Obténébration 2 : nocturne

Le 13/02/2005
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par Narak
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Rubriques / Obténébration
On plonge direct dans une nappe d'obscurité à tous les niveaux, autant dans le champ lexical que dans l'intrigue, qui est loin d'être claire. Une succession de scènes noires et calmes, poétiques, super bien écrites, mais qui lassent vite du fait du manque de réponses. Au bout d'un moment tout de même on finit par se laisser aller à la contemplation et le texte devient vraiment bon. Mais merde ce serait mieux si on comprenait mieux.
Il est tard.
Très tard.
Trop tard.
Il va bientôt faire nuit…
D’habitude, quand le soleil se couche derrière les entrepôts, elles sont déjà là.
En fait je pense qu’elles ont toujours été présentes, mais j’ai longtemps été un aveugle aux tympans crevés. Elles m’ont expliqué ce que j'étais, mais moi je n’ai plus tous ces souvenirs. A part peut être une vague image d'autoroute dans la nuit...
Mais tout ça…n’a aucune importance. Elles ne viendront pas. Sinon ça ferait déjà longtemps que je les aurai entendues.
Quelque chose ne va pas.

Je me rappelle que parfois c’était moi qui les attendais, devant la fenêtre, baignant dans l’orange et les ombres du soir. Je les sentais pulser partout comme si c’était mon propre pouls. Et ça l’était. Je m'en rappelle tellement bien…
Depuis chaque recoin que la lumière ne parvenait pas à atteindre. La Mélopée commençait, les murmures d’abord imperceptibles que je devinais uniquement par habitude. Puis ils enflaient comme une vague. Le ciel était noir et elles surgissaient. Elles se coulaient hors de leurs refuges diurnes. C’était beau. Elles m’appartenaient, car je leur appartenais.
J’épiais leurs mouvements à travers mes paupières. Leur contact froid sur ma peau, dans ma peau. Les palpitations furtives lorsqu’elles me pénétraient. Elles s’enroulaient dans ma poitrine. Noires.
Plongée en apnée.
Je ne respire plus...Je ne…respire…Aaah...
Je ne respire plus ! Je vais mourir ! NON !
Je ne respire plus ! J’ai mal !!!


J’ouvre mes yeux.
Je suis bien. Comme rempli d’eau. C’est une sensation étrange mais agréable, une sensation que je connais bien. Je suis puissant. Je suis souple. Je ne respire pas. Mon corps bouge sans aucun effort.
Je suis bien. Je suis accompli.
Elles me parlent. Elles m’expliquent qu’encore une fois cette nuit, il me faudra juger.
Il me faudra purifier, purifier les corps, et les esprits…


Car tel est ton rôleTu est le chirurgien que nous avons chargé de cautériser toutes les blessuresTu est l’outil dans la main…Le nourrisson transpercé de la justice…Ce brasier purificateur…Tu doit couper les membres malades…Pour que la gangrène ne t'atteigne jamais...Douleur…Tranchant…Tu est notre bras armé…Nos mâchoires…Confiance…
Hâte toi…La nuit ne durera pas…Encore un fois…Notre cher Obscurantiste.

Elles me guident par leurs murmures à travers les rues de la ville. Celles-ci sont de plus en plus chargées au fur et à mesure que j'approche du coeur vibrant de la mégalopole.
Toutes ces lumières me font mal comme autant de coups de couteau.
Le bruit, les cris, les mouvements vifs, la rumeur de la foule…
Mais je suis serein, plus rien ne m’inquiète. Aucune menace ne peut m’atteindre. Personne ne me voit.
Je ne suis pas invisible, mais ma simple présence les rend aveugles. Ce n’est pas qu’ils ne me voient pas, mais ils ne pensent même pas à me regarder. Je vois leurs yeux passer sur moi. Par contre, moi, je les vois tous autant qu’ils sont. Leurs yeux ne peuvent distinguer une silhouette aussi sombre que les ténèbres que j'incarne.
Et toujours les voix sombres qui chantent pour moi.
.

Tu peux marcher parmi les proies mais n’oublie jamais que tu n’es pas l’un d’eux.
Tu es notre bras armé... Un esprit froid. Une pensée froide. Un cœur froid...Le prédateur au sommet de la chaîne alimentaire. Mais tu es le seul prédateur qui ne tue pas pour se nourrir.


Je relève la tête. Je suis en haut d’un clocher.
Perché sur la croix, surplombant la foule bouillonnante.
Tel un messie de noirceur, une oeuvre vivante d'ombres tissées.
Mon corps est plus glacé que le vent autour de moi. Comme si j’étais fait de neige. Mais rien de blanc dans mon corps, pas même mes os.
Je peux observer la ville briller en dessous de moi. Voilà le cadavre que je dois purifier de sa vermine avant de le porter au feu crématoire. Mais je dois être précis, le bétail ne doit pas périr en vain.
Mes yeux ratissent la masse en contrebas, implacables. Toute silhouette me parvient distinctement car je regarde depuis mes propres ténèbres la clarté douloureuse de ces pécheurs et aucune goutte de cette pluie nocturne ne se réchauffe au contact de mon corps. Moi, l'Obscurantiste.

Lui.
Lui payera ce soir. Je le vois marcher, à contre-courant de la foule, et il a l'air faible.
J’aurai pu ne pas le remarquer mais il est à contre-courant et il rase les murs.
Il est chétif, banal, gris. Un simple visage dans la masse compacte.
La proie.
Celui qui est vivant...
Celui qui est vivant...
Je respire son odeur. La sueur aigre, la crasse, l’urine et le sperme.
Je n’ai pas à être écoeuré, tous les hommes ont cette odeur commune. Mais là, encore une fois je le suis.
Je manque à mon devoir, aucun sentiment ne m’est permis. Reste froid, impartial,

Sinon tu es pire qu’eux…Sinon tu es mort.
Faut il vraiment que je les juge tous ?
Mais qui suis pour juger ? Mon jugement est il juste ?
Je descends le long de la façade de l’église. Tapi dans les buissons. Attendre qu’il passe et le suivre. Ensuite…
Le voilà, je sors de mon refuge et me lève face à lui.
Les réverbères sont allumés, leurs lumières jaunâtres se croisent à mon niveau. A mes pieds mon ombre se divise en deux. Mon regard se fixe dans celui de ma proie.
Qu’a-t-il fait ? Elles m’ont seulement dit de juger.
Mais quel crime ? Quelle faute ? Je l’ignore. Je me sens plus faible que cet homme en l’espace de quelques secondes. Je suis au dessus d’un gouffre.

Qu’attends tu ! Tu est notre bras armé…Obéit…il doit être jugé…Tu dois trancher à vif dans sa vie et lui dire pourquoipourquoi il souffrePunir est ton devoir…Lui…La douleur que tu inflige est juste…La question ne se pose pas…Tu en devient pitoyable…Comme après une lumière vive, l’ombre semble plus denseL’ombre n’existe pas sans lumière…L’Ombre est Lumière…La douleur est le calme, la sérénité, qui n’existe que dans la mort…T’avons-nous menti ? ...Tu ne te souviens pas ? Quand tu as pris conscience…Quand nous te parlions depuis ton reflet dans le miroir…depuis chaque recoin sombre…depuis tes ténèbres intérieures…Nous te parlions de tes péchés…Puis des autres…
Tu as oublié ?

Non, je ne me souviens de rien, tous ces souvenirs, ces images brisées aux quatre coins de ma tête, ne me rappellent rien. Tous ces souvenirs ne sont pas les miens. A qui sont ils ? Je ne me rappelle de rien, qu’est ce que j’ai fait pendant tout ce temps ?
Il est toujours là.
J’ai perdu le contrôle et il m’a vu. Il se tient au dessus de moi maintenant. Si je dois frapper c’est maintenant. Je vois les points vulnérables. Mais je ne fais rien. Il se penche vers moi, à genou au milieu du trottoir.
Il me demande...si...j'ai un problème.
J’ai reconnu quelque chose dans sa voix…Elles avaient cette façon de parler.
Mais tout cela vient d’autre chose, quelque chose de plus lointain.
Le bras armé doit-il frapper ?
Elles ne répondent plus.

Et soudain, la douleur. Ma douleur ! Comme des éclats de rasoirs dans mon corps.
J’ai mal ! Je hurle !
Il faut que ça s’arrête ! Je sens de nouveau mes ténèbres trembler frénétiquement. De fins tentacules d’ombres sortent de mes pores.
L’homme crie aussi maintenant, mais sa bouche est fermée. Il crie dans ma tête.
Je l’ai frappé, je crois. Une seule fois
Ses yeux écarquillés dans lesquels je ne me reflète pas.
Les miens se ferment.

Mise à mort.

Je me suis réveillé. Et je ne voyais plus aucune ombre. Cela fait maintenant une journée que j’attends…Et personne ne peut savoir à quel point le soleil me fait mal aux yeux…Je suis comme un drogué en manque, faible et fou. Je ne peux plus bouger sans elles, c’est devenu trop dur. Mes jambes ne me portent plus, elles restent recroquevillées contre le carrelage. Si je prends appui sur mes bras, je sens une boule qui grossit comme pour faire éclater mon coude de l'intérieur.
Je suis le bras désarmé…
Je les attends, ne serai ce que pour qu’elles se vengent…Pour sentir une dernière fois la caresse des abysses, celle d'une vrille mince comme un cheveu, aveuglant mon cerveau par son inexistence totale. Celle d’une lame d'obsidienne sur ma gorge, faisant jaillir mon sang noir.
Avoir encore le plomb liquide de ce néant dans mes yeux.
Attendre.
Toujours.

Mes mains sont rouges…
Mes mains sont rouges...
Nos mains...
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