Suicide (2)

Le 30/08/2011
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par Wilhelm
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Thèmes / Débile / Idiot
Après s'être tiré une balle dans la première partie, notre raté revient (tel Jésus) à la vie. Et attention, que de péripéties dans cet épisode! D'incohérences en approximations, passant par des clichés douteux, voilà une femme un peu coconne qui ne quitte pas son époux tout con, un auteur qui téléphone au narrateur et un médecin qui ne voit pas la différence entre un sérieux coup sur la tête et une TS au revolver. A la fin du texte, l'annonce de l'auteur qu'"il y en aura d'autres" sonne comme une menace
Dans l'état inconscient où je me suis retrouvé, j'ai vu défiler des images agréables de ma vie et des symboles du passé qui tourbillonnaient dans un maelström de lumière irisée. J'ai sentis une sorte de magma rouge et visqueux brûler mon crâne, propageant une douleur diffuse dans tout mon corps. Je ressentais des picotements sur la peau comme si j'étais sous anesthésie.
Au bout d'une durée indéfinie, j'ai été tiré par le bas, comme si une main invisible agrippait mes épaules pour me faire tomber. Les visions diffuses ont alors laissé place au visage éteint de Verena qui se penchait vers le mien. Je pouvais respirer son souffle moite et fétide dont l'odeur me rappelait toujours celle d'une cuvette de chiotte après une violente diarrhée. Je crus que je m'étais trompé sur ma conception de la mort et que j'avais atterri en enfer. J'étais couché sur mon lit, dans notre chambre. La présence de ma femme me dégoûta comme jamais auparavant.
«Éloigne-toi de moi, salope!» marmonnai-je entre mes dents.
J'allais déplier ma jambe pour lui assener un coup lorsqu'une sensation cuisante déchira ma cuisse. Verena battit en retraite avec ce regard hagard de biche apeurée dans les yeux qu'elle adoptait systématiquement lors de mes moments d'irritation. Elle se tint muette quelques instants, le temps que je reprenne mes esprits. En approchant les mains de mon crâne, je pouvais ressentir comme une matière douce et soyeuse. J'ai pensé au départ qu'il s'agissait du contact mou et visqueux de mes chairs à vif mais je compris rapidement que Verena m'avait emballé le visage de bandages dans l’intention de me guérir. La douleur que je ressentais était trop réaliste pour que je sois mort, et je compris alors que j'avais survécu. À ce moment je me suis senti très malheureux. J'avais non seulement raté ma vie, mais aussi ma mort. Quelque chose cognait au fond de mon cerveau contre la paroi de mon crâne. Quelque chose s'y dilatait et irradiait ma tête par des vagues de douleur successives.
«Tu as essayé de te suicider en te tirant une balle dans la tête, murmura Verena.
-Ça je le sais! Aboyais-je. Qu'as-tu fait du revolver?»
En tournant les yeux vers elle, je me suis rendu compte qu'elle tenait au centre de la paume de sa main la balle ensanglantée que j'avais utilisé pour me tuer.
« Comment a-t'elle fait pour ressortir de ma tête? L’ai-je interrogé. Je n'arrive pas à croire que tu l'ais retirée de là où elle s'est logée.
-La balle semble avoir ricoché sur ton crâne au moment de l'impact, répliqua t'elle après un moment de silence. D'après ce que je vois, elle a dessiné un cercle le long de ta tête pour ressortir par le cou où j'y ai aperçu un trou. Tu as eu de la chance qu'elle n'ait pas perforé ta jugulaire dans lequel cas tu serais en train d'agoniser à l'heure qu'il est.»
Je tâtai alors mon cou, et j'y rencontrai une légère fissure qui propageait des secousses le long de mes doigts. J'ai soudainement eu peur que cette cruche ait appelé les médecins ou l'usine pour leur annoncer mon geste. J'ai eu peur pour ma réputation, moi qui voulais mourir avec honneur. Je ne voulais surtout pas que l'on vienne m'ennuyer par des visites ou des consultations médicales. Je sais me débrouiller tout seul.
«As-tu prévenu quelqu'un de ce qui s'était passé? Depuis combien de temps suis-je ici?
-J'ai seulement dit au médecin que tu avais reçu un sévère coup sur la tête. Il attend ton appel pour prendre avec toi dans les prochains jours. Personne d'autre que moi n'est au courant de ce qui s'est passé. Je t'ai allongé ici il y a trois jours et tu n'as...
-Comment ça trois jours? Ne me dis pas que tu m'as laissé crever ici depuis tout ce temps sans avoir eu l'idée de m'emmener aux urgences? Tu n'es qu'une pauvre pétasse. Tu ferais mieux de te casser avant que je te fasse agoniser à mon tour quatre jours sur ce lit.»
À ces mots, Verena s'enfuit dans le couloir et dévala les escaliers en sanglotant. En fait, j'étais intimement satisfait qu'elle ne m'ait pas transféré à l'hôpital pour me soigner, mais je préférais faire en sorte qu'elle se sente toujours coupable de ses décisions, qu'elles soient justes ou non. Je n'ai jamais su la remercier pour quoi que ce soit et il me fallait à chaque fois la rabaisser. Je me serais senti sali si je lui aurai une seule fois adressé un mot agréable et sympathique. Je ne pouvais communiquer avec une telle conne que par la violence et le mépris. C'était le moyen de me sentir fort et puissant pour la première fois de ma vie.
La maison demeura noyée dans un silence mortuaire pendant de longues heures. Je restai allongé sur le lit, tentant de canaliser la douleur en me tortillant de temps à autres dans l'espoir de trouver la position idéale qui m'aurait procuré une sensation fugace de confort. Je fixais les ombres des arbres de la cour qui s'allongeaient sur le mur au fil des minutes qui s'écoulaient, changeant de taille selon la position du soleil dans le ciel à tel moment de la journée. L'astre dardait ses rayons vers moi, prolongeant ainsi sadiquement ma souffrance, mais je n'avais pas encore la force de me lever pour tirer les rideaux.
En plein milieu d'après-midi, le téléphone installé sur ma table de nuit sonna. Il devait être environ quatorze heures car j'entendais l'insipide générique du feuilleton préféré de ma femme résonner dans le salon. Je tendis avec difficulté le bras et décrochai le combiné.
«Ici Gunther à l'appareil. J'écoute, déclarai-je d'une voix encore bredouillante.»
Une voix impersonnelle au ton ferme mais lointain me répondit.
«Bonjour Kurt. J'espère que tu vas mieux à présent, répondit l'homme au bout du fil.
-Comment connaissez-vous mon nom? Et qui êtes vous d'abord?
-Je me nomme Wilhelm.
-Je ne connais personne qui porte ce nom et je n'ai pas le temps de discuter. Au revoir.»
Je reposais le combiné. Verena s’était manifestement trompée quand elle affirmait que personne n'était au courant de ce qui m'était arrivé.
Au bout d'une heure, je me sentis capable de me lever. Je me déplaçai en titubant vers la salle de bains. La glace au dessus du lavabo me renvoya le reflet de mon visage d'hyène galeuse. Un casque de bandages maladroitement enroulé enveloppait intégralement la partie de ma tête située au dessus de mes sourcils. Une grosse tâche de sang séché ayant l'envergure d'une carte de l’Allemagne s'était élargie sur ma tempe où la balle avait ricoché. Des bouquets de poils imbibés de sang s'étaient développés çà et là sur le long de mes joues et sous mon menton, mais je n’avais pas envie de me raser. La vieille cicatrice de ma lèvre supérieure, mise en valeur par la clarté des murs de cette pièce, avait désormais l'épaisseur d'un frenulum brun qui s'enfonçait dans mes narines. Mes yeux gris exprimaient tous les tourments intérieurs qui inondaient mon cerveau depuis l'enfance, tourments que seul moi pouvais comprendre.
En descendant au salon, j'aperçus Verena couchée à la façon d’un animal de compagnie sur le canapé. Je lui demandai qui était ce Wilhelm qui m’avait appelé, mais elle me répondit qu'elle ne le connaissait pas. Elle était de nature si naïve et stupide que je la savais incapable de me mentir. Je me décidai enfin à téléphoner au médecin. Sa secrétaire conclut le rendez-vous avec moi le lendemain matin à dix heures. Je suis ensuite retourné m'allonger le reste de la soirée sur mon lit, sombrant peu à peu dans un sommeil sans rêves.
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