Les chiens jaunes : le calme

Le 07/12/2004
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par Taliesin
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Rubriques / Les chiens jaunes
Un gros tas d'images survoltées qui s'enchainent sans forcément chercher à se regrouper autour d'une intrigue nette. Mais on saisit rapidement que c'est pas du simple n'importe quoi écrit au fil de la plume, y a un style et un feeling uniques derrière tout ça. Je suis allergique au surréalisme, mais dans ce cas je me suis laissé emporter par cette tornades d'hallucination cauchemardesques.
Le motard délirait sur son lit blanc d’hôpital. Il finissait de crever comme un rat, souffrant par tous les pores de ses cellules écorchées, attendant l’injection létale, bénédiction finale. Son cerveau était resté au fond de son casque et dérivait maintenant comme un étron dans le caniveau de la grande ville, au milieu des immondices urbains et des excréments de chiens jaunes. Sur le rebord de la fenêtre piaillaient des corneilles noires au bec rouge, s’entredéchirants pour un morceau de chair rance, puis s’envolant à tire-d’aile dans la moiteur d’un ciel crépusculaire et enfumé.
Au loin, passaient des rafales affolées de vautours repus, fuyant l’orage atomique, mais la fin du monde n’était pas pour ce soir. « L’hiver sera froid et rigoureux » songea le vieil indien, appuyé sur son balai. Il se mit à arpenter le trottoir désert d’une démarche chaloupée et ancestrale, mimant une danse rituelle oubliée au tréfonds de son inconscient, et qui ressurgissait, automatique, à chaque changement de saison. Près du grand collecteur, les goémoniers unijambistes travaillaient d’arrache-pied, chantonnant une ancienne complainte pour se donner du cœur à l’ouvrage. Le calme régnait sur la mégalopole.

Cccczzpfftooouiiizzzplop…jour et bienvenue dans notre nouvelle émiss….BLANG !!! BAAAOOUMM !! Le motard venait de propulser la télécommande dans l’écran de télévision multicolore et incongru à l’aide de son bras valide. L’implosion de ses poumons se répercuta violemment jusqu’aux tubes cathodiques, décapitant net l’animateur niais au sourire de figue éclaté, avec la précision chirurgicale d’une lame de rasoir. Un grand voile rouge et épais traversa la stratosphère comme un rideau de théâtre. « Bienvenue à Galaswinga, dadadirladada !! » Vision extatique chromatique éthylique d’un paradis perdu et frelaté, vendu aux requins des mers du Sud, corail, racaille, religion piège à cons. Le liquide pénétra dans ses veines avec le bruit mou et spongieux d’une bouse bovine s’étalant fumante sur l’herbe verte de la prairie. Les coyotes couleur de sable glapissaient en cercle autour du dernier feu de la pleine lune. Le vieil indien chevauchait son fringant coursier dans la brise vespérale, psalmodiant une lointaine mélopée en l’honneur du soleil rougeoyant qui s’effondrait à l’horizon. De la main gauche et sans lâcher le guidon, il salua le goémonier manchot qui lui répondit d’un signe de tête. Casqué de frais, celui-ci repoussa du pied la matière cérébrale spongieuse et molle qui se répandit dans l’égout du grand collecteur avec le bruit mou d’une vérité première. Au second coup de sirène, les bulldozers se turent pour se recueillir un instant en une minute de silence pathétique et interminable. Le calme régnait sur la mégalopole.

Retour à l’origine. L’infirmière blousée de blanc retira l’aiguille et l’avala pour en éprouver la plasticité. Est-ce que la Mort est une pute aux jambes livides gainées de bas résille ? Le corps putréfié gargouillait dans les sous-bois tortueux et oniriques de l’autre monde. Les petits ruisseaux sanglants font les grandes rivières morbides, charriant des charniers d’hécatombes apocalyptiques, tumultueuses comme les torrents d’hémoglobine des montagnes balayées de pluies pourpres. Eli, Eli, lama sabachtani ? Tais-toi, brigand ! Ton appel est vain. Il n’y a rien de l’autre coté du miroir, rien que le reflet de ton âme malade. Tu es le sépulcral vainqueur d’un grand jeu de dupes deux fois millénaire. Mouche-toi une dernière fois dans ton linceul et qu’on en finisse !

Assis sur un fauteuil à coté de son lit, un vieillard chenu fumait la pipe en regardant l’heure. Elle ne viendra plus ce soir, chacun son tour, comme aux fours crématoires. Le goémonier manchot et casqué remontait à pied l’artère principale vibrante de circulation nocturne. Le vieil indien, morne lope sur la pénéplaine, galopait les chevaux au vent vers son tragique destin. Cette nuit, pendant son sommeil, il entendrait encore et toujours le sifflement des haches et la voix du sang, récurrent cauchemar venu des profondeurs de l’être. Par la fenêtre ouverte d’un appartement de banlieue, une chaîne-hifi vomissait ses décibels survoltés. De petits enfants blonds jouaient à la marelle dans l’arrière-cour du cimetière. Les hélicoptères de la milice vrombissaient à la verticale des immeubles, inquiétants frelons annonçant l’ultime rédemption. Ersatz de pensées crachées à la mitrailleuse, étendards flamboyants claquant au vent, symboles maléfiques d’un ordre nouveau, envolées lyriques appuyées d’effets de manches, cris de foules en liesse, bras tendus, yeux crevés, langues arrachées. Lobotomie. Idéaux blafards aux relents de méthadone avariée. L’avenir est un chien jaune éventré dégueulant ses entrailles le long d’un meuble.

Au cœur de la nuit noire et putride, le phare d’une moto éclairait le néant marécageux d’un nimbe pâle et chaleureux. Le calme régnait sur la mégalopole.


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