Histoires de famille : le frère

Le 05/03/2005
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par Kirunaa
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Thèmes / Obscur / Tranches de vie
Le premier texte d'une série. Les embrouilles de famille, c'est un sujet énorme qui regorge de possibilités et de cas de figure intéressants... Kirunaa pioche dans ce vivier et décrit la rancune, la haine tenace, les conflits larvés sur un ton laconique et amer. Bien écrit, mais on attend une suite sans laquelle ce texte n'aurait pas d'intérêt.
La pluie tombe. Une petite pluie froide et grise, inattendue. Tellement semblable à ce qu’a été ma vie…
Bonsoir mon frère. J’imagine que tu dois être surpris de me voir là.
Tu ne m’attendais pas n'est ce pas ? Et pourtant c‘est bien moi. Enfin en face de toi après toutes ces années. Moi le frère prodigue, parti pour trouver ailleurs une vie plus facile… Tu vois, on revient toujours à son point de départ. Même s’il est trop tard. Malgré les années, malgré tout ce qui peut arriver dans une vie, on fini toujours par revenir.
Pourquoi moi je suis de retour ? J’avais des questions à te poser. Sur de nombreux sujets. Sur un surtout... Mais le temps m’est compté et je ne te poserai que les plus importantes, celles qui m'ont broyé l'âme pendant toutes ces années. Ce que j’ai fait, moi, pendant tout ce temps ? Tu as raison, je te dois bien ça. Je crois.
Je suis parti il y a vingt ans. J’étais amoureux, j'étais heureux, j’avais pour moi la plus belle femme du monde. Et je te l’ai laissée. Parce que la jalousie m'a un jour rongé le cœur à tel point que je ne pouvais plus le supporter. Je devais détruire ma vie pour pouvoir tout recommencer. Il fallait que je tranche cette partie de moi qui puait la gangrène. Tu ne le savais pas ? Il m’a juste fallu surprendre une fois vos regards pour comprendre. Cette complicité entre vous deux... Je suis parti. Je l’aimais trop pour pouvoir vivre ça. La vie m’a appris que les femmes ne sont rien. Manipulatrices, voleuses, menteuses… elles ne vous attirent que pour mieux vous utiliser. J’espère quand même que tu as été heureux avec elle. Moi j’ai traîné ma carcasse autour du monde en attendant que la mort me trouve. Elle n’a pas voulu de moi elle non plus… Tu vois, quelle que soit la femelle concernée, tu as toujours l’avantage sur moi. Maman aussi te préférais.
J’imagine que tu m’en veux d’avoir un jour disparu, comme ça. Tu en as le droit. Tu en as le droit comme moi j’ai celui de te haïr. Comme je te déteste, aujourd'hui encore, de m’avoir pris la seule chose au monde que je désirais posséder... Jamais je ne te pardonnerai, jamais.
Dis moi mon frère, cette vie que tu as partagée avec celle que tu m’as volée, a-t-elle été si heureuse ? Ces enfants qui pleurent, les as-tu aimés aussi ? Cette jeune femme de vingt ans qui se tient près de moi est-elle ta fille ? Dis moi mon frère, cette vie que tu m’as pillée avant même qu’elle ne commence, t’as-t-elle vraiment appartenu ? Ou bien mon fantôme est-t-il revenu te hanter chaque soir comme l'ombre de ma femme l'a fait depuis mon départ ? Dis-le moi, mon frère ! Dis le moi !


Une larme coule sur la joue de l’homme debout devant le cercueil. Ses mâchoires et ses points sont serrés et les plis de son front reflètent sa peine. Il regarde fixement la boite de bois qui, lentement, descend en terre sous la pluie d'automne. A ses cotés, une très jeune femme, les mains gantées de noir et fixant le sol d'un air las lui murmure : « merci d’être venu. Je crois qu’il aurait aimé vous revoir. Je sais qu’il y avait de nombreuses choses qu’il aurait souhaité vous dire. » Puis, se retournant et s'éloignant après un dernier regard au cercueil: « adieu, Papa. »
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