente, elle avait abandonné la tribu, son rôle et son roi de mari, neutralisé les porteurs du gène défectueux, et s’était sauvée. Elle avait retrouvé la boule de fibre de verre et aluminium intacte, protégée par sa couverture de végétation. Elle avait vérifié que les batteries étaient pleines et avait activé son retour en 2049.
En se relevant au milieu des instruments de la capsule après son malaise, il lui sembla émerger d’un long rêve dans lequel elle se serait oubliée. Tout à sa reconnexion au présent, elle s’étonna encore de l’absence de bruit du hangar dans lequel elle devait se trouver, fut surprise de voir des cimes d’arbres au-dessus de sa tête, d’entendre des cris d’oiseaux et des mugissements, de respirer un air plus vivifiant et léger que dans son souvenir.
Lorsqu'elle passa prudemment la tête à travers l’ouverture, elle découvrit à la place du lieu sécurisé en région parisienne où elle aurait dû se trouver une clairière au milieu d’une forêt sauvage, primaire et luxuriante dans laquelle se reposait un troupeau d’aurochs.
Déjà, certains de ces puissants animaux normalement disparus depuis quatre siècles se redressaient. Leur taille et leur force menaçaient la capsule. Sentit-elle à cet instant une vie bouger dans son ventre, mû par une pulsation qu’elle ne connaissait pas encore ?
Elle referma vivement l’écoutille et suivit la check-list pour redémarrer la capsule temporelle. Elle s’était décidée. Elle retournait vers Grumpf, vers la tribu, vers les autres. Peut-être son geste permettrait-il aussi de réparer ses meurtres et d'éviter la disparition de l’homme ?
Elle assumerait les conséquences de ses actes. Ce ne serait ni la première, ni la dernière fois. Et peu importait, un mauvais procès l’indisposait moins que de rester seule sur une Terre qui lui serait à jamais étrangère.

***