La magie du miroir

Le 24/12/2007
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par Atra
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Thèmes / Obscur / Psychopathologique
Soit Atra a de la confiture dans le cerveau, soit c'est moi. L'un n'excluant pas l'autre. En tous cas, sur 90% du texte c'est de la grosse mélasse incompréhensible, parsemée il est vrai de quelques passages potables. C'est très onirique en tous cas, flou et confus, on a du mal à retrouver ses billes. Genre texte mal digéré et revomi dans n'importe quel sens. C'est un texte 'sérieux', ne pas se fier aux vannes zonardes qui l'encadrent.
Pour situer dans le temps et dans l'espace cette histoire vécue (et découpée en morceaux choisis spécialement pour ce Saint Noël 2007), je me trouve aujourd'hui encore à purger ma peine incompressible, à cause de ce putain d'opinel, à l'Hôpital Sainte Anne (à Paris, dans le 14e, pour les cons de provinciaux bouseux).

Nous sommes à deux doigts de la Saint Noël, le jour anniversaire de la mort de ma putain de mère, il y a plus d'une triple paire d'année, avant le passage à l'euro, je m'en souviens, je me suis fais enfin sucer le dard par une pute, justement ce jour là et ça m'a coûté 50 francs, sur le boulevard, entre la porte de la Chapelle et celle de Clignancourt, sous un pont... Mais bon, ça c'est une autre histoire que je te conterais une autre fois si tu étais moins éjaculateur précoce ou frigide, connasse.
Donc, à presque la Saint Noël, que je vais passé tout seul, enfermé à l'isolement, à attendre la messe de minuit à la télé publique, collective et autorisée, pour me branler dans le chapeau de l'infirmière de garde, que j'encule bien fort, si elle me lisait (on sait jamais avec ces connes, elles sont capables de chercher sur Google : "comment et où baiser le soir de Noël" et de tomber ici, bas), je te souhaite du gras à te fourrer dans le gosier et dtc, s.
Toute la nuit à m’évertuer à prendre le large, j'échouais au seuil de l’ivresse mortelle :
« ivre, je m’étais écroulé contre la porte de la chambre funéraire de maman. Un bruit et mon corps froussard se ravivait, rattrapé par un hoquet : je m’étranglai. L’instinct de survie vivace, j’expédiai dans l’œsophage une larme d’alcool oubliée au fond d’une bouteille déposée au pied du lit éternel de maman.
Délivré de l’étreinte, mon larynx éreinté, une goutte de café froid, sortie du thermos de maman, avalé vite fait pour une remontée rapide vers la porte d’entrée principale et, du trottoir, je bondis dans le bus 134 qui démarra aussitôt.

Chaque matin depuis mon naufrage dans ce cimetière Parnassien, après six minutes à m’accrocher à une barre verticale, le bus s’arrêtait, pour moi, devant la statue du capitaine Dreyfus, station Notre Dame des Champs. Je descendais sur le trottoir du boulevard, cette fois, en retard :
- oui, maman, mais ce n’est pas de ma faute, les embouteillages. Et les couloirs de bus ne sont jamais respectés. Oui, maman, je dois prévoir les embouteillages. D’accord mais je n’aime pas traîner et les salles d’attente me donnent une envie de déguerpir. Oui, maman, je dois me presser. Une demi-heure, c’est une demi-heure et d’ailleurs assez chère pour une demi-heure, n’est-ce pas maman ? Pas perdre même une minute ! »
Je m’essoufflais à arpenter ce trottoir trop large, trop de gens, trop long.
La haute porte cochère, pas d’ascenseur, les escaliers en bois, troisième étage, porte gauche. Sonner et entrer. Je titubais :
- oui, maman, j’ai bu ! Non, maman, je n’ai pas dépensé ton argent : j’ai déniché cette bouteille au fond de ton vieux buffet marbré. »
Au début du couloir, la salle d’attente, je risquai un regard, vide. Au fond, une pièce sur le boulevard et près de la fenêtre ouverte, toujours la même femme, assise dans son fauteuil.

- Bonjour ! » me lança-t-elle, froide comme un canard.
Je lui répondis un : « bonjour » sec ! Frileux ou fourbus, j’étais glacé !
L’habitude du lieu me guidait vers ces trois grands coussins de velours noirs et bordeaux où j’allongeais mon corps disgracieux. Etendu, hypnotisé par sa pendule suspendue sur le mur blanc face à moi, je lui déballais tout :
- un visage flasque se dévoile devant mes yeux, pour ainsi dire le visage d’une limace. Cette anomalie s’apparente à un homme en blouse sale. Le tousseur, parce qu’il tousse et éclabousse ma figure de ses substances salivaires (un vrai gicleur), pue la vieille transpiration séchée, pimentée d’un âcre parfum à la clope froide. J’hoche la tête, dégoûté.
La chose attrape mes poignés avec ses grandes pattes poisseuses. Je m’escrime à me sauver, je gigote dans tous les sens avec une énergie de tous les diables. Je crois être solide pour me débarrasser de cette limace sans trop de problèmes mais elle me maîtrise, me ficelle comme un paquet postal, et entreprend de m’enculer sans préservatif ni vaseline.
J’avale ma salive et je crois retrouver un semblant d’esprit sain quand l’œil de bâtard, par un trou dans l’estomac, glisse sa bave haineuse au creux de mes entrailles.
- Fils de pute ! me crache dans mon estomac l’œil de bâtard à cheval sur une espèce de sangsue, la reine des vicieuses !
Je gueule ; le mal pénètre partout :
- allez au diable, pourritures !
Les poings serrés, rageur, j’étouffe ma souffrance pour ne pas m’effondrer.
Le ventre noué, dans le vertige du doute, je balbutie :
- coupée du corps-mort, on laisse bien en paix une âme, non ? »

Une femme me détache les mains et les pieds. Elle quitte la cabine. Je suis sur un navire, un brise-glace, je crois. J’attrape son châle bleu oublié sur le dos de son fauteuil. Je flaire son odeur. Un parfum inexploré et mystérieux m’offre un instant de répit.
Je tressaille, une voix éclaire la pièce de plus en plus sombre et froide :
- ça va ?
Je la vois, grande, souriante, lumineuse, un plateau dans les mains. Elle installe l’un des plus fameux petit déjeuner de toute mon existence, sur un bureau sculpté dans un bois exotique. Un vrai régal : jus d’orange rouge dans deux grands verres en cristal de roche, pain en tranche à peine grillé, du bacon, des œufs brouillés, de la confiture, fraise et fruits des bois, deux superbes tasses en porcelaine où un liquide noir, très chaud, a été versé et, je me frotte les yeux, deux petits verres si transparent que le contenu s’observe sans fausse pudeur. Je reconnais au parfum qui s’en dégage, au milieu des autres mets, un alcool angélique et délicieux : l’absinthe.

Je n’ai à peine le temps de finir mon jus d’orange rouge dans lequel, étourdi par sa vivacité, j’ai vidé mon verre d’alcool divin, je ne vois plus rien. Elle m’agrippe la main et l’emmène vers son ventre. D’une voix douce et sûre, elle me souffle :
- Tu sens cet enfant grandir ?
- …Oui ? » je ne sens rien et j’essaye, transi, un : « il est de qui ? »
Elle bafouille une réponse sibylline : elle ne sait pas et ce n’est pas important de le savoir et même s’il elle le savait, cela ne changerait rien puisque seule maman est précieuse à ses yeux.
Je tremble, tétanisé. Je supplie le ciel de me délivrer de ces démons. Ils m’assaillent depuis mon naufrage. Je suffoque, des sueurs froides me glacent le sang.
La mer gronde. Mon coeur saigne. Supplicié, des coulures nauséeuses tout au long de ma peau, dans les profondeurs des crevasses affreuses, je m’évanouis.

La nausée me retourne et je renoue avec ma conscience : trop froid pour rêver, trop fou pour exister, je veux crever mon cœur ; je le pense immonde. Anéanti par un dégoût de moi-même d’une telle violence, d’un bond je saute par un grand hublot, dans la pénombre, sur le pont d’envol, au milieu des albatros hurleurs venus se réfugier dans la nuit soudaine. Je crois mourir sur le champ, mon corps fusillés par des piques de glace. La femme jette un cri d’effroi qui m’assène un coup de fouet brûlant et salvateur. Je cours vers tribord près des canots de sauvetage.

Inquiet, je chuchote : « dépêche-toi ! »
Dans l’ombre de la Lune, je rame en sourdine pour ne pas alerter la limace. A cent pieds du navire, entre les morceaux de glace, j’accélère la cadence, le temps joue contre moi :
- allez ! Souque, souque ! » je tente de m’encourager.
Trop agité pour percevoir une vague sourde, je balance mes bras si fort que le canot s’épaissit d’eau. L’embarcation sombre. Une autre vague monstrueuse achève la besogne. Nous coulons.
La Lune a éclipsé le Soleil et moi, au milieu des invertébrés, âme seule, naufragé sans lumière, un instant conscient dans ce corps-mort abandonné, je comprends la supercherie : le Soleil brille d’un éclat si aveuglant que, étourdi, je rêve hébété, nuit et jour, par la magie du miroir, à la Lune.

Je ne souffre plus mon corps. Dans l’eau glacée, imbuvable, irrespirable, anesthésiée en profondeur, ma peau frigorifiée, mon âme sanglote :
- malheureuse, quelle est ma vie, pauvre enfant, quel est mon destin ? M’en voici réduite à ceci : à jamais sous le ciel profond je serai bercée par les vents et ballottée au gré des vagues, au milieu de ces flots immenses, au sein des ondes infinies. »

Le tic-tac de la pendule stoppa net pour laisser entendre un chant d’oiseau. L’hypnose s’envolait.
Elle ne me regardait pas, comme à l’accoutumée.
En bas, sur le boulevard Raspail, le bruit des voitures regagnait sa course vers mes tympans engourdis. Une demi-heure, c’est trente minutes. Et vingt-sept minutes s’étaient écoulées. Je devais partir, me lever. Payer en liquide. L’argent se trouvait dans une enveloppe préparée par maman et glissée dans la poche revolver de mon veston. Sortir l’argent, le confier à une statuette noire figurant la Vierge et son enfant, se retourner et se hâter. Longer le mur du couloir, me jeter un coup d’oeil dans le miroir, exister le temps de ce regard furtif. Glisser mes mains dans mes cheveux, sentir la peau de mon crâne sous les bouts de mes doigts. Pousser la porte d’entrée. Dévaler les escaliers. Distinguer le trottoir, les gens, les odeurs. Fixer mes grands pieds, mes jambes tremblantes jusqu’à l’arrêt du bus (le haut du corps coincé, la tête trop lourde et ces allers et retours incessants me devenaient insoutenables). A l’arrêt du bus, feindre de contempler la statue d’Alfred Dreyfus et ne plus penser. Ne plus penser. Ne plus penser.

Mais cette fois, je ne sais pas pourquoi, peut-être le désir de savourer les nuances de sa voix, d’écouter son cœur vivre sous sa poitrine soyeuse, de tâter sa peau blanche (je l’espérai malgré son teint, chaleureuse), j’osai une question presque naïve :
- Vous en pensez quoi ?
Elle ne bougea pas, ne parla pas, pas un : « hum ? » ou un geste, un simple geste. Rien. Il restait du temps. Pas beaucoup, c’est vrai. Mais tout de même du temps pour un mot, un regard, un sourire, un… Je me levai. J’avançai vers elle, le regard fixe, droit sur sa gorge merveilleuse (son éclat me rappelait, enfant, un bain de Soleil avec des fleurs sauvages dans un champ en friche). Mes mains empoignèrent son goulot : je tuai le silence en le rendant presque muet, j’étranglai la beauté de son cou devenu écarlate et encore gémissant.
L’eau à la bouche, je m’enivrai et j’achevai la femme de coups d’opinel dans les carotides. Le sang chaud giclait sur mon bas ventre dénudé. Je jouissais… »

***

© 2004 - Atra (Extraits de « Folle de vie », recueil de textes vécus dtc, édité par la Bibliothèque des Hôpitaux de Paris, disponible chez quelques gros enculés, CB acceptés).
La Zone - Un peu de brute dans un monde de finesse - https://www.lazone.org/