Hydres

Le 12/09/2003
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par Lapinchien
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Thèmes / Polémique / Société
Au départ ce texte était sensé être une parodie de mes textes, il se base en partie sur l'obsession de la chirurgie aléatoire, mais le jeu a vite agacé Lapinchien qui a fini par remanierle truc à sa sauce. Article hybride donc, et plutôt excellent, ce qui est logique pour du Lapinchien.
Qui d'autre que moi aurait pu accomplir cette mission salutaire ? Qui d'autre que moi aurait pu simultanément posséder et les convictions et les compétences nécessaires à sa réalisation ? Il fut un temps pourtant où j'étais le chirurgien le plus prisé de tout le gotha. Cette période me semble bien lointaine à présent.
A la suite d'un long et brillant cursus dans quelques unes des universités les plus cotées de Boston où je décrochais haut la main plusieurs diplômes dans diverses spécialités chirurgicales, j'ouvrais ma propre clinique. J'avais fréquenté le gratin sur les bancs de l'école, une multitude de relations superficielles principalement soudées à grandes doses d'alcool, de drogue et de débauche. Seuls leur tunes et leurs réseaux m’intéressaient .

Deux de ces crétins friqués eurent l'extrême générosité de s'associer à mon projet (ils apportaient le blé, j’apportais le talent) avant de malencontreusement trouver la mort dans un terrible accident de voiture. Les pompiers avaient pu les extirper en vie d’un amas de ferraille plus proche d’une compression de César que d’un engin nécessitant l’obtention d’un permis pour pouvoir être manœuvré… mais dans quel état ? Le choc avait été si dur que les corps de ces malheureux s’étaient encastrés l’un dans l’autre (sûrement pour la première fois avec une telle violence...) Les ambulanciers ne nécessitèrent qu’un brancard pour transporter la boule ensanglantée, enchevêtrement d’organes palpitants et méconnaissables qu’ils formaient à présent. Ils passèrent plusieurs heures sur mon billot, mais tous mes efforts soutenus furent vains : chaque fois que le scalpel transperçait leur chair bouillonnante, une marmelade de broyât d'os et de jus de muscle en giclait abondamment. Ils moururent à 10 minutes d'intervalle faisant de moi l'unique héritier de l’affaire. Je remercie, du fond du cœur, leurs familles respectives qui n’avaient jamais pu tolérer leur homosexualité et pour lesquelles mes deux associés n’avaient eu aucune compassion testamentaire.

Cette petite mésaventure m’avait en définitive plus inspiré qu’affecté. Dès lors je décidais de faire parler de moi en ouvrant le premier centre médical principalement dédié aux opérations de séparation de siamois. Je faisais preuve au départ d'une extrême bonté envers les malades les plus nécessiteux. Je payais même des émissaires, Barney et Collins, deux vieux amis d’enfance qui n’avaient pas eu la même veine que moi et qui s’étaient embourbés dans le ghetto où nous étions nés malgré leur talent fou dans l’art du baratin. Ils partaient à la recherche de siamois dans le monde entier, ils les dégotaient et par n’importe lequel des moyens, ils les persuadaient de sauter le pas, d’admettre que les corps devaient être séparés, que risquer la mort était encore le prix le plus faible à payer pour s’épargner l’enfer sur terre.

Je payais tout :des billets d’avions des monstres, à leur séjour à Boston avant l’opération en passant par le moindre de leur caprices. Je les ménageais. Ils me permirent de me faire la main pendant un temps. Les media furent alertés. Très vite je devins célèbre et internationalement reconnu. A l'époque déjà, je faisais les choux-gras de la presse et il m'arrivait très fréquemment de faire des apparitions dans des talk-shows.
Tout cela était habilement négocié : Siamois sous contrat, interviews ficelées, contrôle de l’image. L’un dans l’autre, je m’y retrouvais financièrement surtout au travers des exclusivités et des bouquins. J’avais volontairement transformé ma personne en objet médiatique mais je tenais solidement les rennes, j’avais la tête sur les épaules et mon talent de chirurgien n’en pâtissait nullement. Toutes mes opérations furent des succès. Pas la moindre ombre au tableau. Bien évidemment je présélectionnais les candidats dont la séparation avait le plus de chances de réussir, les autres passaient en file d’attente.

J’envisageais tout cela comme un tremplin, vous l’imaginez bien. Jamais je n’aurais voulu vouer ma vie à la charité. Je venais des bas fonds et je savais que je devais tout à un système que je trouvais en fin de compte assez fair-play. J’exècre tous les bons samaritains croulant sous l’or dès la naissance qui se déculpabilisent en donnant aux plus déshérités sans calculer, sans envisager de retour sur investissement. Mais pour qui se prennent-ils ? Des élus divins ? Ou peut être finalement que je les plains plus encore que je ne les exècre : ils ne savent pas à quel point çà peut être jouissif de réussir en ayant commencé au bas de l’échelle. Jamais il ne connaîtrons le plaisir que j’ai connu en m’affranchissant de cette condition à laquelle on me prédestinait.

Une fois que j’avais attiré l’attention des media sur ma petite personne, j’en profitai pour me diversifier. Je décidai de réduire progressivement le rythme des séparations de siamois pour me consacrer d’avantage à une franchise de chirurgie plastique que je venais de lancer : Jouvence.

Très vite des centaines de plasticiens dans le monde adhérèrent à mon initiative. C’est à partir de cet instant que j’ai réellement pu mener une vie de milliardaire et me rapprocher des élites, les côtoyer et me conforter dans l’idée que j’avais d’eux avant de les connaître. Ma clinique était le porte drapeau de toute ma chaîne, irréprochable, j’y opérais personnellement des plus grandes stars de cinéma aux plus discrets des hommes de pouvoir dans l’ombre… Je suis même intervenu une fois sur le président, savez vous ? C’était assez bénin d’ailleurs…

Et dire que j’avais quitté mon collège dans le Bronx pour faire apprenti boucher. N’empêche, c’est cette école qui m’a permis d’acquérir toute la dextérité de mon coup de scalpel … J’y ai appris en découpant les pièces de bidoche à tailler dans le vif sans hésitation… maintenant que j’y repense je trouve bien plus technique l’éviscération d’un veau qu’une vasectomie. J’y ai surtout révélé et développé un don extraordinaire, celui de pouvoir rien qu’au touché communiquer avec la chaire, apprendre à ce qu’elle me révèle ses troubles et anomalies avec bien plus de précision qu’une radiographie. Enfin c’est quant même grâce aux cours du soir que j’ai pu retourner dans le circuit classique et obtenir des bourses universitaires.

Ce monde n’est qu’un vaste océan… bien sûr, faut éviter de toucher le fond… oh je sais certains se complaisent à y sédimenter. Enfin bon, ceux qui sont au top, quelque soit leur domaine, se trouvent au tout près de la surface… Et voilà ce que j’ai compris… nous ne sommes que des gouttes d’eaux ballottées par les courants… bien sûr on peut être la plus parfaite et magnifique des gouttes mais çà n’est pas pour cela qu’on sera en surface… seuls les remous et la houle peuvent nous y conduire… et une fois en surface faut pouvoir y rester ! Je pense que çà a très peu à voir avec la perfection de la petite goutte…Il suffit qu’une grosse vague déferle sur nous… même si on est pas à l’origine de cette vague… et voilà qu’on se retrouve à nouveau sous les flots… pire… voilà que pris dans un tourbillon, nous sombrons dans les abysses…

Un rouleau s’est abattu sur moi. Une merde de franchisé qui n’est pas resté dans le rang. Une de ses clientes a vu ses deux nibards exploser alors qu’elle s’envolait pour aller passer ses vacances en Californie. L’avion a de suite fait demi-tour mais pas assez vite. Toutes les pistes d’atterrissage du Logan Airport étaient saturées, aussi pendant que l’avion tournoyait dans l’attente d’une autorisation, la bonne femme a clamsé après avoir perdu beaucoup de sang. La famille a porté plainte et il s’est avéré que mon connard de franchisé avait pris l’initiative de tester un tout nouveau produit pour remodeler ses nichons .Au regard de la justice je n’ai pas été condamné mais Jouvence a fait les frais d’une contre-publicité impitoyable, une saloperie d’infanticide des media qui lui avaient donné la vie.

J’ai eu le droit à tout. Mon passé a été réinterprété à la sauce « la suite après la pub ». J’y avais tué mes deux associés et maquillé leur meurtre en un accident de la route improbable. Leurs parents qui les reniaient à l’époque venaient les pleurer sur les ondes. L’apprenti boucher que j’étais y était devenu un tueur froid et sans scrupules.

Certaines réactions thermodynamiques sont irréversibles. D’un point de vue purement physique, il est donc strictement impossible de remonter le temps s’il fallait mettre en œuvre toutes les réactions inverses à celles qui ont formé l’univers de l’heure présente. Je me trouvais dans une situation de non retour. La transformation médiatique que venait de subir l’objet que j’étais, était irréversible. Je perdais tout : crédit, clientèle, clinique, pignon sur rue, droit de réponse… Je décidais donc de ne pas lutter contre le courrant… ils voulaient tous un sadique froid et sans scrupules, j’allais donc leur en donner un !

Qui d'autre que moi aurait pu accomplir cette mission salutaire ? Qui d'autre que moi aurait pu simultanément posséder et les convictions et les compétences nécessaires à sa réalisation ? Certaines personnes publiques me dégoûtent littéralement, je trouve leurs discours imparfaits, orientés, inquisiteurs… Ils prêchent l’absolutisme et dressent les gens les uns contre les autres… Jamais ils ne doutent ? Ils martèlent leurs certitudes sans retenue ni nuance et bien plus que le fond de leur discours c’est cette forme de pensée bornée qui s’imprègne dans l’esprit des masses… Les anonymes sont devenus réactionnaires… Ils m’ont condamné et ont signé ma déchéance justement parce que la vérité détaillée ne les intéresse pas…Les gens doivent se forger très vite un avis, classer des dossiers, trouver des têtes à couper… A quoi bon mener des combats d’arrière garde ? Je pense que çà doit quelque chose à voir avec l’instinct de survie, un mode de pensée primitive où les réflexes gouvernaient les décisions de tout à chacun… çà devait être pas mal efficace d’ailleurs… Mais bordel ! Les choses ont changé ! Faut évoluer ! Ces connards de prêcheurs font monter la sauce si vite ! Ils savent comment générer des angoisses et des peurs… Bien sûr, comme ils sont présentés comme les plus qualifiés des experts à la cité, leur avis devient credo pour ceux qui gobent tout ce qu’on leur raconte … Mais sont-ils vraiment habilités à juger ? Ils sont à la surface de l’océan, ils baignent momentanément dans l’écume…rien ne les légitime !

J’étais décidé à changer profondément les choses… tous ces connards étaient des fous dangereux ayant pris la société en otage…Il fallait trouver le moyen de créer un contre-pouvoir actif à chaque fois qu’ils prenaient la parole pour relativiser leurs propos… J’avais trouvé un tout nouveau créneau, le seul espace de liberté que le système m’avait laissé à cet instant donné de ma vie pour pouvoir y sublimer ma vocation.

Barney et Collins furent les derniers à me rester fidèles. Comme j’avais mis un peu de fric de coté, ils acceptèrent de jouer le jeu, de répondre à mes attentes et me fournir la nouvelle matière première nécessaire à ma reconversion même si pour cela il fallait vivre dans la clandestinité. Dans le passé, j’avais séparé des dizaines de siamois je ne sais plus trop pour quelles raisons. A présent, je m’apprêtais à les créer en suivant les mêmes techniques chirurgicales pour le bien être de l’humanité. La recette serait simple, reproduire autant que possible le même schéma :

-kidnapper deux de ces merdes radicales tenant de dangereux discours démagogiques en totale opposition l’un à l’autre,

-les anesthésier avant de les conduire dans un de mes laboratoires secrets,

-pratiquer sur les deux corps endormis une première phase d’ablation des organes dorénavant superflus,

-communier un long moment avec leurs chaires mises à nues,

-souder les deux corps de telle manière à ce qu’il soit impossible aux plus brillants des chirurgiens, même travaillant de concert, de séparer les deux ex-individus devenus une seule et même entité indissociable,

-cribler la créature nouvelle de pièges et faux semblants chirurgicaux, la miner en quelque sorte, pour que la moindre tentative d’intervention se voit perturbée par une multitude d’incidents tels que de multiples hémorragies improbables, réactions anormales à des produits fréquemment utilisés dans les blocs opératoires, virulentes poussées de bubons sécrétant des gaz toxiques, et autres crises inexplicables…

-libérer le plus rapidement possible l’individu, le rendre à l’humanité.

Il faut bien entendu que les aptitudes cérébrales des deux têtes de l’hydre ne soient pas altérées. Deux adversaires commerciaux dans le même corps trouveront sûrement un intérêt commun dans le compromis… Leurs débiles de fidèles ne sauront plus à quelle tête se vouer….


Que les leaders de lobbies, les gurus et les prophètes, que ceux qui s’entêtent par calcul ou par idiotie à voir le monde en monochrome, que ceux qui veulent refourguer leur camelote et endoctriner les foules, prennent garde à modérer leurs propos et dialoguer avec leurs détracteurs… sinon, que s’abatte sur eux le courroux du Siamélisateur !


(O_____O) LAPINCHIEN