La dialectique du fou

Le 22/06/2004
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par Bizontin
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Thèmes / Obscur / Psychopathologique
Le héros de ce texte est obsédé par ce petit instrument de musique stupide qu'est la guimbarde. Ses pensées sautent d'un sujet à l'autre sans trop s'arrêter, avant même de trouver leur conclusion, souvent... Obsession contre confusion, Bizontin dresse un portrait psychopathologique dense, complexe et poétique. Texte assez inaccessible... Trop sans doute, j'en ai eu marre en cours de route et je n'ai que survolé toute la fin.
J'ai ouvert les yeux.
La migraine était là… la migraine jouait de la guimbarde. Plus tard, bien plus tard, je me rasais, me coupais… changement de rythme... mélodie nostalgique, écoulement serein, marche funèbre. Avec ma bénédiction, d'un petit coup de rasoir, là, juste là, je pouvais me trancher la gorge... lame d'acier, je ne sentirais rien et la migraine continuerait de jouer... pendant que je me viderais. A jouer de la guimbarde. Elle m’interpréterait un morceau de sa composition, modulé dans les criards profonds, sur sa guimbarde. Parce que ma migraine ne joue que de la guimbarde.
En virtuose.
C’est obsédant la guimbarde… comme la migraine. Idée fixe, migraine et guimbarde. Je n’ai jamais considéré la guimbarde comme un instrument de musique… la migraine s’en moque.
Elle n’est pas musicienne.
Pas gastronome non plus. Tout au plus sait-elle apprécier un chili.
Et encore !
Un jour je m’occuperai de son éducation culinaire et pour me remercier, elle m’apprendra la guimbarde.
Nous sommes condamnés à cohabiter.
Lait renversé mêlé de sang. Sang séché... l’instant passe à autre chose. Indifférent. Coupure refermée… déjeuner répandu à mes pieds... une journée commence, la blessure s’estompe.
Comme chaque matin je m’empresse de renifler la frivolité de ma compagne. ¡Patria o Muerte! est brodé avec délicatesse sur le devant du slip dénaturé. La blessure s'ouvre à nouveau.
Après m’être rasé, je vis... simplement, avec la migraine, la guimbarde et la relique subversive d’une morte. Je piétine dans le lait. Pieds nus… un peigne dans une main, une culotte dans l’autre, une culotte de morte... cubaine. Je crois. Mon œil se remplit d'une larme.
L’habitude.
On ne se comprenait pas. Je n’étais pas pour elle... elle n'était pas pour moi. J'ai aimé sa chute, cascade bondissante aux courbes bleues... j'ai aimé la peur qui lui tailladait le ventre, j'ai aimé être aspergé par le cyanure de son cri. C'est pour ça qu’elle est morte.
Cortalia faisait du chili chaque soir.
La guimbarde passe une main dans mes cheveux... en arrache une poignée au passage. Nouvelle larme.
De l'autre coté de la place, il y avait un bar, terrasse étalant avec rancoeur sa négligence de tables dépareillées, surchauffées. L'ombre gorgée de chaleur flotte sur le toit défoncé de la tonnelle... lourde, trop lourde l'ombre. J'ai encore un peu d'argent. Un homme est debout près de moi. Son visage est rose, trop rose, et sa sueur m'indispose. Il crache bruyamment... s'éponge le front. J'aimerais lui envoyer mon poing dans le nez... je m'éloigne en direction du bar. Un tesson de bouteille brille au soleil. Je voudrais le frapper au ventre... j'ai eu raison de m'éloigner. Un chien me dépasse, jaune, boitillant, lorsque je franchi les quelques marches de la terrasse... odeurs de peaux moisies, de corps enfiévrés et de bières surchauffées. Je demande une tasse de café et un verre d'eau. Autour de moi on parle de... Je viens de terminer le café, verse la moitié de mon verre d'eau dans la tasse à l'anse ébréchée. Quelques hommes sont avachis à l'autre extrémité de la tonnelle, je reconnais le rescapé rose et suant. Seule une femme s'anime. Flanquée du chien bringueballant, elle va et vient et son passage régulier fait tinter le rideau de perles. Il me semble percevoir à chaque déplacement une odeur de chili. Les hommes sont toujours installés, immobiles, suintants des bribes de conversation, des lambeaux d'échanges marmonnés, loques de soupirs arrachés au silence irrespirable... incompréhensibles. Plus rien ne bouge. Attablée en face de moi, elle mange, le chien jaune et flasque entre les jambes.
Ses allées et venues sont enfin terminées.
Le verre maladroitement déposé au bord de la table m'échappe.
- Hombre ! No es dialectico !
Elle se renverse sur le dossier de la chaise en me dévisageant... hoche la tête, me fixe de ses yeux sombres. Le verre termine sa course entre les pattes du chien jaune. J'ai suivi la trajectoire de ma pensée... jusqu' entre les pattes du chien... jusqu' entre ses jambes.
- Le devenir de ce verre ne pouvait être fixé...
Je ne remarque même pas l'emploi d'un français exemplaire, absorbé par les dernières oscillations maladroites.. incertitudes d'un état de verre désormais vide.
- Tu as donc introduit le mouvement dans ta pensée... Hombre !
Le balancement s'estompe.
- Le mouvement de ta pensée comme celui de la réalité n'est qu'un faux mouvement... un vrai mouvement ne peut être qu'une oeuvre accomplie et tu en es encore très loin, précise-t-elle en suivant du regard le liquide qui s'égare entre les planches surchauffées.
J'aurais voulu lui répondre que sans l'interposition des pattes du chien jaune, la dialectique de mes pensées aurait certainement terminée sa débandade loin de son entre-jambe... l'évaporation aurait fait le reste.
Petit animal exclusif, blottie, la guimbarde me parcours la nuque de ses dents acérées. Autre larme.
Cortalia prend une douche. Jambes veinées et blanches… pubis luisant. Le soleil filtrant, obsédé, à petits coups de langue défroisse patiemment ses poils insoumis. Franc-tireurs obtus... rebelles solidaires. L’eau ruisselle sur son ventre plat.
- Mi guerillero erótico !
- Je t’emmerde !
On ne se comprenait pas, je l’ai déjà dis.
Au coeur de mon désarroi, la guimbarde aime danser... martelant de ses talons orthopédiques ce qui me reste de lucidité. La nostalgie se gorge de larme.
Notre chambre est située sous les toits. Je vois les façades bleues au delà de la place désertée à cette heure. Tous les soirs, Cortalia venait me rejoindre dans cette chambre nue et blanche, enlevait ses vêtements comme une pelure fanée... me tendait un nouveau paquet de feuilles manuscrites. Souvent, nous sommes assis, jambes pendantes. L'unique fenêtre offre un refuge inconfortable. Elle me montre la montagne violacée par delà les brumes... ombre sépia parmi les sépias. "Je suis née par là... jamais je n'y retournerai, tu le sais... Hombre !". Son odeur me fascine, surtout lorsque la peur la caresse. Ces feuillets sont l'éloquence de sa peur, jour après jour nous les relisons ensemble... livre naissant... livre entrouvert... cri exalté, nous combattons l'absence ensemble, vertige opaque, affrontant la cabriole suprême, jambes dans le vide, éblouissement enivrant comme son peignoir entrouvert.
Son visage se dissout... effervescence aux vapeurs nocives qui sans cesse m'étouffent mais sa silhouette me fascine encore aujourd'hui. Jambes discrètement écartées en un insatisfait et ultime désir, corps de pantin désarticulé meurtri d'un appel inassouvi... les quelques rares pluies n'ont osé en effacer les contours de craie. La nervosité de sa nuque épouse toujours dans la lumière fuyante du soir la rigueur du pavé, vingt mètres plus bas... vingt mètres qui surent en une pluie de feuillets... tracts papillonnants d'impatience, composer dans cette oeuvre définitive un mouvement d'émotion pure...
Son mouvement.
Quelques feuillets éparpillés... pas du papier, pas de l'encre, un cri, un déchaînement meurtrier bourré de fulminate d'esprit, projectile jeté sur le pavé... éjaculation d'éclats de haine, de sang et de fièvre...
Recroquevillée sous son masque de malice, la guimbarde me dévisage d'un air glacial... regard de pie jaugeant un tas de charogne, s'éloigne en ricanant... volte-face...
- Je suis une salope !... murmure-t-elle en me tapotant le dessus de la main... affectueuse.
Je ne l'ai pas entendu approcher.
Sursaut... taches bouillonnantes... sursaut de sang pulsé, mon pied nu glisse... je sens une lanière se resserrer, irrésistible, ardente et implacable de la nuque à l'entre-jambe, pressant mes entrailles dans une explosion étouffée... de plus en plus vite, jambes ballantes et inutiles... zoom... je découvre la ville étalée impudique entre mes jambes... ruelle défoncée, mauvaises herbes, chat errant... rue perdue, je reviens au point de départ... zoom... zoom encore, le vent qui s'échappe du sol me frappe au visage comme une lame... une lame sifflante, lame sans fin qui pénètre mon corps qui se dévisse en rotations diluées et inconsistantes... défilement de tuiles consumées de soleil... zoom.... pellicule sursautant devant une lune rouge dans un ciel enfumé... mélangée à des images de rires d'enfants défigurés se rongeant les ongles... pieds crispés, implorants l'aspérité... kaléidoscope de cartes postales souvenirs de montagnes enneigées aux traînées de vapeurs orange... genoux joints sous le menton pour une dernière image, face au mur de la chambre sous les toits... doigts contractés sur le dessus de lit blanc saupoudré de pétales aux parfums goudronnés...
Zoom.
Flou obscure.
Peigne dans une main, culotte dans l'autre, la diagonale parfaite traverse le corps qui éructe ses globules comme une horde de fourmis ensanglantées sur le pavé. Limace paralysée, l'esprit bleu se dissout devant mes yeux... poussière de vie... pluie de vie argentée.
Des étoiles rouges m'éclaboussent de cris étouffés... Je souris.
Un dieu Inca esquisse un pas de danse cosaque, maladroit, élégance emplumée, s'éloigne en jouant de la guimbarde... Il sourit.