Comment j'ai enculé l'Amérique (3)

Le 06/11/2006
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par Lemon A
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Rubriques / Comment j'ai enculé l'Amérique
Suite de la visite guidée de la côte ouest des Etats-Unis, les personnages de ce road-trip s'éloignent de San Francisco et se tapent la Death Valley et Las Vegas. C'est pas que c'est inintéressant, c'est pas que c'est mal écrit, mais on se fait pas mal chier quand même. C'est même pas spécialement dépaysant, avec la fournée de films sur Las Vegas et ses casinos, on se sent en terrain connu.
Les routes américaines tracent larges et droites. Tu pourrais faire une sieste au volant que tu serais encore en train de rouler dessus. D'autant que leurs bagnoles sont à peu prêt aussi nerveuses qu'une employée martiniquaise, t'enclenches la vitesse automatique, t'appuis sur l'accélérateur et t'attend que ca se passe au milieu d'un décors somptueux qui change toutes les 40 minutes, quand il y a un virage. Mon pote ne cessait pas de prendre des photos. C'était encore l'époque analogique, il fallait absolument choper des pellicules avec un nombre d'asa considérable, à cause de la lumière et de je ne sais quoi. Je crois bien que son appareil captait tellement bien les couleurs qu'il en inventait même des qui n'existaient pas. De retour en France j'ai scotché des clichés de desert sur mon refrigérateur : le sable était fluo.
Y a pas grand chose à dire sur le road trip. On roulait, on plantait la tente ou on louait une chambre dans un motel, on buvait des bières le soir dans des bars et on repartait le lendemain. Les paysages paraissaient toujours gigantesques et magnifiques, c'était les grands espaces, la liberté, ce genre de truc. Une fois on a pris une piste en terre battue, juste pour voir le nuage de poussière que faisait notre Dodge, comme dans les films, sauf que ça doit être encore mieux avec des chevaux ou des bisons. On a traversé la vallée de la mort pour rejoindre Las Vegas. Je me souviens de la caissière d'un bazar où il se vendait tout le nécessaire de survie. On lui a réglé une glacière pour conserver nos bières au frais et elle nous faisait la morale parce qu'on avait pas d'eau. Elle agitait la main au dessus de sa tête et affectait des airs soucieux. La vallée de la mort est censée figurer l'endroit le plus chaud au monde : le soleil t'y colle une grosse claque et t'as vaguement l'impression qu'il ne vaudrait mieux pas tomber en panne. Pour le reste, avec la clim' dans la voiture, un ou deux joint de Chronic, du son et quelques bières fraîches on est plutôt facilement venu a bout des forces de l'enfer.

Notre plan était de s'offrir un tour en hélico au dessus du Grand Canyon. Ca coûtait bonbon, mais quand tu gagnes au casino tu t'en fou de ce genre de considération. Cette histoire d'hélicoptère c'était la première affiche qu'on avait aperçu en arrivant sur Las Vegas. Tous les péquins comme nous doivent se précipiter dans les casinos en espérant monter au ciel. Mais y avait d'autres trucs chouettes à Las Vegas. Y avait une montagne russe installée sur le toit d'un building. Tu executes des putains de boucles en l'air à 150 mètres de hauteur. Si jamais tu gerbes, avec l'amplitude le contenu de ton estomac doit s'envoler sur un rayon de 50 mètres au moins. Sinon, sur un autre building un King Kong mécanique escaladait carrément la facade, un habitacle fixé sur son dos. On est bien loin de Céline Dion et des magiciens à la con. En tous cas c'était ce qu'on se disait avec mon pote.

Aux Etats Unis les choses sont simples. Les gens sont simples et les choses sont simples. Mais à Las Vegas ça m'a paru encore plus simple que simple : tu viens et tu claques ta thune au casino. C'est tout. C'est comme ça et tout est fait pour ça soit comme ça. Y compris la montagne russe en haut du building et le King Kong.

D'abord il règne une chaleur étouffante, à toute heure du jour et de la nuit. T'es plombé par une grosse poisse graisseuse et sans merci. Tu n'envie plus, de fait, qu'une chose élémentaire : trouver de la fraicheur. Et donc tu rentres dans un casino. Et tu rentres forcément dans un casino. Pourquoi ? Parce qu'à Las Vegas même les chiottes publiques et les cabines téléphoniques ont été transformé en casino. Tu ne peux aller nulle part, dans aucun batiment d'aucune sorte sans rencontrer de machine à sous. On a dormi dans un palace, on a bouffé à volonté, pour des sommes dérisoires parce les chambres et les restaurants sont aux étages des casinos. T'es plus dans le monde réel. T'es dans le monde des casinos. T'es dans la lumière clignotante et constamment allumée, t'es dans la vidéo-projection, t'es placé en orbite. Tu sors prendre l'air pour respirer, l'air du coin t'étrangle et tu reviens immédiatement au casino. Il y avait la roulette bien sûr, des jeux de cartes, des jeux de dés, mais la grande incontournable c'était la machine à sous, le bandit mancho. En rangées, par grappes, partout des machines à sous, des centaines, des milliers, des centaines de milliers de machines à sous. Lorsque tu gagnes à la machine à sous tu récupères les pièces dans un reservoir en fer. Les pièces ne tombent pas, elles sont projettées par la machine contre les parois du récipient metallique. Dans un raffut de tous les diables. Le bruit de l'argent. Le bruit des espèces sonnantes et trébuchantes. Un type gagne à l'autre bout du casino et tu entends ses pièces teinter. Ces salopes de machines sont toutes raccordées entre elles pour cracher à tour de rôle dans tous les coins du casino. Giling giling giling giling.

T'arrives dans la salle de jeu avec une allure chaloupée, tu t'es préparé mentalement, t'es remonté à bloc, tu sais que t'es porté par le feu sacré et que tu possèdes un bon karma. T'es l'exception qui confirme la règle. Tu es l'incarnation du rêve américain, le type parti rien et qui fini par collectionner des décapotables roses bonbon pour y poser le cul de toutes ses conquêtes blondes décolorées. Tu es celui qui déclenchera les alarmes et fera s'égosiller les sirènes dans la ville, le tueur de machine à sous, le nouveau millionnaire du Nevada. Tu es la trainée de poudre, tu provoquera l'explosion. Bref, grâce à ton fluide tu vas récurrer les entrailles du bandit mancho, le vider et n'y laisser que de l'air, un vrai braquage, un hold up sans victime, une chance insolente, le patron de l'établissement scié devant ses caméra de surveillance, qui se ronge les ongles et qui fini par s'arracher les cheveux.

Je n'étais pas venu à Las Vegas pour faire de la figuration. Non. J'allais entrer dans la légende.
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Alors je me suis trouvé là, au milieu d'une salle de jeu, l'arriere train vissé sur un haut fauteuil de bar, dans le brouhaha incandescent du casino, à fixer les combinaisons qui s'affichaient sur le cadran de la machine à sous. Je ne sais pas. Cette putain de machine devait être trop conne et n'avait pas compris que c'était moi. Elle n'a pas réagit comme prévu, elle m'a juste bouffé mon argent. Voilà, elle a reporté le rendez-vous avec la fortune à une date ultérieure. On ne doit pas faire confiance à la technologie. Jamais.

Las Vegas, cette grosse pute cousue de fils d'or, nous a bien déniaisé. Ce fut un coup vite tiré, une simple histoire de dire. On s'était fixé une somme à pas dépasser. Quelque chose comme 100 euros, un montant ridicule, une velléïté de noobs, pas plus conséquente qu'un touriste attaquant le traversée du Niger en tongues et short à fleur. On a joué, on a perdu. En un peu moins d'une heure. Ca s'est passé sans suspens, sans rebondissement, sans rien du tout. On s'est fait refroidir alors qu'on était chaud. On a même pas eu le temps de monter le film. Rien, que dalle. J'ai enfoncé mes pièces les une après les autres et elles m'ont toutes abandonné les unes après les autres.

Dans les salles de jeu de Las Vegas il se baladent toujours des hotesses en bas résille. Quand t'es installé devant une machine, avec ton seau de pièces, elle viennent te voir et te demandent si tu désires consommer une boisson. La tournée est offerte par la maison et tu peux commander et recommander tant que tu veux. A ce moment là, notre truc à mon pote et à moi c'était les margarita : un mélange de téquilla, de glace pilée et de citron vert. En dehors de la bière, on ne buvait que ça. Evidemment, les mecs du casino t'offrent des coups à boire pour que la machine puisse te dépouiller plus facilement.

De mon coté, après 4 ou 5 margaritas, qui, sans doute s'avèraient bien carabinées, je ne parvenais plus à introduire mes pièces dans la fente de la machine à sous. Ils devraient prévoir des ouvertures plus larges, ou inventer un systeme d'entonnoir. Je voyais trouble et mon argent se cassait la gueule par terre, sur la moquette épaisse à la couleur de sang coagulé du casino. Tant bien que mal, j'ai quand même terminé mon seau, sans jamais rien gagner, et mon pote à terminé le sien tout aussi piteusement. On s'est mutuellement photographiés histoire de faire les barbots et on s'est fait virer. Parce qu'il est strictement interdit de photographier quoi que se soit à l'intérieur d'un casino. C'est comme ça. Un des gorille de l'établissement nous a raccompagné dans la rue. Et heureusement qu'il était là, car dans notre état, je ne crois pas qu'on aurait pu trouver la sortie tout seuls. On est finalement parvenus jusqu'à notre palace en toc, on y a cuvé nos margaritas et, le lendemain, on a décidé de quitter cette ville de merde.
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