Je t'aime (salope)

Le 25/05/2012
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par Wilhelm
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Thèmes / Textes de merde / Semaine 'textes de merde' 6
Ce texte est un miraculé puisqu'il date de l'Apinc, qu'il a donc vu le jour en dehors du cadre de la semaine textes de merde et est dès lors involontairement nase, et ce à partir du début (la marque des grands champions). Il faut faire preuve de beaucoup de volonté, ou d'être un peu déviant dans sa tronche, pour en voir le bout. HOSSANA§
C’est l’heure de la pause et chacun d’entre nous profite de cet instant à sa façon. La plupart choisit de se regrouper en discutant bruyamment sur les terrasses de café. De mon côté, je préfère m’isoler sur la table de dehors qui est la plus éloignée des autres, en sifflant une bière. Dans cette solitude où personne ne peut interférer avec le cours de mes pensées, la première gorgée me procure un plaisir fugitif mais pénétrant que je serais incapable d’éprouver en présence de mes semblables. Je laisse alors vagabonder mon esprit à travers des digressions fractales qui me mènent jusque dans mon subconscient tout en observant avec distance les passants pressés qui arpentent les rues.
J’ai fini par reconnaître certaines personnes de la foule qui avaient l’habitude de passer régulièrement dans les parages à la même heure. J’imaginais à travers leurs visages la vie frivole qu’il menaient, leurs personnalités superficielles et versatiles ainsi que la raison qui les portait ici jusqu’à moi chaque jour. Ils m’étaient dans une certaine mesure devenus familiers quoiqu’eux ne m’aient jamais aperçu et ne pouvaient deviner la personnalité morbide et repliée qui était la mienne. C’était un défilé d’histoires et de vies qui paradait sous mes yeux.
Parmi ces individus, une femme en particulier retenait mon attention. Je la vois monter comme de coutume les marches du perron d’un pas léger et s’assied, parfois seule ou avec ses amies à une table qui est bien souvent placée dans mon champ de vision. J’ai maintes fois eu l’occasion de l’observer sous toutes les coutures, de dos ou de face. Elle s’appuie nonchalamment du coude sur le dossier de sa chaise, dévoilant l’harmonique forme courbée de ses bras d’une blancheur éclatante. De temps à autre, elle croise ses jambes et pointe presque lascivement vers moi la pointe de sa chaussure à talon.
Ses cheveux satinés encadrent son visage anguleux en glissant symétriquement sur ses joues par nappes lisses depuis la faible raie de son crâne, avant de retomber impérieusement, telles les chutes de deux cascades d’eaux irisées le long de ses épaules d’une circonférence parfaite, qui luisent à la façon de deux rochers mouillés sous le soleil. La noblesse de sa personne est mise en valeur par son regard tendre, qui est rendu presque magnétique par de lourdes paupières que soutiennent ses yeux verts, dont la pupille semble être le foyer d’une lueur diaphane qui se propage sur son visage tout entier. Quoiqu’encore très jeune, son corps était déjà devenu celui d’une femme dont les hanches se courbaient délicieusement, joignant ses fesses arrondies comme une verte colline de gazon à une poitrine opulente, où les seins avaient déjà la rondeur de deux petits monts s’élevant au centre d’une prairie encore vierge de toute présence humaine. En de rare moments, elle s’apercevait que je la dévorais des yeux, et après que nos regards se soient croisés quelques secondes, elle baissait la tête, davantage agacée qu’intimidée.
J’avais alors seize ans et je pense qu’elle était aussi âgée que moi, tous deux venant du même lycée. Elle était vraiment magnifique. Je crois bien que ce fut la première fois de ma vie que je ressentis une telle impression d’amour devant une femme.
Les soirs, je m’imaginais m’endormir à ses côtés dans la pénombre de la chambre, nos deux corps entrelacés. Sa beauté m’enchaînait, et me mettait à genoux. Dans mes rêves et fantasmes, nous nous connaissions et les barrières de ma timidité et de ma pudeur qui m’empêchaient de l’approcher dans la réalité s’étaient alors volatilisées pendant mes errances oniriques. Nous étions même devenus des amants inséparables. Son esprit s’accordait à merveille avec la description de son corps.
Belle, et intelligente, nous avons parcouru le monde, traversé main dans la main des déserts torrides, escaladé des montagnes aux précipices abruptes, dormi ensemble sur un matelas de feuille à la belle étoile au beau milieu d’une nuit solitaire et enfin fondé une famille au terme de nos excursions. Installés loin de toute civilisation humaine et vivant en autarcie, nous nous protégions mutuellement de toute agression extérieure ainsi que de la folie du monde.
J’entraînai mon fils à chasser, je lui apprenais à se battre mais aussi à lire et à écrire, tout en lui communiquant le goût de la culture, de la philosophie et de la Littérature, tandis que mes filles recevaient l’instruction imposées par leur sexe qui comportait les activités ménagères, l’entretien des animaux, ou encore le jardinage. Les soirs, en enroulant un bras autour de la taille de ma femme, j’observais le travail accompli pendant la journée, constatais l’épanouissement et le développement de mes enfants, et la prospérité de notre foyer resplendissant sous les rayons du soleil qui se couchait sous un horizon embrasé, teignant la vallée de mille feux.
Quand il aurait été temps pour moi de quitter cette vie et de m’évanouir dans le néant, relégué parmi les ombres de mes ancêtres, mes fils seraient descendus vers les villages, et auraient brandis fièrement devant les yeux hagards des autres êtres humains affaiblis par leurs guerres le flambeau de notre connaissance. En enseignant à leur tour aux nouvelles générations les préceptes de solitude et de volonté que je leur ai appris, ils auraient ainsi prolongé la lignée des Bergstein qui aurait demeuré à jamais immunisée contre les ravages et hécatombes engendrés par la race humaine.
Or tout cela n’était pas destiné à se produire. Il ne s’agissait que d’un fantasme fugitif tout juste bon à s’accomplir sur le papier, une vision fugace que j’eus à peine le temps de graver sur le marbre de ma mémoire afin de l’immortaliser. Selon mes pairs, je n’étais pas né pour aimer, ni pour être aimé. Mon asociabilité et ma misanthropie naturelle avaient développés en moi au fil des années de nombreuses tares psychologiques, dont la paranoïa, l’hypocondrie et la psychose qui me faisaient honte.
Qu’aspirent donc toutes les femmes aujourd’hui quand elles se frottent auprès du torse d’un homme ? Un vit turgescent sans cesse profondément planté dans leurs sphincters. Elles recherchent exclusivement la candeur de jeunes minets aux cheveux blonds gominés qu’elles désignent par l’expression « beau gosse » en exaltant l’attrait artificiel que leur procure un visage imberbe masqué par des lunettes Ray Ban ridicules. En somme, le portrait du parfait spécimen de sous-homme parfaitement intégré à la société qui inonde ces rues pour se déverser dans la boîte de nuit la plus bruyante de la ville.
J’avais l’intime conviction que si j’essayais de faire connaissance avec cette femme en m’asseyant à sa table, je découvrirai en elle l’image d’une personne mondaine qui se laisse emporter par les bas courants de l’arrivisme. Je ne voulais pas me sentir désabusé. De plus, je ne me sentais pas à la hauteur de m’adresser à celle qui était pour moi le symbole de la féminité. De par ma personnalité, j’étais indigne de posséder un jour un tel bijou de chair.
Néanmoins, je me résolus de lui adresser une missive en témoignage de ma passion. Ce serait une charmante lettre anonyme dans laquelle je louerai son charme et où je traduirai par des mots l’effet qu’elle a fait sur moi. Je ne me sentais aucunement capable d’assumer ma véritable identité. Si elle aurait su que c’était ce malade désaxé de Bergstein qui lui a adressé ce courrier, elle le montrerait à ses copines et éclaterait de rire, toutes hilares de ma sensibilité. Ma réputation de personnage malsain était déjà connue bien au-delà des frontières du lycée que je fréquentais, et de nombreuses rumeurs circulaient déjà suffisamment sur mon compte.
Tout en dépliant une feuille de papier bleue, j’attrape un stylo à encre noir et écris :


Chère inconnue,


Je vous écris cette courte lettre en espérant qu’elle vous soit le plus agréable possible à lire. Je vous aperçois souvent depuis plusieurs mois déjà, et je vous avouerai que la grâce de votre personne m’a émerveillé comme jamais une autre femme n’a réussi à le faire auparavant. Cependant, je frémis à l’idée de vous approcher. Je ne pense pas que je mérite de partager le souffle de votre respiration, assis face à face autour d’une table tout en partageant nos passions et activités car je n’en ai pas qui vaillent la peine d’intéresser une délicate créature telle que vous.
Vous êtes tout, le monde et le ciel, suspendue dans le ciel et auréolée de gloire, tandis que moi je ne suis rien, si ce n’est qu’un fils de Satan, maladroit et autodestructeur. Vous aborder serait commettre un attentat à la pudeur. Votre beauté sera parvenue à illuminer mon quotidien, morne et redondant ainsi qu’à percer pour la première fois de mon existence mon cœur de pierre.
Je vous aime, et je vous souhaite du bonheur dans cette vie passagère. Puissions-nous nous rencontrer à travers d’autres formes d’éternités par delà la mort, nos corps entrelacés à jamais et unis par un coït ininterrompu, votre bouche sur la mienne, si seulement le trépas ne débouchait pas inéluctablement sur le néant. Sachez que vous avez bouleversé la vie d’un homme qui ne désire que votre plus grand bien. Je vous aime et j’aurais aimé vous épouser, vivre avec vous dont la présence m’enchante, me procurant un plaisir sans cesse renouvelé. Acceptez cet amour que je vous déclare, quoique nous ne nous rencontrerons sûrement jamais.


Adieu.
***
Je relus attentivement la lettre plusieurs fois. Au bout du compte, je la jugeai très satisfaisante, ma première lettre d’amour, bien que je ne savais pas encore que ce serait la dernière.
Je guette l’instant propice où je pourrai la déposer sur la table de ma destinataire. À la fin, elle s’éloigne aux toilettes pour se laver les mains. Je sors sur le trottoir de la rue et, le dos appuyé contre le mur, j’attends patiemment qu'elle revienne. Elle réapparait quelques instants plus tard, et déplie ma lettre. Personne ne m’a aperçu. Je suis ainsi certain qu’elle l'a lu et j’en suis heureux.


Deux jours plus tard, l’appartement de Wilhelm est investi par la police. La femme à qui était adressée l'enveloppe a pensé à l’œuvre d’un pervers, et en réfléchissant un petit peu, on se rendit compte qu’il n’y avait que ce maniaque de Bergstein pour écrire des choses pareilles; elle porta alors plainte contre lui. On découvrit dans les tiroirs de son bureau plus d'une centaine de photographies pornographiques mettant en scène des paraphilies diverses.
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