Courant d'air

Le 07/07/2008
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par Nico
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Thèmes / Débile / Absurde
Je sais que la Zone a été noyautée par un groupuscule absurdiste très actif, et qu'il ne perdent pas une occasion pour répandre leur propagande, mais là ça va trop loin. Trop loufoque, trop stupide, trop sautillant. Avec à la fois un humour british déconcertant et des gros gags cartoonesques complètement pourris. Bref, c'est du Nico.
Martin, Patrice et Cécile
regardèrent l'enseigne lumineuse que leur montrait Caroline.
- Un bar ouvert ! dit Martin.
- A cette heure ci ! dit Cécile.
- Allons-y, dit Patrice.
Ils jetèrent une pierre sur le chat noctiluque qui tentait de leur barrer le chemin. Quelques souris insomniaques applaudirent longuement et Martin leur fit une courbette. Puis ils s'engagèrent tous trois dans la ruelle déserte. La pleine lune se réfléchissait dans les flaques d'eau de l'averse de la veille.

Patrice ouvrit la porte du bar et laissa passer les deux demoiselles mais entra devant Martin. Il faisait chaud à l'intérieur. Le bar était vide, il n'y avait personne à part le patron qui nettoyait un verre à l'aide d'un instrument appelé usuellement chiffon ou torchon, ce qui n'est pas très mélioratif pour l'instrument en question pourtant fort utile, voire indispensable.
Le patron ne leva pas les yeux lorsqu’ils entrèrent et ne les salua pas. Il semblait absorbé par son opération de nettoyage.
Les quatre clients nocturnes se disposèrent le long du comptoir et discutèrent en attendant que le patron s’occupe d’eux.
-    Quelle chance d’avoir trouvé ce bar aussi tard ! dit Caroline.
-    C’est vrai, dit Cécile, j’avais drôlement froid dehors.
-    Vous êtes souvent ouvert la nuit ? demanda Patrice au patron qui ne répondit pas.
-    C’est étrange, dit Martin à l’oreille de Patrice, il ne s’occupe pas de nous. Il ne nous a pas fait un signe depuis que nous sommes entrés.
L’oreille de Patrice approuva. Martin alluma une cigarette.
-    Pour moi ce sera une bière, lança Caroline.
-    Pour moi aussi, dit Martin.
Les autres ne commandèrent pas car le patron n’avait toujours pas fait le moindre geste. Il continuait à nettoyer un verre dont la crasse ne voulait pas s’en aller. Il n’avait pas même accordé un regard à ses clients.
-    Il n’est pas très agréable, cet homme ! dit Cécile.
-    Ce n’est pas poli du tout de ne pas servir des clients, dit Patrice.
-    Il nous ignore, il fait comme si nous n’étions pas là, dit Caroline. Ah, il n’est pas bien élevé.
-    Quelle incorrection ! dit Martin. Je vais tenter une insulte pour voir s’il réagit… Gougnafier !
-    Chevalier d’industrie ! tenta Cécile.
-    Je parie qu’on pourrait se faire des câlins, il ne réagirait même pas, dit Patrice.

Patrice et Caroline entâmèrent une bonne partie de ça-va-ça-vient, tandis que Martin et Cécile préférèrent danser une valse. Le patron ne levait toujours pas les yeux du verre qu’il nettoyait méticuleusement. Une fois le ça-va, et surtout le ça- vient, terminé, et la valse conclue par une timide embrassade, le quatuor rejoignit à nouveau le comptoir. Un silence tomba. Et cela fait du bruit.

Martin frappa sur le comptoir.
-    Ce n’est plus possible ! Il faut qu’il nous serve ! dit-il.
-    C’est vrai, dit Patrice, quand on a des clients, on les sert.
Martin fouilla dans ses poches et en sortir une perceuse. Il sauta par-dessus le comptoir, brancha l’appareil et s’approcha du patron.
-    Attaquez aux molaires, dit Caroline. C’est le plus douloureux.
Patrice sauta également de l’autre côté du comptoir et pendant qu’il tenait la bouche du patron ouverte, Martin fit travailler sa perceuse sur ses molaires. La tête tremblait entre leurs mains. Il en perça une demi-douzaine et alors qu’un nuage de poussière d’émail les entourait, il s’arrêta, souriant.
-    Alors, dit-il, tu vas t’occuper de nous ?
Mais le patron n’avait pas bougé et continuait sereinement à nettoyer son verre comme si de rien n’était. Sa respiration était juste un peu sifflotante à cause de l’air qui passait par les trous de ses dents.
-    Décidément, dit Cécile, il est très mal élevé.
-    Je n’ai pas dit mon dernier mot, dit Patrice, et effectivement il ajouta : le Soleil ne se lèvera pas demain, on a tout notre temps.
-    Il nous servira nos bières ! dit Martin.
Les filles rejoignirent les garçons. Tous ensemble ils entreprirent de déshabiller complètement le patron du bar. Alors Patrice sortit une scie à bois de sa chaussure droite.
-    Jambe droite ou jambe gauche ? demanda t-il.
-    La droite, dit Caroline. Elle est plus utile que l’autre.
Patrice se mit à scier consciencieusement la jambe droite du patron, juste au dessus du genou. Le sang giclait partout, et la plaie était drôlement sale du fait que la scie à bois était complètement rouillée. Cécile qui s’était penchée, prit une giclée de sang dans la figure et pesta :
-    Ah vraiment ! Quelle éducation !
Le sciage prenait du temps parce que le patron avait du boire beaucoup de lait dans son enfance et il avait les os solides. Mais à force d’efforts, Patrice parvint à bout du fémur. Il brandit alors la jambe coupée comme un trophée sous les applaudissements nourris de ses compagnons. Mais l’enthousiasme retomba lorsqu’ils s’aperçurent que le patron n’avait toujours pas bronché. Pas même l’ombre d’un petit borborygme. De plus il tenait parfaitement en équilibre sur sa jambe gauche.
Le visage de Martin avait viré au cramoisi et il farfouillait nerveusement dans ses poches.

Dehors un chat et une souris jouaient au chat et à la souris. Lorsque le matou eut avalé gloutonnement sa proie -et deviné au goût qu’il s’agissait d’un muridé du genre sminthopsis- il s’approcha de la porte vitrée du bar et regarda à l’intérieur.
Après avoir extrait un œil du patron, Martin avait commencé à tenailler son corps. Caroline lui avait conseillé les mamelles, et Martin était justement sur le point d’arracher le mamelon gauche. Le patron continuait son nettoyage avec indifférence.

Plus tard, le patron ayant quelques ongles, un poumon et un zygomatique en moins, le quatuor, épuisé, s’arrêta pour souffler.
-    Il est entêté ! dit Patrice.
-    Il y met de la mauvaise volonté, dit Cécile.
-    Et pourtant on a tout essayé, dit Martin.
Le bruit du torchon frottant le verre les rendait nerveux.
-    Il faut en finir, murmura Caroline.
Ils prirent le patron et l’arrachèrent à son chiffon et à son verre. Il se laissa faire mais une petite larme s’échappa de son dernier œil.
Martin et Patrice le portaient tandis que Cécile ouvrait la porte. Caroline suivait. Ils posèrent le patron debout dehors. Un épais brouillard couvrait la nuit et on n’y voyait pas à un mètre. Au loin les lampadaires formaient des halos de lumière fantomatiques.
Satisfaits, ils rentrèrent dans le bar en chantant et se servirent eux-mêmes leurs bières.

Le patron s’éloigna lentement, à cloche pied, dans le froid de la nuit caligineuse.

Le chat le regarda s’enfoncer et disparaître dans le brouillard. Il savait qu’on n’y voyait pas assez pour ne pas se perdre.
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