Quatorze

Le 22/10/2008
-
par Prototype Nucléique
-
Thèmes / Obscur / Autres
Faut toujours être un peu concentré pour encaisser du Prototype Nucléique, surtout à jeun. Là c'est quand même plus clair que ses autres textes, avec une intrigue un peu vaporeuse mais bien présente. Genre mystique et un peu prise de tronche, mais à forte teneur en ambiance fumeuse. C'est limite de l'art, cette connerie.
Dix-sept mètres carrés, une soupe, quelques gâteaux secs. Le tabac chaud crépite du côté clair de la porte close.
Il est l’absence de symbole, l’expression nulle. Le signal néant. La société étant système, le système étant ensemble, et l’ensemble étant somme d’unités inopérantes, il demeure dans la pauvreté la plus complète. La nudité étant significative, il est sobrement vêtu.

Dans un coin de la pièce, sont empilées à même le sol quelques conserves, surmontées d'une miche de pain, d’un sac de sel et d’un pot de confiture rempli de café moulu. Au centre, une petite table usée et une vieille malle sur laquelle on peut s'asseoir. A l'intérieur, une pile de vêtements pliés côtoient des livres aux pages jaunies, ainsi qu'une caisse de bois renfermant on ne sait quoi.
De l'autre côté de la porte close, le silence et l'obscurité règnent sur le palier. Interrompus de temps à autre par le bruit d'une voix, la raie de lumière d'une porte qui s'ouvre, l'espace d'un instant, ou des odeurs de cuisine, qui glissent le long des murs puis retombent lentement.
Sous l'évier, dans ces boîtiers aux écrits abscons, derrière les prises électriques, et sous le capot de la vieille automobile endormie au bas de l’immeuble, des tuyaux et des jus étranges se courent après dans un enchevêtrement de joints, de pompes, et de raccords ingéniés par des savants géniaux dont plus personne ne se souvient le nom.
Et entre ses murs, il n'y a que lui. La bonne pâte sablée du biscuit gonfle entre sa langue et son palais. Il mastique, le regard tourné vers la nuit. Il scrute la lune, qui pâlit mélancoliquement dans le froid. Son repas achevé, il roule quelques brins de tabac et fume, l'oeil distraitement posé sur l'astre solitaire. L'air devient gris dans la pièce, opaque au temps et aux effets.
Sa cigarette achevée, il se lève, offrant à la malle le luxe de quelques craquements soulagés. Il ôte ensuite ses vêtements, les allonge sur le bois usé. Il coupe le courant, et s'étend sur le matelas poussiéreux qui stagne à même le parquet. Le sommeil le gagne vite, bien qu'il ait gardé l'oeil ouvert vers la lune jusqu'au derniers instants. Une étrange certitude.

Lorsque les ténèbres ne connurent plus de limites que les astres lointains, Runanieida descendit des lieux sacrés. Endormis dans leurs tours bétonnés, faces plaquées contre leurs écrans luminescents, les hommes ne purent la voir. Elle descendit pourtant, entonnant de ses lèvres gracieuses cette douce mélodie, connue de tous mais jamais confessée. Dans sa nacelle opalescente, elle peignait ses cheveux cristallins, et contemplait avec indifférence l'univers qui se projetait à son regard. Nul sentiment ne l'animait, nulle cause ne la menait, car elle était Runanieida, la vierge du soleil, gardienne de l'écueil de mort et du sceau de la Connaissance. Le long manteau posé sur sa forme était aux couleurs de la Fleur sublime, et sa peau lactée caressait la lumière douce de la lune, qui n’osait l'effleurer.

De ses yeux sans iris commandant à l'éternité et au chaos, elle l'éveilla, puis dit d'une voix douce et charnelle :
- Je suis Runanieida, nymphe de l'Apocalypse et de l'Atome, Emanescence du Verbe, gardienne du cygne et de la licorne. L'humanité est parvenue aux propylées du jardin où se crée la finalité. Ce lieu inviolé porte en lui le pouvoir suprême de la félicité éternelle. Je t'ai choisi parmi la multitude pour en sceller son avenir. Du dilemme que je te propose dépend la grâce, ou la disgrâce de ton espèce, la cime où règne l’aigle, ou les basses abîmes des oryctéropes affamés. Nul autre que toi ne pourra faire ce choix, et quel qu'il soit, la mort viendra te recueillir à l'aube, car je suis Runanieida et tu n'es que pulpe dont s'abreuve la vie.

Runanieida se tenait debout près de la fenêtre. Au fur et à mesure qu'elle parlait, une lumière blanche, puis pourpre, éclaira progressivement la pièce. De l'extérieur, on pouvait voir avec netteté se profiler l'exquise silhouette dans une athmosphère trouble et inquiétante. Mais personne n'était là, et Runanieida continuait avec plus de force :
- Vois ma gorge, lisse et pure comme la vallé fertile nourrissant les affamés, mes jambes longues et douces comme un baiser de velours. Serre de tes bras puissants ma taille chétive, brindille sèche qui engendre le brasier. Pose tes mains sur mon corps divin et respire à l'étuve de ma chevelure lourde comme la chair. Enivre-toi de mes courbes et de mes sucs avec l'ardeur de l'enfant qui extorque la vie à sa mère. Pétris mon corps de ta sueur et de tes paumes calleuse et ordonne-moi, Runanieida, vierge du soleil, à la frénésie de ta décision. Si tu m'acceptes et me prends ainsi que je me donne à toi, alors de l'homme surgira le surhomme, apothéose de la bête et du tumulte !

Prononçant ces paroles, Runanieida s'avançait imperceptiblement vers les flammes qui brûlaient maintenant la table et la malle au milieu de la pièce, baignant dans une lumière et une chaleur intense. Puis elle laissa choir dans le foyer son unique effet, mettant en exergue, au centre de son corps, une masculinité sans restriction.

Le matin sur la ville s'est posé sans éclats. Capitonnée dans sa grisaille, la cité aveint ses routines, tant que faire se peut, du néant qui la frappe à chaque nuit, et à chaque instant la menace. Alors, dans la rue, au pied de son bâtiment, passe le petit camion communal qui brosse le trottoir et arrose le caniveau. Près de la gare s'ameutent peu à peu les taxis, qui contiennent chacun un homme et une autoradio, le premier écoutant la seconde avec indifférence et lassitude. Mais ce matin, ni le fracas des portes métalliques relevées par les commerçants, ni la stridulation des camions en marche arrière ou des premiers klaxons énervés ne le réveilleront. Parce-que ce froid matin d’hiver, le jour gris viendra dévoiler un cadavre nu et calciné, les bras en croix au milieu de la petite pièce grise inondée. Et les traits encore visibles du visage à moitié décharné exprimeront une agonie longue et sordide.

Le second minuteur, ingénieusement fixé à proximité des canalisations, s’était déclenché exactement quatorze minutes après le premier. Et de part et d’autre de la porte ouverte, la petite automobile n’était plus là.
La Zone - Un peu de brute dans un monde de finesse - https://www.lazone.org/