Cliché X : retour au port.

Le 23/08/2010
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par Lunatik-
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Thèmes / Obscur / Tranches de vie
Breton mais sobre, zonard comme par dessus l'épaule, sans outrances et avec ironie, ce texte manque incontestablement de gnomes enivrés au chouchen s'enculant à coups de menhirs, et vous propose une tranche de vie banale et mélancolique sans thèse ni démonstration. "Femme de marin, sac à purin", comme dit un proverbe breton bien connu des philologues auvergnats.
Assis sur le bord du lit, je reste comme un con à te regarder dormir. Il n’y a pas trace de larmes sur tes joues. Ça me fait mal. Je me sens abandonné, trahi, alors que c’est moi qui m’en vais, un comble.
Je voudrais t’embouteiller, comme ces voiliers souvenirs dans les litrons, comme ce génie dans sa lampe. Je t’emmènerais avec moi.
J’ai envie de t’embrasser une dernière fois avant de partir mais je ne veux pas te réveiller. Classique. Cliché numéro 274 du marin quittant sa belle.

J’attrape mon sac, j’accorde une caresse distraite aux chiens, je sors. J’inspire un grand coup, pour garder une image olfactive de ce bout de terre que j’aime. Je ne sens pas encore l’océan mais je l’imagine. Lorient n’est pas loin, ses mouettes, ses embruns, son parfum d’algues. Cliché numéro 93.

Trêve de poésie, ça pue le lisier, le cochon crevé. Le voisin a épandu les vingt mètres cubes de sa fosse dans le champ face à la maison, hier soir. La fenêtre de la chambre est ouverte, je te vois d’ici froncer le nez au réveil et plonger la tête dans les draps pour goûter mon odeur, radieuse.
Je me fais des films, probablement…

Quatre heures du matin, la bonne heure, il n’y a pas un chat qui traîne, la campagne est silencieuse. Je roule trop vite.
Je regagne la caserne et c’est comme si tu n’avais jamais existé. Les potes, les ordres, l’excitation du départ. Pendant des semaines, l’adrénaline va me soutenir.
Puis viendront la fatigue, la lassitude, le manque de toi. Cyclothymie familière.

Je rentrerai.

Mais seras-tu là ?


A mon retour, ton ventre s’est arrondi. J’ai commencé par compter les semaines, pour savoir, pour être sûr. J’aurais préféré éviter le cliché numéro 139 bis, celui qui fait mal aux tripes et qui a les yeux de mon meilleur pote.
Je me console dans l’alcool ; au moins, tu es là. A chaque nouveau départ, tu es un peu plus belle, je me sens un peu plus con.

Au deuxième coucou dans mon nid, je décide d’assurer moi-même ma descendance. Le troisième aura mes cheveux noirs et mon nez busqué, il aimera les tempêtes, il voudra être marin, comme son père, il comprendra les départs.
Arrivé en fin de contrat, je quitte l’armée pour l’usine. Je me tape les trois huit dans un abattoir de volailles, quand je ne pue pas le sang je pue la fiente, je deviens dingue à ne plus jamais voir l’horizon.
Mais je m’accroche, pour mon fils. Merde, j’ai pas enduré huit ans dans les commandos pour capituler devant un poulet fermier, tout Label Rouge qu’il soit.
Le soir en rentrant, je caresse ton ventre en crachant des plumes. Je parle à mon fils, il s’appellera Yann.

J’arrive à la bourre à la clinique, piteux, haletant et débraillé, cliché numéro 118, je t’épargne les détails du pourquoi et du comment, de toute façon tu t’en fous, tout ce que tu veux, c’est dormir, enfin.
Une infirmière compatissante m’accompagne et me plante devant un poupon semblable à des milliers d’autres poupons. C’est une fille, qu’elle me dit. Ça devrait être un gars, que je lui réponds. Elle hausse les épaules et m’abandonne là. Devant ma fille.
Elle s’appellera Loïcia. Je la regarde grandir, elle est superbe, elle a mes yeux, on voit la mer dedans...


C’est l’été de nouveau, cent ans ont passé, ma Belle au Bois Dormant s’est fanée, les enfants ont vieilli, Loïcia s’est envolée, loin, trop loin, et le voisin a clamsé. S’il s’était fait bouffer par des pitt bulls, il aurait trôné à la Une de l’Hebdo Plumelois mais il s’est seulement noyé dans sa fosse à purin, saoul comme un cochon.
Depuis que sa veuve a vendu les terres à un promoteur immobilier, les petits matins ne sentent plus le lisier mais la chiasse de labrador. Les champs de blé ont cédé la place aux pavillons, il y a des portiques en plastique dans les jardins aux pelouses rases et des monospaces sur les parkings bitumés.

Quand je pars à l’usine, j’arrête de respirer. Quand j’en reviens aussi. Et souvent entre les deux, j’arrête de vivre. Je me tourne parfois vers toi, à bout de souffle, mais faut pas rêver, le coup du bouche à bouche il y a belle lurette que ça ne marche plus.

Il y a longtemps que tu ne m’aimes plus, il y a longtemps que je le sais. Aujourd’hui, il est temps que je parte. Que je fasse de ma vie autre chose qu’un cliché parmi des millions d’autres.

Il est quatre heures du matin, mon sac est prêt. Assis sur le bord du lit, je reste à te regarder, j’admire tes cheveux encore noirs, ton profil encore beau. Il n’y a pas trace de larmes sur tes joues, il n’y en a pas non plus sur les miennes. Ta tête repose sur mon oreiller, je t’embrasse au coin des lèvres.
Pas une goutte de sang pour souiller les draps, le tableau serait parfait si seulement j’arrivais à me rappeler ce que j’ai fait du reste du corps… j’ai dû le laisser traîner dans la cave ou dans le congélateur. Cliché numéro 666.
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