La douleur est une information

Le 26/03/2007
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par Mill
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Thèmes / Obscur / Nouvelles noires
Après les charabias mous du bide, Mill s'essaye au texte zonard. Pas dommage. L'intro est entraînante à souhait, à la fois glauque et amusante. C'est pas encore total brutal, mais y a au moins un peu de sang. Se faire torturer sous anesthésie générale, c'est vraiment perdre 80% du plaisir. L'indifférence induite est plutôt comique. Pas mal.
    Y a des journées comme ça. Des journées à la con. Elles démarrent connement, s’achèvent idem, et entre les deux, c’est connerie tout du long. Là, j’en suis qu’au début, mais je sens qu’ça promet.
    Résumons : j’ai ouvert un œil et je me suis vu plein de sang. Je l’ai refermé, tu m’étonnes. On sait jamais. Avant de les rouvrir - les deux, cette fois, soyons fous - je m’aperçois que j’ai les poignets ligotés, les chevilles enchaînées et quelques courbatures. Apparemment, ça fait un p’tit moment que je pionce et quelqu’un s’est amusé à me confondre avec Houdini.
    Ouais, bon, le sang, c’était pas un résidu de rêve coincé dans l’œil, une miette de cauchemar oubliée entre paupière et pupille. Du sang, j’en ai partout sur la tronche, le torse, les couilles, les jambes, les pieds, les orteils. En gouttes, en flaques, en marées ou en rigoles, du sang dur et du sang mou, coagulé, liquide, du sang de toutes teintes et nuances, et j’ai l’impression que c’est le mien.
    Aucune douleur, pourtant. Je me sens juste un peu faiblard, ce qui m’apparaît comme une absurdité vu que j’ai dû dormir une bonne dizaine d’heures. Je parcours les différentes parties de mon corps, en me contorsionnant pour essayer d’en voir le maximum. Elles ont l’air d’encore tenir les unes aux autres. Rien ne se détache. Mes chairs restent assemblées et mes os emboîtés. Un goût métallique m’envahit soudain la bouche. Je crache du sang. Pas super enthousiasmant, comme symptôme. L’absence de sensation commence toutefois à m’inquiéter. Visiblement, un malade s’est évertué à m’arracher l’épiderme pendant mon douteux sommeil. Sûr qu’on m’a drogué, archi-drogué. Après ça, je me suis fait littéralement éplucher. Et ce salaud n’a jamais ne serait-ce qu’effleuré le moindre organe vital. Je crèverai sûrement, mais mollement, sans y penser. J’aurai juste perdu trop de sang. Je m’évanouirai en silence et j’y passerai, inconscient. J’espère juste que l’effet des drogues ne s’estompera pas avant. Si la douleur se réveille, ce sera encore pire.
    Je m’étais toujours demandé ce que pourrait bien éprouver la victime d’un tueur fou, d’un monstre sanguinaire à la Pat Bateman ou à la Leatherface, si on voulait bien lui laisser le temps de s’exprimer. Disons que j’ai droit à une approximation. Je n’aurais pas dû me réveiller, j’imagine. Ce timbré a mal dosé mes somnifères. C’est pourquoi je suis conscient, à peu près lucide. Mais je ne ressens rien. Aucune douleur physique, pas de souffrance profonde. Putain ! J’ai même pas la trouille. Je me réveille après la tempête : le cinglé s’est barré et il ne peut rien m’arriver de pire.
    Je vais y passer. J’en conviens et ça m’emmerde. Terriblement. D’un autre côté, on meurt tous un jour et tant pis si c’est trop tôt. Vu les circonstances, je m’en tire plutôt bien.
    Tiens, on sonne. Je ne peux m’empêcher de pouffer. C’était pas prévu au programme, ça. Je me mets presque à espérer. Du coup, je m’en veux un peu. Naïf, va. De toute façon, je suis attaché et je ne peux pas répondre. J’ai les cordes vocales paralysées. Nouveau coup de sonnette. Dehors, on s’impatiente. La voix de Martine me parvient atténuée par la distance et les deux-trois cloisons qui me séparent d’elle. Atténuée mais claire. Elle doit hurler, la garce.
    « Ouvre, bordel ! Je sais qu’t’es là. »
    Maintenant, elle cogne carrément comme une dératée. Et c’est de vrais cris qui viennent me vriller les tympans. Finalement, c’est là maintenant qu’elle hurle ! Heureusement que j’ai une excuse en or. Sans quoi je serais obligé de répondre. P’têt’ même qu’il faudrait que je m’explique, me justifie. Bon, vivement qu’elle s’arrache. Elle me fatigue et faut pas fatiguer les mourants. On peut plus crever en paix nulle part dans c’te putain d’vie.
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