Jeu de dés 1

Le 02/03/2004
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par Arkanya
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Rubriques / Jeu de dés
Un texte pas simple à comprendre. Les indices sont jetés en vrac, Arka laisse le lecteur dans le doute sans trop le guider. Et forcément si on ne comprend pas l'histoire, le texte perd tout son intérêt. Au moins là on sait qu'il y a quelque chose à comprendre, ce qui n'est pas le cas de tous les textes incompréhensibles.
16h45. Grille de l’école Sainte Catherine. Elle est en retard, ça me rend nerveux. Si elle hésite c’est foutu. Depuis longtemps déjà la rue enneigée est déserte, les enfants sont déjà bien au chaud devant leur tartine de pain et leur barre de chocolat.
16h48. Nous sommes en 1922, j’en ai marre. Envie de rentrer chez moi, envie de retrouver mon présent, un semblant de vie logique, éternelle et continue. Un doute ?
16h50. Elle franchit la grille, je la reconnais, nous nous sommes toujours reconnus, comme toutes les âmes liées. Le corps qu’elle a choisi est beau, c’est celui d’un jeune professeur à l’aube de sa vie, les yeux clairs, le pas alertes, les cheveux légers qui dansent à chaque mouvement. Quand il me voit, il hésite à peine avant de traverser la rue et de venir me rejoindre sur le banc.
- Tu es en retard.
J’essaie d’adopter un ton de reproche, mais mes petites lèvres charnues ne crachent que des mots boudeurs.
- Je sais, répond-t-elle sans me regarder. Tu es donc si pressé ?
- Ce corps d’écolière m’exaspère, je ne sais pas comment l’humanité a pu s’attacher aussi longtemps à cette masse organique encombrante et lourde.
- Il est possible qu’après aujourd’hui l’humanité ne s’en libère jamais, tu en es conscient ? Nous ne savons pas quelles répercussions…
- Je ne naîtrai pas, qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?
Elle me dévisage de derrière ses lunettes, ça me fait drôle, j’ai perdu depuis longtemps l’habitude de cette matérialité.
- Elle était belle, ton aïeule. Est-ce que tu…
- …lui ressemblais ? Je ne sais pas. Les yeux peut-être.
J’ai peur soudain, c’est bête.
- Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de seulement…
- L’empêcher d’enfanter ? Je ne sais pas.
- Ce n’est pas juste. Elle a le droit de vivre.
- Elle a déjà vécu ! Elle est la cause de tout. Pas elle, c’est vrai, mais sa descendance est corrompue, enfin tu sais déjà tout ça.
Le jeune professeur sort un pistolet de sa serviette de cuis usé. Je sens un rire monter que je ne réprime pas, il résonne en hoquètements aigus dans la rue déserte. Elle pointe l’arme sur ma tempe, les yeux du professeur pleurent derrière les flocons de neige qui tombent lascivement. Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu de larmes. Depuis que nous ne sommes tous plus que des flux électriques perdus dans les circuits du Grand Ordinateur, je ne suis même pas sûr que nous ayons souvenir de nos émotions.
Elle arme le pistolet, cliquetis. Renoncer à l’éternité pour sauver la matérialité. On rejette les dés.
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