Feu follet

Le 15/04/2006
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par Donatien
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Thèmes / Saint-Con / 2006
Au milieu de la cavalcade de gags meurtriers et débiles de la Saint-Con, on se prend ce texte en plein poire. Pas forcément dans le bon sens du terme, puisque la redescente de speed qu'il m'a occasionnée m'a plutôt paru désagréable. C'est un texte plutôt philosophique, sombre et réfléchi, pas bien clair, et qui l'un dans l'autre vaut largement le détour. Mérite plusieurs lectures pour bien appréhender la pensée de l'auteur.
    Le cerveau plein d'échardes associé à la vivacité d'esprit et au dynamisme proverbial du chêne centenaire neurasthénique. Une gueule de bois cosmique, mimant une descente, non pas aux enfers, simplement dans une réalité terne, palpable, et refroidie. Une verve morne pour verbes morts.
    Avoir contemplé le Chaos dans les yeux, d'égal à égal, sans même sourciller. Avoir réussi à capter son attention, son intérêt et, dans l'espace d'un infime instant, avoir perçu son respect. Revenir à la réalité -notre prison- consumé, cerveau connecté à l'envers, neurones calcinés, les idées vitrifiées par cette expérience. Les pensées restent brûlantes, incisives, et mordantes, se refroidissant lentement.

    Il est de ces expériences dont on ne peut revenir intact, cotoyer le Chaos, avoir la folie de vouloir l'appréhender, l'assimiler, l'accueillir au sein de son crâne, au sein même de son âme en fait partie. Le Chaos est un concept, un absolu; son essence ne nous autorise pas à nous immerger en lui sans sombrer dans une démence inhumaine, profonde comme un monde.
    
    S'intégrer au Chaos de façon délibérée est un réflèxe autodestructeur de notre conscience sur notre être, un meurtre spirituel. Une apoptose, un refus catégorique de l'existence du réflèxe de survie, une démission de cette société déclinante faisant commerce de la santé mentale et de son apologie, tout en finançant l'aliénation de masse -des masses- à grands coups de parpaings médiatiques lancés sur cerveaux désossés. Résultat? de la compote de neurones... et des parpaings dégueulasses.

    Le Chaos... Il ne faut pas l'atteindre, il suffit de l'attendre.
    Au dessus de nous, et progressivement, il pénètre notre âme, correctement lubrifiée par l'alcool, la came, la folie qui dilatent l'esprit pour laisser place, sans heurt ni douleur, à cet absolu qui nous ravage de l'intérieur. Attention. Il est recommandé de se pencher attentivement sur les précautions d'emploi de votre Chaos afin d'éviter tout désagrément, car: "se laisser pénètrer à sec, est un coup à se faire scarifier le cerveau au scalpel électrique".

    Le Chaos, concept insidieux, fourbe et opportuniste, nous accompagne toujours durant nos absorptions conviviales de psychotropes. Assis sagement à nos côtés, immobile, il ne nous quitte pas des yeux; nous observant avec cette tranquilité sereine, cette patience infinie qui caractérisent si bien les éternels. Il attend donc son heure, s'occupant comme il peut, regardant en souriant nos résistances se briser peu à peu sous les substansifs coups de béliers spiritueux, que l'on s'inflige; lorsque l'on vogue sur le cours de nos veilles.

    Et, quand les vagues démentielles de la tempête neurale érigées par l'ivresse, ou la folie, en viennent à submerger les digues qui contiennent/retiennent le flot de nos pensées en place, en les ancrant dans une réalité si terre à terre; le Chaos s'immisce alors.

    Il nous abandonne quelques heures plus tard; il nous libère lentement, nous ramenant à notre solitude cérèbrale, livré à nous-mêmes, enfermé dans notre crâne, notre cellule, avec pour toute compagnie cet autiste narcissique à demi-cinglé, auquel il ne faut jamais tourner dos, que certains appellent "l'inconscient". Le Chaos est un geôlier qui nous rend visite de temps à autre, pour une inspection surprise, histoire de vérifier si nous sommes enfin devenus mûrs pour la psychose, si nous sommes assez rongés de l'interieur, pourris par la démence pour accepter l'éventualité d'une évasion.

    Le Chaos nous purge, nous purifie; il affaiblit notre corps et bouleverse la discipline académique, la rigueur consensuelle de nos pensées. Il torture notre enveloppe, rompt le pacte fragile de non-agression mutuelle qui unit en temps de sobriété le pantin au marionettiste. Le Chaos élève notre esprit, lui permet
de prendre son envol, il le tire vers le haut, en baisant notre corps. Il paraît nous consumer, il semble brûler notre âme en nous maintenant si proche des flammes astrales de son essence. Mais il ne fait que réchauffer notre âme, alors que notre corps repose, seul et inerte, sur des charbons ardents.

    J'aimerai parfois l'embrasser, m'offrir à lui sans resistance, sans concession, ni discussion. Une rémission totale. Ne plus me contenter de l'approcher, d'être dans ses bras, mais l'embrasser à pleine bouche, le mordre. Abandonner cette réalité corporelle, froide fade et si souvent insipide, où mes sens, bridés ne me renvoit que mélancolie à l'idée d'avoir vécu si proche du Chaos. Il est notre passeur, il est une passerelle instable, ballotée par le souffle de la démence, sur laquelle je marche les yeux bandés, ivre mort et hilare, pour accéder à la Passion.

    J'ai conscience que je ne serais peut-être incapable d'aimer autre chose avec autant de force. Ce paradoxe m'amuse: ne pouvoir apprecier pleinement qu'un concept aussi abstrait, et insaisissable qu'absolu, et ne pouvoir qu'eventuellement ressentir son inhumaine globalité que dans les quelques secondes précédant ma mort, à l'instant précis où ma conscience s'embrasera intégralement dans un orgasme absolu avant extinction -définitive- des feux, sans artifice.

Pour faire bien, et pour finir, je tiens à ce que mon corps subisse la même expérience -la crémation- afin de rester intègre et en accord avec mes principes, et ce, même en postmortem.
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