Faîtes un voeu

Le 14/12/2004
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par Aka
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Thèmes / Débile / Vie quotidienne
Depuis qu'elle tient un blog, Aka s'imagine que sa vie intéresse les gens. Alors elle nous la raconte, avec force détails. Heureusement, c'est le versant le plus déjanté qui ressort ici, et le résultat est gentiment gore et allumé. Texte empli d'humour morbide et de bonne humeur déjantée. Bon esprit.
J’adore les écouter discuter. Ils sont là à refaire le monde, à expliquer ce qu’ils seront dans quelques années. Ils décrivent toutes les solutions possibles pour que le bonheur soit à leur portée, et puis, si possible, à la portée de tous. Ca a l’air si simple selon eux, il suffit d’y croire.
Et moi je les regarde en souriant, de loin, toujours dans un coin de la table. Pas un sourire ironique ou cynique, non : un sourire franc. Je trouve ça limite émouvant leur système de pensée. Ca me repose. Il faut dire que c’est très fatiguant de vivre dans la mienne de tête. Alors voilà, je les écoute en silence, acquiescant de temps à autres. J‘évite à tout prix de parler ou du moins de dire des choses que je pense vraiment. J’ai l’impression que la moindre des syllabes que je prononcerais briserait leur jolie bulle.
Mais aujourd’hui ils font un jeu et ils ont envie que je participe. Ils veulent m’intégrer dans leur clan de guérisseurs du monde. Ils veulent me prouver à quel point tout est facile. Mais moi, je n’ai pas besoin qu’on me prouve. En fait, je ne demande rien. Ca doit les frustrer justement à force. Mon sourire. Pas de dédain, ni d’acceptation. Juste de l’observation. Ils doivent croire que je les juge, alors j’ai décidé de faire un effort et de répondre, comme tout le monde autour de la table, à la question qu’on a du me poser le plus souvent tout au long de ma vie : « Si on pouvait t’exaucer un vœu, ça serait lequel ? »
- Qu’on me pousse sous un train.
Après quelques secondes de blanc, ils se sont mis à rire en gloussant des « c’est dingue, tu ne peux jamais être sérieuse » en passant tout de suite à quelqu’un d’autre.

Bah merde, pour une fois que je mentionnais la seule chose qui m’intéresse dans la vie. Qu’on me pousse sous un train. Ca fait quand même deux ans que je mets tout en œuvre pour arriver à ce dessein. On peut dire que c’est quand même du long terme comme projet. Ils sont marrants eux à côté avec leur formation de quelques mois ou leurs histoires de cul de quelques semaines.

Bref, c’est un type qui m’a donné cette idée il y a donc deux ans. Je m’en rappelle comme si c’était hier. C’était un soir, il y avait des grèves de trains depuis quelques semaines déjà. La foule compacte occupait tout le quai, attendant impatiemment le sacro-saint convoi qui les reconduirait chez eux. Au moment où on aperçut celui-ci arriver, il y eut un mouvement, les gentils travailleurs transformés soudain en bêtes féroces pouvant tuer père et mère pour une place dans ce putain de train. Prêts à tuer. Alors au moment où le train est entré en gare, c’est ce qu’ils ont fait. Le type devait être trop bien placé à leur goût, alors ils l’ont jeté contre les wagons encore à grande vitesse. Sa tête s’est littéralement explosée sous l’impact, puis son corps a été projeté à l’autre bout du quai, non sans avoir rebondi plusieurs fois sur le train. Je l’aurais vu dans un film, j’aurais hué le réalisateur tellement c’était gros. Mais c’était pas un film, on avait bien son sang et ses tripes un peu partout sur nos chemises bien propres, et les restes qui n’y étaient pas se trouvaient en galerie sur quatre ou cinq wagons du RER.
J’ai vraiment trouvé ça classe comme mort.

Je me rappelle, quand j’étais petite, ma maman m’avait dit de me tenir toujours éloignée de la bordure des quais. Il paraît qu’une race de psychopathes se baladait en ayant pour lubie de pousser les gens sur les rails à l’arrivée des trains. Alors c’est ce que je fais. Je me tiens tout prêt, mais suffisamment loin pour ne pas que le souffle m’entraîne. Ca serait con, j’aurais plus vite fait de sauter sinon. Non vraiment, j’y tiens beaucoup à être poussée.
Alors voilà, je me tiens là, tout prêt, et je regarde tout autour de moi les gens dans les yeux avec le regard le plus méprisant que je puisse rendre. Avec un peu de chance, je croiserai bien celui d’un psychopathe un jour si ça court tant que ça les rues. Je guette les lignes où il y a des grèves et m’empresse d’aller m’y poster. Ca serait encore plus jouissif si on me poussait sans le faire exprès. Savoir qu’un clampin culpabiliserait toute sa vie alors que je l’aurais en fait bien cherché.

J’ai envie que mes tripes salissent leurs belles chemises blanches. J’ai envie de les faire chier pendant qu’ils vont au boulot ou qu’ils sont pressés de retrouver bobonne et de mettre les pieds sous la table. J’ai envie que ces connards marchent sur une flaque de mon sang et s’essuient les pompes avec un rictus de dégoût. J’ai envie qu’il me maudisse d’avoir pourri leur petite vie pendant une heure alors qu’on ramasse mes morceaux étalés sur plusieurs mètres.

Sinon, une autre question ?
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