La bouffe

Le 15/05/2008
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par Sharivary
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Thèmes / Débile / Disjoncte
J'aime bien le sujet, la névrose alimentaire, et le fait que ce soit traité avec une certaine légèreté sautillante me dérange pas. En fait, ça donne même un coté gentiment disjoncté et absurde assez réjouissant à l'histoire de ce gros porc qui ingurgite compulsivement le contenu de son frigo.
Mon ventre est une entité à part entière. Toujours sa conscience dort en moi, guettant le moindre signe de faiblesse dont elle pourra profiter pour s'éveiller et me surprendre. Lorsqu'elle s'éveille je n'existe plus.
Pas la peine d'attendre que la pendule du salon sonne midi. A n'importe quelle heure je peux me tenir là, gueule ouverte, à fantasmer une dernière fois devant mon réfrigérateur, savourant l'attente magique qui précède mon ravitaillement gargantuesque. Une interjection réjouie, un grognement aux sonorités porcines, et je plonge mes mains épaisses jusqu'au tréfonds mystiques de mon garde-manger. Avec ferveur je le balaie des bras jusqu'à ce qu'il ait achevé de vomir à mes pieds son flot paradisiaque d'aliments bariolés. Puis je m'accroupis. Par terre. Inspiration. Les yeux clos, je porte mes mains au sol et enfourne l'ensemble de mes trouvailles en une seule bouchée. Ravi, je mastique bruyamment pour mieux entrer en contact avec la nourriture en forme de purée saliveuse. Ma langue claque de part et d'autre de ma bouche et rencontre ça et là une chair lisse, légère et tendre de jambon blanc luisant, la texture généreuse d'un quartier de rillettes, la fermeté d'une saucisse de campagne suintante, l'arôme puissant d'une branche de brocoli ou la rondeur douillette d'un œuf dur épluché et gobé tel quel. Ma conscience d'homme est peu à peu abolie par la conscience de mon estomac. Plus rien n'existe autour. Seules subsistent les formes mirifiques que mon esprit visualise par l'association des saveurs. Mes mâchements humides ne tardent pas à se stabilisent en un rythme mécanique. J'avale à intermittences parfaitement régulières. Chaque parcelle de nourriture vient huiler généreusement mon système digestif.
Puis vient la retombée.

Il ne reste rien. Tout le contenu du frigidaire est passé dans mon estomac. J'en ai la nausée. Je suis plein. Plein. Lentement je m'allonge en respirant bruyamment et de manière saccadée. Peu à peu les effets de ma énième transe gustative se dissipent. Alors je me rends compte. Je pleure. Comme à chaque fois, j'émets de misérables couinements intempestifs avec une voix tremblotante de mulot effrayé. Honte et douleurs abdominales se conjuguent pour me nouer la gorge. Je suffoque.
Bientôt, je sens un flot gluant déborder au coin de ma lèvre. Encore un rot, et je décore ma chemise d'une flaque jaunâtre où réapparaissent devant mes yeux les bribes luisantes d'aliments à moitié digérés.
Divine retrouvaille.
Alors, sans me donner le temps d'une réflexion préalable, je ré-ingurgite le tout, et sanglote et gémis de plus belle. Passionné, risible et hermétique.
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