Balistique

Le 14/09/2005
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par Narak
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Thèmes / Obscur / Psychopathologique
Narak écrit toujours aussi bien et c'est un plaisir de le lire, par contre il a trop bouffé de Fight Club, ça contamine pas mal son style. Le texte s'attache à la fascination qu'exercent les armes à feu sur le narrateur et les conséquences psychopathologiques qui s'ensuivent. C'est pas original mais c'est mécanique, sombre, violent. Très bon texte. Narak a également photographié son anus chromé et s'en est servi pour illustrer ce texte.
Tu sais mec, je fais ça uniquement parce que ton frère est un pote.
Mon index s’est plié et j’ai contracté le muscle de mon pouce. Instinctivement, sans avoir besoin d’y réfléchir ne serais ce qu’une fraction de seconde inutile.
Action, Réaction. Le mécanisme s’est enclenché. Un déclic instantané qui a propulsé les quelques grammes de plomb profilé dans le tube à âme rayé. On a bien raison de parler d’ " âme " pour un canon.
Le bruit de la détonation de la cartouche, celui de la balle frottant sur toute la longueur du canon et celui de cette même balle quand elle pulvérise le mur du son, ces trois composants se mélangent pour créer un son violent, sec, primal. Accompagné du recul, comme une contraction natale.
J’accouche la mort de ma cible.

En matière de carabine, je peux te conseiller une Barrett 82. Celle-ci c’est le modèle « Light Fifty ». Une vraie beauté hein ? 12.5 kg, 1m42 de longueur. C’est pas vraiment légal en France, j’ai du aller la chercher au States celle-ci. C’est pour ça qu’au niveau du prix je ne la négocie pas. Mais putain elle vaut le coup non ? C’est un truc de tireur d’élite ça en fait. Mais les ricains il vendent ça comme arme de chasse…Tu t’imagine dégommer un sanglier avec ça ? Ha ha ha ! Ça t’arrête un sanglier ou un ours en pleine charge et quand la balle ressort ça fait un trou monstrueux, gros comme le poing…Alors ? Ouai, je suis d’accord avec toi mec. Ça vaut vraiment le prix. Par contre, un truc que je dois te dire, il faut absolument être bien en équilibre et préparé au recul quand tu tires. Parce qu’il est tellement puissant que tu risques de t’exploser l’épaule ou l’avant bras sinon…

Un simple geste du doigt et je déchaîne l’enfer. Un enfer fulgurant et d’une précision chirurgicale que je maintiens là, entre mes mains, calme mais presque bouillonnant.
12 kg de mort pure. Cette arme est une extension de mon bras, extension de moi-même. Quand je tire je ne suis plus humain, je suis métal, je suis exécution, je suis instinct. Mon esprit entier est contenu dans cette pointe de plomb sifflante. Je sens la balle fuser. Instantanément je sens aussi l’impact. Dans mes mâchoires. Dans mes bras. Dans mes oreilles. Dans mes tripes.
Là dans le viseur à environ 60 mètres, une fleur rouge sur un mur et un vieil homme qui s’écroule comme un arbre abattu. La balle l’a atteint en pleine tempe.
Il était seul. Personne ne l’a vu encore. Il n’est que six heures du matin. Personne dans les rues à cette heure ci. Dans une heure, une heure et demie peut être, il me faudra augmenter sensiblement la cadence.
D’un mouvement de poignet je fais coulisser la chambre, la cartouche jaillit et tinte en retombant.
Encore dix coups. Dix proies avant d’avoir à changer de chargeur.
Je ramasse mon paquet de cigarettes et j’en prends une entre mes lèvres.
Une flamme et une volute de fumée dans le froid du matin.

Patience. Une autre proie viendra bientôt. De là ou je suis-je surplombe la place. Grand désert de béton gris. Un quart de tour sur la droite et j’aperçois une série de rues qui…Je la vois en contrebas ! En quelques secondes j’ai épaulé. Pas de précipitation, les bras doivent rester souples. Les mains précises. Respirer à fond. Bloquer. Feu.
La cervelle explose d’un seul coup quand la balle perfore la fontanelle. Elle tombe au sol en lâchant ses sacs de courses. J’entends une voix d’enfant qui hurle. Ça ne change rien, je reste en position et je recharge. Il ne s’arrête pas mais sa voix est devenue plus faible. Ça doit le gamin de la salope en dessous. Je l’ai repéré, il me semble que la voix vient de devant le porche de l’immeuble encore plus à ma droite. Je vois ses cheveux blonds. Je mets en joue. Il pleure dans mon viseur.
J’appuie sur la gâchette. Le temps de cligner de l’œil et il est mort. La balle lui a arrachée le visage.

Ca fait longtemps que tu chasse ?

C’est le silence dehors. Mon cœur s’accélère. Quelqu’un les a forcément entendu, c’est impossible que je sois passé inaperçu. Je ne suis pas au centre ville mais la zone n’est pas déserte non plus. Il y a des gens qui vivent ici, mais qu’importe. Visiblement personne ne réagira, car ils craignent de mourir. Oui ! Ils me craignent ! Le châtiment. Je suis votre châtiment.

Ah quand même !
Ils paniquent en dessous. J’entends les cris. Je vérifie les munitions restantes et je reprends mon poste. Une petite foule en bas, l’idéal. Un vrai petit troupeau de bovins stupides en route pour l'abattoir !
J’ajuste et je presse la détente. Le massacre commence. Ils se tournent tous vers mes yeux implacables quand le premier d’entre eux s’écroule dans un bruit de tonnerre. Et ensuite ils meurent. Tous. Leurs organes perforés.
Tellement vite que pendant quelques secondes je ne fais plus la différence entre vivants et cadavres. Je tire de façon mécanique.
Je suis le fusil. En joue. Feu.
Chaque balle est la fin d’un monde.
En joue.
Le métal pulvérise la viande qui de toute façon était pourrissante.
Un click, un mort.
Feu. Les balles claquent comme si la main de Dieu giflait chacune de ces merdes passives de toutes ses forces.
Une poitrine qui explose.
En joue.
Ça bouge. Feu. Ça ne bouge plus.
Un ventre rond et vivant qui éclate comme un fruit trop mur. Du sang presque noir sur le béton.

J'espère pour toi que t'as un permis pour tout ça...

Plus rien ne bouge.
Pas un souffle de vent.
La fumée douce d’une cigarette, presque sensuelle. Le parfum de la nicotine est tellement bon. Le temps semble s'être suspendu.
Je ne fais souffrir personne. Ils meurent plus vite qu’ils sont nés. Ils meurent plus vite que le son de leur propre destruction. Leurs corps sont immobiles et ils se vident dans le caniveau.
Les sirènes au loin. Les bergers du grand troupeau. Les chiens de garde.

Pas assez de munitions. Je sais comment tout cela va finir. Je vois déjà une mâchoire pulvérisée, les éclats d’os dans le palais. Je vois des côtes qui se disloquent, un corps qui s’effondre sur lui-même pendant que le sang gicle. Je vois mon cerveau autour de moi qui meurt en coagulant.

Je descends l’escalier, lentement. Un poids rassurant dans ma poche. Les murs sont glacés et en passant devant une fenêtre je vois qu'il s'est mis a neiger. Une neige belle et pure qui devient grise, sale, une fois qu'elle a touché le sol. Je plonge la main dans ma poche pour en sortir ma dernière arme.

En complément j’ai aussi des semi-automatiques. J’ai surtout des Beretta en ce moment. Faut dire que ça se vend bien. Mais bon j’ai rien à t’apprendre sur les flingues apparemment.

Quinze balles de 9mm. Précision raisonnable. Mais ça ne suffira pas, je le sais.

Les sirènes sont là, derrière la porte. Et les hurlements.
Je suis dans le noir. Le bras tendu, prêt à détruire. Je les sens approcher. La porte s’ouvre et je ferme les yeux en appuyant sur la détente pendant qu’une averse torrentielle de plomb et de lumière déchire mon corps. Mes tymphans explosent et je tombe.

Ce que je voyais, je le sens.
Je suis toujours là. Allongé sur le dos et j'ai tellement mal que je veux mourrir. La douleur dans tout mes os. Je saigne de partout et j'ai l'impression de rétrécir.

Une ombre se rapproche. Une voie qui réclame une ambulance. Je ne vois déjà plus rien d'autre que des taches multicolores sur fond noir.
J’éclate de rire et mon sang coule de ma bouche, ensuite il reflue au fond de ma gorge quand j'essaye d'inspirer. Poisseux et épais. Je ne peux plus respirer. Mes poumons sont déchirés. Je saigne. Je suis aveugle.
Je veux mourrir maintenant. Je veux mourrir ! Pourquoi ne m'achèvent t'ils pas ?
Je tente de relever la tête mais elle ne bouge pas.
Le flingue dans ma main. Oui ! Appuyer sur la gachette, ça je peux le faire. Plier le doigt.
Le canon est face à mon front; Je ne le vois pas mais je le sais.
Le doigt.
Si on entend pas le son du coup de feu c'est qu'on est mort.
Le doigt...

Aucun bruit, comme prévu.
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