Souvenir de vacances, suite

Le 22/03/2006
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par Ange Verhell
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Thèmes / Débile / Sarcastique
Souvenir de vacances premier du nom m'avait laissé l'impression d'une bonne idée enrobée dans un tas de merdasse incompréhensible. Pour cette suite, les reproches sont différents. Le portrait psychologique du winner amoral tient la route. Par contre cette fois c'est le souvenir colonialiste qui est assez faible, un peu cartoonesque pour être réaliste et embourbé dans des réflexions comportementales inutiles.
[note de l'auteur : Ariel Guntak est un homme d'affaire talentueux et machiavélique, associé à et trahi par Eloi, évidemment. Eloi, ex ministre de l'industrie, surfe sur son passé politique pour, lui aussi, faire des affaires et, tant qu'à faire (jeu de mots, pour Maître Glaüx), piquer la caisse de PlanNet . PlanNet est une ONG bidon montée par Guntak, mais gérée par Eloi; elle est destinée à récolter des fonds annexes. Cette trahison pose un double problème: d'une part, il est privé des ressources destinées au professeur Gaba pour ses recherches sur les vortex 4D et la téléportation, d'autre part il ne peut pas poursuivre Eloi parce que la caisse en question était noire . Les boules. Parallèlement à ça, SuperVision, sa société, affronte les représailles de la concurrence . Ariel est d'autant plus contrarié qu'il vient d'annuler ses vacances avec Eloi, juste avant d'apprendre tout ça... Il se remémorre les bon moments avec lui.]
Il bruine, le trottoir est malsain. Guntak n’est pas d’humeur à marcher dans l’eau avec ses Kenzo. Alors, il prend le volant de sa nouvelle Bentley, achetée cash quasi neuve à un type parti s’exiler offshore pour fuir l’ISF. Une bonne affaire. Dans cette tourmente, ça le rassure de se border avec un signe extérieur de réussite, de frimer encore, une façon comme une autre de conjurer les points faibles. Il n’aime pas l’échec, ni en sentir les stigmates. Au point d’avancement où il est, un Waterloo n’est certainement pas à craindre. Improbable, vraiment improbable. Que diable, ce ne sont pas ces offensives qui vont lui nuire. Dans le fond, qu’est-ce qui l’obsède le plus ? La réussite coûte que coûte ou bien ce qu’elle maquille, ce qu’elle compense ? Son manque de culture, par exemple, éludé par des conversations centrées sur le hobby de la chasse, sur les vacances, les affaires menées avec brio, les témoignages invariables d’arnaques fines, de réussite sociale. La réussite est son faire valoir.

Dans les corollaires de cette envie de conquête et de puissance, il y a son intérêt quasi obsessionnel pour le sexe opposé, pour le sexe, pour la luxure. Prétention au droit de cuissage, façon roturier parvenu. A priori, rien ne s’oppose à son ambition ni à ses vices. Sa morale ne trouve de limite que dans les conséquences de ses actes.
Ce culte de la possession à outrance est-il à l'origine du fait que, dans cette matière, il est capable de faire preuve d’un appétit servi par une énergie étonnante ?

Un jour d’Afrique, en compagnie de l’inévitable compagnon de circonstance -c'est-à-dire provisoire, voire improbable - Il aperçoit Darling, négresse d’environ trente ans et quatre-vingt kilos, affairée sur un treillis de branchages. Elle est affairée à fumer le poisson (chassé par icelui). Un gros pétard fumé au poisson, je ne sais pas, pour certains ce serait, disons, atroce ; moi, à la limite, ça m’inspire une photo de la fumaison. Eh bien ni une ni deux, notre lascar extrait une capote de sa poche et, illico, s’en va chevaucher Darling par surprise. Crac !... Je parle des branchages... Bon, allez, oui, elle aussi, Crac crac. Oh ! Elle n’a pas bronché. À tout considérer, une agression de ce style, complètement improbable, était une aubaine. Qu’est-ce qui avait si soudainement excité Ariel ? La circonstance et l’originalité, sans doute. Mais pouvoir engager sa logistique à brûle pourpoint dans une situation pareille relève de la performance hors du commun ou de la névrose profonde, ou des deux. Un genre de priapisme mental en quelque sorte. Pour ma part, je garde une admiration sincère pour ce que je considère comme un exploit, parce qu’il n’a eu besoin ni de temps, ni d’affection, ni de tendresse pour le faire. Ce que je sais en revanche est qu’il n’a jamais pu tenter autre chose que des filles simples ou vénales, et encore, si la fille était assez belle et intelligente pour faire monter les enchères, son tempérament, réfractaire aux largesses dispendieuses étrangères à son nombril, lui dictait d'abandonner le challenge. Ce qui fait que, desservi par un physique plutôt commun et un esprit calculateur; la femme séduisante à séduire lui reste inaccessible. Guntak ne pourra jamais se faire aimer seulement pour lui-même. Ceci étant, un tempérament comme le sien fait parfois le bonheur inespéré de vieilles rombières ou de physiques discutables, pour lesquelles des manières de soudard ne peuvent plus poser de problème métaphysique. Passons; il n’y pas de place dans ce livre pour donner trop d’indices à une histoire vraie parfois délicate à révéler.

Le va et vient pendulaire de l’essuie glace sur la vitre trouble finit par le replonger vers la fin de ces fameuses vacances, il y a moins d’un an. Déjà…

… Ils fêtaient la fin du séjour, c’était la veille du départ, ils avaient bu avec les filles. A deux cent merdiers (monnaie locale, cinq-cent merdiers égalent quinze centimes d’euro) la consommation, ils n’y avaient pas été de mains mortes. Voilà nos chasseurs après la chasse (c'est-à-dire bourrés) dans les allées d’un gros aquarium. Au fond à gauche, deux cent mètres cubes emplis d’une demi douzaine de spécimen locaux : requin taureau (Carcharias taurus), requin bouledogue (Carcharhinus leucas), requin citron (Negaprion brevirostris), Mako (Isurus Oxyrinchus), requin tigre (Galeocerdo cuvier). En surface, un échafaudage, retenu par un système de cordages et de poulies fixés non loin des compères éméchés ; je préciserai même plutôt : à portée de mains. En équilibre sur l’échelle, un employé nettoie la paroi intérieure de l’aquarium à l’aide d’un grand raclo…

La danse du balai de caoutchouc sur le pare brise rythme l’histoire et empêche Ariel de faire une pause pour mieux goûter le moment où ils coupent la corde…

Ah ! Ils ont bien rigolé. Le plus excitant, c’était les cris et la frénésie de la victime qui cherchait à s’agripper au verre pendant que les prédateurs, excités, le déchiquetaient. « Oh ! Regarde, il nettoie la paroi à toute vitesse », commentait Eloi. De requins à requins on s’apprécie. Après, c’était moins marrant, le sang et les tripes, et la mêlée empêchaient de bien voir, mais il a bougé longtemps… De toute façon, il serait probablement mort à la guerre qui sévissait dans l’arrière pays, ou de maladie, ou de bien d’autres choses encore. C’était quand même plus original de se faire bouffer en spectacle. D’ailleurs, personne n’avait bougé dans l’assistance, il y avait une dizaine de spectateurs au début, une quarantaine à la fin ; c’était trop sympa…

Le pare brise est net à présent, l’essuie-glace de la Bentley semble moins agité, tout redevient calme, les prédateurs digèrent dans l’indifférence des mémoires. Ariel s’apaise dans le partage de ce moment, comme s’il eût été l’un d’eux et qu’Eloi eût été la victime. Dans le fond il a bien fait d’aller se relaxer dans la Bentley. Ça va mieux ; dans le calme peuvent émerger les solutions.
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