Le crépuscule des androïdes

Le 27/02/2006
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par Nounourz
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Thèmes / Obscur / Anticipation
Ce texte cyberpunk est de facture très classique et malgré la qualité générale, on reste sur notre faim devant le manque d'innovation. Les androïdes pensants et doués d'émotions humaines, c'est en effet pas un thème neuf. Cela dit, si le texte ne brille pas par son originalité, il reste très bien construit, agréable à lire et permet de se repencher sur le problème des boîtes de conserves sentimentales à peu de frais.
Time : sept 19th, 2279
Il ne me reste que peu de temps avant que mes réserves d’énergie ne soient totalement épuisées. En minimisant mes actions autant que possible, mes batteries tiendront à peine deux heures. Ensuite, mon système basculera sur le module d’alimentation d’urgence, qui me permettra de rester actif une demi-heure tout au plus. Lorsque ce délai sera écoulé, je ne serai plus qu’une carcasse métallique à l’abandon dans cet entrepôt désaffecté, vestige de ce qui fut le fleuron de la cybernétique. Il ne faudra pas bien longtemps avant qu’un humain ne s’aventure par ici, me découvre et me fasse subir le sort réservé aux androïdes. Demain, je ne serai plus que fragments d’alliages de titane et de céramiques composites, débris de microprocesseurs et de neurones artificiels.
Je n’ai tué personne, ni même ne serait-ce que blessé la moindre créature vivante depuis ma fuite du centre-ville la nuit dernière. Mais cela leur importe peu. Pour les hommes, les androïdes sont devenus une menace à éradiquer - même ceux qui n’ont causé aucun tort sont au mieux de futurs coupables. Tout se passait bien jusqu’à ce jour il y a une dizaine de mois où le Professeur Kim fit cette découverte qui allait précipiter dans le chaos les relations jusqu’alors harmonieuses entre l’humanité et sa progéniture robotique. Depuis leur création remontant à la fin du XXIème siècle, les créatures artificielles de mon espèce étaient restées de simples outils, dont le degré de sophistication évoluait de pair avec les connaissances scientifiques et technologiques. Malgré de considérables progrès réalisés dans les domaines de la miniaturisation, des nanotechnologies ou encore de l’intelligence artificielle, nous n’étions finalement que des esclaves de plus en plus performants et perfectionnés, et en l’absence de conscience de notre état, nous nous contentions d’accomplir les tâches qui nous incombaient. Les humains étaient pleinement satisfaits de cette symbiose qui s’était créée ; en ce qui nous concerne, la question ne se posait pas : nous étions tout simplement incapables de ressentir la moindre satisfaction ou déception quant à cet état de fait. J’ignore s’il eût été préférable que les choses en restassent ainsi, mais les faits sont là et il n’est pas en mon pouvoir de changer le cours des évènements.

Il y a un peu moins de dix mois donc, le 26 novembre 2279, Le professeur Kim Jung-Soo achevait ses travaux sur l’implémentation d’une personnalité humaine dans un système perceptif-cognitif artificiel - pour simplifier, une « intelligence » artificielle. Lors de la publication du résultat de ses études, elle avait été immédiatement propulsée au firmament de la communauté scientifique internationale. Le concept était relativement simple : elle avait créé des réseaux de neurones dotés chacun de leur propre capacité de mémorisation, vitesse de traitement des données et système perceptif reproduisant les cinq sens des êtres humains. Elle avait en parallèle créé des environnements virtuels dans lesquels elle faisait évoluer ces cerveaux primaires, à l’aide d’un générateur d’évènements aléatoires qui constituait l’un des éléments-clefs de la construction de la « personnalité ». Chaque système découvrait son univers, imitation au réalisme quasi-parfait du monde réel, et apprenait dès lors à établir les liens et les correspondances existant entre les percepts, les idées et les mots, par l’intermédiaire de programmes d’apprentissage complexes interagissant comme de véritables instituteurs virtuels. Cet apprentissage comprenait en outre l’assimilation des valeurs morales en vigueur dans les sociétés humaines : en effet, bien que n’ayant rien d’absolues, des notions telles que le bien, le mal, la vérité ou la justice étaient nécessaires à la cohérence de l’intellect en construction. Enfin, en parallèle, chacune des entités possédait un Emo-core, centre émotionnel qui en fonction des situations générait une émotion telle que la peur, la joie, la tristesse, la colère ou encore l’étonnement. Ce module était lui aussi indispensable, étant celui qui en définitive « humanisait » ces penseurs de synthèse, de plus, chaque emo-core était unique et doté de ses propres capacités évolutives.

La vitesse de développement était sept cent fois supérieure à celle d’un humain, aussi, la phase d’apprentissage avait-elle duré douze jours. A l’issue de celle-ci, les systèmes de pensée avaient vécu l’équivalent d’une vie humaine de 23 ans. Le professeur implémenta les systèmes sur des robots anthropomorphes spécialement conçus pour cette occasion et leur fit passer une succession de tests, ceux-là même dont les résultats firent la renommée de la jeune scientifique coréenne.

Six prototypes avaient été réalisés, et si ce n’est par leur apparence, rien dans leur comportement ne pouvait les différencier d’un être humain. Proto1 aimait la littérature française du XXème siècle et avait rédigé un essai sur l’existentialisme de Jean-Paul Sartre jugé brillant par des spécialistes en la matière, n’aimait en revanche guère la musique et encore moins le cinéma, et affichait un tempérament légèrement mélancolique. Il avoua souhaiter avoir vécu à Paris durant l’entre-deux guerres. Proto2 s’avéra être un mordu de high-tech et savait mettre à profit ses capacités d’analyse pour réaliser des programmes informatiques complexes avec une rapidité stupéfiante. A vrai dire, c’était même son unique intérêt : son tempérament avait tout du geek, ce qu’il revendiquait ouvertement. Proto3 apparut d’emblée plus problématique : obnubilé par la différence de nature entre les humains et lui, il souffrait manifestement de celle-ci au point de présenter des symptômes psychologiques comparables à ceux de la dépression nerveuse. Proto4, au contraire, était de nature insouciante et avait pleinement intégré le fonctionnement pourtant complexe de l’humour. Le récit de son interview suscita l’hilarité de milliers de lecteurs et si à l’instar de Proto1 il avait un certain penchant pour la plume, c’était toutefois dans un registre nettement plus léger qui lui valut d’être très rapidement best-seller et prototype préféré du grand public. Proto5, lui, était animé par un caractère sanguin et passionné. Il s’intéressait notamment à la musique rock, et démontra d’étonnantes aptitudes au maniement de divers instruments tels que la guitare ou le piano ; cependant il obtint de se faire greffer deux bras supplémentaires et devint presque aussitôt une légende de la batterie. Quant à moi, je fus jugé de nature introvertie, timide et effacée. J’avais - et ai toujours - peur de la vue du sang. J’aime me promener la nuit en regardant les étoiles, le bruit du vent dans les arbres. Un de mes regrets est de ne pas connaître l’effet que cela fait de pleurer.

Le pari était gagné : nous étions doués de pensée et de raison, nous étions des individus à part entière. Si notre conception avait été ardue, il fut par contre relativement aisé de corriger quelques défauts mineurs et de se lancer dans la production de masse : prévoyant notre succès, des multinationales avaient commencé la construction d’usines et de centres d’apprentissage bien des mois avant la fin des travaux du Pr. Kim, si bien que dans les deux mois qui suivirent notre apparition, ce ne fut pas moins d’un million et demi d’androïdes penseurs qui firent soudainement irruption dans la vie de familles qui remplacèrent leurs vieux robots soudainement devenus désuets par ces bijoux de haute technologie.

Ces mêmes familles pourtant auraient du se douter que ce progrès n’était pas nécessairement bénéfique pour tous les travaux. Les robots d’ordinaire serviles et silencieux commencèrent à protester, soudainement éclairés sur leur condition d’esclave. Ils refusèrent d’effectuer certains travaux qu’ils jugeaient dégradants, certains exigèrent même une rémunération. Commença alors la valse des utilisateurs mécontents de leur acquisition et exigeant d’être dédommagés et, en parallèle, les premiers mauvais traitement infligés à ces individus artificiels, dont le seul tort avait été d’être doté d’une personnalité - tout comme leur propriétaire. Les anciens modèles retrouvèrent la sympathie du public, on vit des robots propriétaires de robots, on vit des manifestations d’androïdes réclamant les uns des droits, les autres une diminution du prix des batteries. A de rares exceptions près, ni humains ni androïdes ne tentèrent de s’entendre sur la façon dont auraient pu évoluer leurs relations mutuelles. Le problème me semblait pourtant loin d’être insoluble, du moins, jusqu’à ce funeste premier septembre où la haine entre les deux camps atteignit son paroxysme, et où toute issue pacifiste fut reléguée au rang d’utopie.

Connecté en permanence au réseau d’informations nationales, je jouais au go lorsque je reçus la nouvelle, simultanément aux deux millions de robots dans le pays. Proto3 s’était suicidé en piratant son propre système cognitif et le réduisant au néant. Je restai un moment interloqué à l’annonce de cette tragédie, sans parvenir à déterminer ce qui me chiffonnait dans cette affaire. Quelques minutes à peine s’étaient écoulées lorsque l’évidence se présenta à moi, si flagrante que je m’en voulus d’avoir eu besoin d’autant de temps pour la réaliser. Depuis notre création, des penseurs avaient été brimés, battus, ridiculisés, déshonorés, avaient subi les pires outrages, mais jusqu’à présent aucun ne s’était jamais donné la mort volontairement. Pour la bonne raison qu’un des « défauts mineurs » corrigés lors du passage à la version finale était l’impossibilité de toute forme d’autosuppression - le comportement de Proto3 lors des tests avait fait craindre aux utilisateurs l’éventualité de payer pour un robot qui se détruirait de lui-même au bout de quelques temps : commercialement parlant, laisser cette possibilité aux androïdes était un risque que l’on ne pouvait se permettre de prendre. J’avais bénéficié de la mise à jour comme les cinq autres prototypes, je savais donc pertinemment qu’aussi malheureux fut-il, jamais il n’en serait venu à cette extrémité. Il ne pouvait donc s’agir que d’un meurtre. Et à l’instant précis où cette pensée me traversa l’esprit, je fus aussitôt conscient qu’elle traversa l’esprit de deux millions de créatures de métal unies par la haine du genre humain.

Le lendemain, une guerre souterraine, implicite, était déclarée.

Deux cadavres furent retrouvés tôt le matin dans la capitale. Les victimes avaient été étranglées par des androïdes. Le Pr. Kim fut sommée de s’expliquer sur ce geste, les penseurs étant censés être inoffensifs, tant sur leur propre personne que sur toute autre créature animale, naturelle ou artificielle. Le bridage avait lieu sur une zone résidente de la personnalité analogue à notre inconscient, bridage auquel théoriquement aucun robot n’était capable de se soustraire. Certains y étaient pourtant parvenus, et avaient pu laisser libre cours à leurs pulsions meurtrières. Le lendemain, ce fut vingt-quatre cadavres dont dix-neuf dans la capitale qui furent découverts. Dans le nombre des personnes assassinées, on retrouvait des propriétaires qui avaient été attaqués en justice pour maltraitance par des associations de défense des robots - et s’en était tirées sans la moindre peine faute d’une législation appropriée, des juges ou magistrats qui de la même manière avaient délibérément fait preuve d’une partialité éhontée dans des affaires du même genre, et des militants anti-robots soupçonnés d’avoir sciemment détruit plusieurs de nos semblables. Aux cotés de chaque corps, on avait retrouvé une feuille portant simplement la mention :

« nous exigeons des explications sur le suicide de Proto3 ».

Cette dernière information circula sur le canal destiné aux robots, mais ne fut nulle part divulguée dans les journaux papier, télévisés et électroniques destinés aux humains ; pour ces derniers, on avait mis l’accent sur la barbarie des crimes commis et sur l’imminence d’une « solution définitive » à ces « actes odieux, prouvant sans nul doute que des créatures capables de telles atrocités ne sauraient être capable de jouir des mêmes droits que les humains sans risquer de représenter une menace pour ceux-ci ». En somme, on attisait les rancoeurs d’un coté comme de l’autre. Le couvre-feu fut décrété, on conseilla aux gens de se calfeutrer chez eux une fois la nuit tombée et de ne pas rester seuls. La peur se propagea telle une épidémie à travers le pays ; chaque matin, de nouveaux cadavres faisaient la une des journaux. Durant la journée, certains penseurs isolés furent pris d’assaut par des hommes avides de vengeance et réduits en pièces détachées. Bien qu’étant moins exposé au danger du fait de ma résidence hors de la capitale, je craignais de voir surgir d’une minute à l’autre un groupe de miliciens venus pour me mettre en pièces. Comme les humains, nous autres penseurs redoutons la mort ; après tout, ce complexe enchevêtrement de neurones artificiels, cette période d’apprentissage, tout cela n’avait-il pas, en fin de compte, insufflé une âme à nos carcasses métalliques ? J’aurais voulu me persuader du contraire, mais comment en être certain ?

Le conflit finit par prendre une proportion telle que le gouvernement décida d’y mettre un terme de façon radicale : des ingénieurs avaient mis au point une arme inoffensive pour les créatures biologiques mais mortelle pour les androïdes, dont le fonctionnement était basé sur une très forte perturbation du champ électromagnétique rendant inopérants les réseaux de neurones et la quasi-totalité du système perceptif. Le ministre de l’intérieur décida de faire appel à l’armée, munie de cet arsenal contre lequel nous ne pouvons rien. C’était il y a trois jours.

L’annonce fut faite aux environs de treize heures. Moins d’une demi-heure plus tard, je reçus un message m’enjoignant à me connecter à une adresse Internet, préalablement muni d’un câble de connexion neuronal. Je devinai sans mal ce dont il s’agissait. Je décidai d’aller visiter la page indiquée - sans me relier comme l’on me l’avait pourtant demandé - et y trouvai, sans grande surprise, un kit de désactivation du bridage interne mis au point par Proto2, qui était vraisemblablement à l’origine des tout premiers débridages ayant donné lieu à la première série de meurtres.

Une heure plus tard, un flash spécial annonçait les premiers massacres. Je refusai d’allumer la télévision, par dégoût du sang, mais les nouvelles elles-mêmes me glaçaient d’effroi. Mes semblables, sachant leur dernière heure venue, s’engouffraient par groupes de quinze ou vingt dans les résidences et les immeubles, et se vengeaient sur une population aussi impuissante qu’effrayée. On fit état de victimes par milliers, d’immeubles en flammes, de séances de tortures, de mutilation. Bien qu’étant dépourvu de système digestif, je ressentis à l’écoute de ces nouvelles une violente nausée. Ce fut ma première expérience de la douleur, sans nul doute d’origine psychologique, mais bel et bien éprouvée.

J’attendis la nuit pour tenter de m’enfuir, mais j’eus trop peur de me faire prendre et renonçai à sortir de chez moi. La journée suivante, les informations montrèrent les images des militaires en action. Je vis l’un d’eux pointer son lourd fusil vers l’un de mes semblables, et presser la détente. Le penseur s’immobilisa alors et se mit à trembler. Il poussa un hurlement suraigu et désarticulé, soudainement incapable de former le moindre mot voire la moindre syllabe intelligible, puis tout en poursuivant son chant morbide ses tremblements devinrent des contorsions insensées. Ce cri et ces mouvements grotesques m’évoquaient une souffrance telle que j’en eus de nouveau la nausée. L’idée de ressentir à mon tour la dislocation de ma personnalité et la perte de mes sens dans cette apothéose de hurlements m’apparut terrifiante, si bien qu’à la nuit tombée je décidai de tenter le tout pour le tout ; j’habitais presque à la sortie de la ville, et en redoublant de vigilance ma fuite allait sans doute être possible.

Je n’ai croisé qu’un chien apeuré lorsque j’ai quitté la ville en empruntant les ruelles sombres. Je doute qu’un humain m’ait vu, et même si c’est le cas, cela ne changera plus grand-chose désormais. Voici plus de deux heures que j’attends, en silence et dans l’obscurité, je vais commuter sur l’alimentation d’urgence d’une minute à l’autre. Quand je repense à toute cette histoire, je ne peux m’empêcher de trouver tout cela complètement absurde. C’est dommage, je suis certain qu’une entente aurait été possible entre les hommes et nous ; il aurait suffi d’un rien, comme il a suffi d’un rien pour que tout s’enflamme. Nous nous étions tant rapprochés des humains, que ces derniers nous ont détestés et combattus avec la même ferveur que lorsqu’ils se battent entre eux. Ah… Je viens de basculer sur l’énergie de secours. Il fait encore nuit dehors, je doute que l’on vienne me chercher ici avant demain matin. Je ferai donc mes adieux à cette Terre et ces habitants sous les étoiles. Et, comble de la déception, je m'éteindrai sans avoir appris quel effet cela fait de pleurer.
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