Ce soir, je vous mets le feu

Le 19/04/2009
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par Marquise de Sade
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Thèmes / Polémique / 2009
Alors que la moyenne des zonards grattent le fond de leur cervelet pour y trouver une once d'inspiration pour la Saint-Con, la Marquise multiplie les participations. Celle-ci sera hors-concours. Ca vaut à peu près la première : intrigue maitrisée, vannes maitrisées, déjante maitrisée. Ca fait chier presque, surtout quand on considère le potentiel jubilatoire d'une crémation de fans de Johnny Hallyday.
J’ai rangé ma mère en petits monticules sur le sol de la cave.
J’aurais jamais cru qu’un corps humain contenait autant de litres de sang. Le tapis a méchamment morflé. Presque autant que mon père quand j’ai refermé la porte sur lui après lui avoir présenté Tobias, le chien d’un pote.
Tout ça, c’est la faute de Johnny.
J’ai ouvert l’armoire à trésor de mes parents. Dedans, depuis plus de trente-cinq ans, ils y rangent tous les objets collector récoltés sur les brocantes, à la sortie des concerts, chez les disquaires ou dans des librairies. Je caresse la tête de la statuette à l’effigie de la star. La star de la maison. Notre Johnny.

1978. Johnny fait l’Olympia. Ma mère, Jocelyne n’est pas encore ma mère. C’est une femme aux petits seins bondissant sous son tee-shirt moulant et son jeans. Devant l’entrée, des milliers de fans se sont rassemblés et chantent à tue tête « Ses cheveux blonds serrés dans un chignon mal fait, elle pense à Dieu sait quoi, le soleil disparaît, … elle m’oublie, elle m’oublie… ». Georges, mon père décapsule une cannette de bières. La main autour de la taille de cette nana qu’il a rencontrée dans le train en arrivant à Paris, il regarde la foule et les nichons des filles s’agiter. Sa bite lui fait mal. Il a niqué ma mère toute la nuit sur le matelas miteux de la seule chambre d’hôtel parisien qu’ils ont pu trouver. En fait, il a baisé ma mère une seule fois. Le reste de la nuit il s’est branlé, l’œil collé devant la serrure des chambres alentours d’où s’échappaient des râles insupportables.

La statuette achetée à la sortie de l’Olympia va s’éclater sur la photo de mariage de mes parents. Fais-moi mal, Johnny-Johnny.

Dans la pièce d’à côté, je n’entends plus de bruit. Tobias doit roupiller, repu, crevé, heureux. J’ouvre la porte doucement, accueilli par son grognement soudain. Viens mon beau, viens. La psychologie du chien est étrange. Il se lève, la queue remuant frénétiquement et sa gueule ensanglantée vient me lécher la main, reconnaissante sans doute pour le festin royal que je lui avais offert. Le moins que je puisse dire c’est que Tobias mangeait comme un porc. La chambre de mes parents s’était transformée en un hommage au Cubisme et au Cobra. Mon père interprétait un remix de Guernica et de boeuf écorché.
Tobias était efficace, y’avait pas à dire, mais pas très soigneux. Trottinant à côté de moi, il m’aide à ramasser les morceaux et à les disposer consciencieusement à la cave, côte à côte avec ma mère, même si pour mon père, elles ne sont plus toutes là. Le cleb a retrouvé un fémur qu’il ronge devant la chaudière, au chaud. Il est terrible.

Devant l’autel à la gloire de leur Johnny, les yeux exorbités de mes parents le regardent, un peu de travers, suppliant sans doute pour qu’il leur chante encore un Retiens la nuit. J’ai transformé la cave en sanctuaire en y réunissant tous les objets récoltés dans la maison, en commençant par ceux imposés dans ma chambre et dans la salle de bain. 24 ans que je me lave les cheveux avec du Be bop a lulla spécial cheveux gras, 24 ans de trop. Le poster 4 par 4 de la salle à manger qui m’a valu un isolement et les moqueries de tous les copains que j’ai essayé d’inviter à la maison servira d’allume-feu. Excuse-moi partenaire, dis-je à Tobias, c’est mieux maintenant que tu ailles ronger ton os ailleurs.
Au sommet du bûcher je mets la photo dédicacée. Johnny devant la porte arrière de Bercy tient mon père et ma mère par les épaules.

1990. J’ai 6 ans. Mes parents m’emmènent pour la 5ème fois assister à un spectacle de Johnny. Nous sommes une centaine de gosses à traîner dans le camping à la sortie de Paris à attendre que nos parents oublient quelques instants le concert à venir pour s’occuper de nous. J’ai la morve au nez, j’ai froid, on est en novembre, le temps est dégueulasse, la pluie a rendu le camping boueux, j’en ai marre de manger des chips et des pommes. Mes parents sont partis jusqu’à Bercy, on leur a dit que Johnny allait arriver et qu’il était possible de le voir entrer dans le palais omnisports pour les dernières répétitions. Ils ont pu se faire photographier avec lui. Moi aussi, avec Tony, dans sa caravane, sur la couverture à carreaux de sa couchette.

J’ai inondé chaque tas de chair d’essence. Les têtes de mes parents, disposées à l’extérieur du cercle seront aux premières loges pour profiter du spectacle. J’ai ouvert le zippo gravé à l’effigie de Johnny se mutant en loup et je l’ai balancé au centre. Les tee-shirts, les drapeaux, les affiches, les livres, les gravures. Tout flambe très rapidement, léchant le plafond de la cave. Sur les joues osseuses de ma mère, le spectacle se reflète comme une chorégraphie maudite. Tobias gémit derrière moi, la viande cramée, c’est pas son truc. Je referme la porte sur l’odeur âcre d’essence, de peau et de chanson et enfourche ma harley. La radio de mon casque diffuse une chanson « Les portes du pénitencier bientôt vont se fermer et c'est là que je finirai ma vie comme d'autres gars l'ont finie » et je trace.
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