Texte de la nuit

Le 12/09/2016
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par LePouilleux
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Thèmes / Obscur / Tranches de vie
Ce texte de LePouilleux est assez marrant car on peut remplacer le mot "nuit" par "connerie humaine" sans que le sens profond ne change. Ici, la folle aventure alcoolisée d'un bobo désœuvré (probablement un rentier) qui se torche la tronche toute la soirée en menant des introspections pseudo-littéraires dégueulasses sur le monde qui l'entoure, en particulier dénigrant et insultant les pauvres hères égarés ou en perdition dont il ne semble pas une seule seconde considérer qu'il fait partie. Quelques références à la perception de la réalité au travers des drogues notamment par le biais des auteurs évoqués rendent le final twist assez marrant tel que je l'ai compris : si t'essaies de fuir le réel, il viendra en personne te rappeler qu'il ne faut pas le déconsidérer de la sorte, tu t'en tireras au mieux avec une belle tartine de tronche et l'anus ensanglanté : une bien belle leçon de vie sur laquelle tu pourras méditer et écrire de jolis poèmes le restant de tes jours.
«Tu finiras sûrement par le trouver le truc qui leur fait si peur, à eux tous, à tous ces salauds là, autant qu'ils sont et qui doit être au bout de la nuit, et c'est pour ça qu'ils n'y vont pas, au bout de la nuit.»

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit
Il y a longtemps, en vérité à peine quelques années, Paul vécut une nuit bien agitée. Alors que sa vie se résumait à des journées à errer dans sa petite chambre d'étudiant en écoutant de la musique électronique infâme, des soirées à écouter de la musique électronique rendue moins infâme par l'alcool ou le cannabis, des nuits encore à écouter un son qu'il ne reconnaissait même plus, et des lendemains difficiles, une vie qui lui semblait remplie de vide lorsqu'il cessait de s'agiter vainement, mais douce comme le miel, une vie dont la remembrance lui envoyait parfois l'image d'amis dont les destins n'étaient plus liés au sien, jaillissant comme des fantômes devant ses yeux dans un éclat de voix ou de rire, il avait eu l'impression de s'être réconcilié avec ses insomnies nocturnes. Ainsi le jour où l'un de ses amis s'était assis devant la terrasse ouverte de ce pub irlandais en lisant Jünger, croisant les jambes en intellectuel, et, en ignorant ses propres amis, se plongeant dans son livre d'un air qui malgré ses vingt ans devait être prit pour sérieux et métaphysique ; il avait photographié en esprit ce moment purement poétique où, lorsqu'une jeune fille passait sous le regard du lecteur, celui-ci ne pouvait s'empêcher de lever discrètement les yeux pour évaluer la situation, et Paul partagea cette observation avec ses amis, et ils partirent tous d'un grand éclat de rires et insultèrent copieusement le vain lecteur.

Plus tard, Paul avait quitté la table pour rentrer dans son trou meublé. Il était dans le centre d'une grande ville de province, les rues y étaient si jolies lorsqu'il était ivre. Ses pas claquaient sur le pavé, raisonnant contre la vieille pierre des immeubles bourgeois ; mais à cette heure-ci tout était jonché d'histoires sordides : c'était les soûlards et les clochards qu'on entendait le plus, et cette ville en comptait beaucoup trop, et puis ici les crevards te saignaient pour quelques euros, pour un vieux smartphone ou parfois ... rien. Les gens étaient nerveux ces jours-ci. Mais comme toujours lorsqu'il revenait seul chez lui il ressentait un mélange d'angoisse et d'excitation. Rien n'était pareil dans la nuit, tout pouvait arriver dans la nuit, la nuit était l'inverse du quotidien et de la monotonie. Sa vie était plus excitante qu'elle ne le serait jamais.

Souvent durant les soirs d'été, on sentait la lourdeur du temps s'apaiser peu à peu. La terre prenait alors une drôle d'odeur, chargée du peu d'humidité qui flottait dans l'air. Dans ces grands parcs mal éclairés les rats, plus gros que des chats, coupaient la route des égarés de la nuit. Et dans ce trou où une fontaine asséchée finissait de crever Paul avait décidé de se soulager.

La putain. la putain de toi, qu'il s'est dit. On lui a touché le bras, la main était froide. Il se rappelle des paroles agressives qu'il ne comprend pas. Il se rappelle de la première droite qui ne le fait pas tomber. Il se rappelle du chassé qui le fait, lui, tomber lourdement en arrière. Il se rappelle des coups qui pleuvent par terre. Il se rappelle qu'il ne crie pas. Mais ces souvenirs là sont rendus plus flous par l'alcool et un processus de refoulement qu'il a du mal à comprendre. Quelques minutes plus tard il se réveillait d'un rêve vide et noir. Il notait dans sa tête chaque détail. Le parc silencieux et inhabité. Le vent agréable qui secouait les feuilles du peuplier. Le cœur qui battait un peu plus vite. La morve et le sang qui s'accumulaient sous sont nez. Le goût de la terre dans la bouche. Aussi, le décor tournait légèrement, comme s'il allait se renverser d'un côté ou de l'autre. Tout était étonnamment vivant ici, à ce moment là.

Dans la rame qui le ramenait chez lui, les gens regardaient ses vêtements déchirés et ses lèvres boursouflées dans un mélange de curiosité et d'indifférence. On ne viendrait pas l'aider à se relever s'il retombait.
Il a posé son front contre la vitre. Comme un autiste. Il aimait bien le contact froid et lisse du plexiglas. Sensation agréable de connecter son esprit à la rame entière. D'avancer en puissance dans un trou de souris.
Il a croisé le regard de son propre reflet rendu oblong et mouvant par la vitesse des éléments.
Et il est parti ainsi dans la nuit, son esprit traçant un obscur poème.
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