Surfaces (11)

Le 17/05/2005
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par Konsstrukt
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Rubriques / Surfaces
Très bon épisode de Surfaces, à propos d'un type lambda englouti au coeur d'une foule de passants. L'effet de surprise n'est plus là, mais on a droit à une sorte de best-of de tout ce qu'on a aimé dans les précédents épisodes.
Je sors du bureau. Il pleut. La nuit tombe. La rue est remplie de gens pressés. Tout le monde me dépasse. Je marche de plus en plus lentement. A la fin je m’arrête.
Je suis sur un trottoir que je ne connais pas. J’ai l’impression cependant de ne pas être très loin de chez moi. Les gens me dépassent. Les gens continue à me dépasser. Pas un ne me regarde. Je suis invisible. Je n’existe pas. Je ne suis pas là. Je ne suis là pour personne. Je suis fatigué. Je suis fatigué comme jamais auparavant. Je ne suis constitué que de ça. J’ai un goût de poussière dans la bouche et la gorge. L’air que je respire à une odeur de poussière. Je crois qu’en fait ça vient de moi. Qu’en réalité l’air est pur. Comment pourrait-il en être autrement. Mon ventre est lourd. Mes poumons sont usés. Tout mon corps est usé mais mes poumons le sont encore plus. Les gens marchent tellement vite. Comment y parviennent-ils je ne sais pas. Ce ne sont pas les gens qui avancent vite en fait c’est la foule. La foule avance comme un organisme unique et elle va très vite. Elle avance avec détermination dans une direction unique vers une destination que je ne connais pas. Je regarde le maximum de visages. Je n’en reconnais aucun. Je ne parviens à en graver aucun dans ma mémoire. C’est comme des fantômes. La encore je sais que c’est une projection. De ce que moi je suis en réalité. Un fantôme enfin je veux dire un être sans épaisseur sans substance. Ils apparaissent dans mon champ de vision. Ils disparaissent et sont suivis par d’autres. Aucune ne laisse une trace dans mon esprit. Nous n’existons pas ensemble. Nous sommes simplement juxtaposés.
Je sors les clés de ma poche. Je les regarde. Je n’avais jamais remarqué leur banalité avant. Je me force à les observer. La lumière des lampadaires révèle leur médiocrité. Je les observe longtemps. Jusqu’à un état de quasi hypnose. Le flot des passants se tarit. L’invasion est finie. Je n’assiste maintenant qu’au déplacement moins rapide et moins dense de quelques caillots isolés.
Je vais me tuer. Je vais mourir avant vingt heures. Il ne reste que deux heures à vivre. Je le sais. C’est irrévocable. Je tourne mon regard vers la route. Il y a encore beaucoup de voitures. Dans les habitacles les gens ont un air concentré. Ils paraissent plus vivants que les piétons. Certains visages marquent ma mémoire. Je parviens à les rappeler quelques minutes après. Mais ça ne dure pas et eux aussi disparaissent. L’air est saturé d’essence. Son odeur est omniprésente. Je lance les clés. Elles tombent sur la chaussée et sont aussitôt happée par les voitures. J’essaie de les suivre mais je les perds très vite de vue. Je suis mort. C’est exactement comme si j’étais mort. Je n’éprouve plus aucun désir. Je ne peux communiquer avec personne. Je n’ai plus rien à faire ni nulle part où aller. Je me demande quoi faire durant ces deux dernières heures. Je n’ai aucun désir. De rien.
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