Crever ou voler.

Le 01/06/2026
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par Lindsay S
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Qui est le plus à plaindre, de la mère ou de la fille, quand une adolescente souffre du manque d'empathie de celle qui est censée la protéger ? La question est sans doute mal posée : la mère a elle-même été une fille, et la fille deviendra mère à son tour. C'est donc, bien au-delà d'un cas individuel, une réflexion sur la condition féminine que propose Lindsay S. Le grand mérite de ce texte remarquablement écrit est de donner la parole à la mère défaillante, tout en laissant entendre en creux celle de la fille qui la regarde et qui la juge avec la dureté des adolescents implacables. Une histoire de femmes donc, dans un milieu social modeste qui complique encore la donne, et dont la morale pourrait se résumer à : "C'est ma fille, alors bon... je l'aime." et "Elle verra que j'ai fait au mieux."
Elle aurait pu sauter, elle aurait pu crever, elle s'est envolée.
Lindsay, c’est ma fille. Pas la fille que je voulais, pas celle que j’aurais choisie, mais c’est ma fille, alors bon… je l’aime.

Lindsay est intelligente, c’est une petite maline, c’est même une vraie salope parfois, elle m'en fait voir des vertes et des pas mûres. Pas des conneries, non, mais elle nous défie du regard. Elle ment. Elle mordait gamine, c'est un signe.

Elle porte sur elle qu’elle n’est pas comme nous. Pourtant, on est des gens respectables. On travaille, on ne la bat pas. On lui file à bouffer. On l’a faite réparer. Oui, parce que Lindsay, c’est une gamine handicapée. Pas trop, ça va, mais assez pour me voler mon enfant parfait. c'est ce qu'a dit la psy. Que je devais faire le deuil de l'enfant parfait.

Bah, on a juste fait ce qu’il faut : on a vu les docteurs, on a payé les opérations, on l’a laissée partir loin pendant longtemps, parce que vous savez, on ne peut pas arrêter de travailler pour être avec un bébé malade. Surtout qu’elle a déjà failli y passer une fois, alors bon… on ne pouvait pas prendre le risque de tout arrêter pour elle.

Le docteur qui m’a donné les calmants m’a dit de faire un autre enfant, au cas où, ça aide à s’accrocher.



Depuis, Lindsay ne fait que se plaindre : je lui dis de lâcher ses bouquins et d’aller jouer dehors, mais on dirait que je la torture. Je vais quand même pas la laisser devenir obèse. Faut qu’elle se bouge.

Je dois gérer son père aussi : il a un souci avec l’alcool. Mais il fait des efforts. Il ne me tape pas, ni les gosses, il ne joue pas, il ne va pas au bar, il fait chauffer la marmite. Ma mère me dirait que c’est déjà bien. Le quotidien avec deux gosses et un mari dépressif, c’est pas toujours facile, alors Line, faut qu’elle m’aide. Je la pousse au cul pour qu’elle fasse sa part. Un jour, elle me remerciera.

En vrai, je sais bien qu’elle se croit meilleure que nous, meilleure que moi, mais la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre. On lui paiera pas de grandes écoles, on n’a pas les moyens. Elle finira chez Michel Caugant, et c’est pas si mal. C’est le pire qu’on puisse lui souhaiter.

Son frère, lui, c’est un bon môme. Il sera mécano, comme son père. Il ne cherche pas les problèmes. Line, elle, a de bonnes notes, les profs disent qu’elle a du potentiel, mais ce n’est pas eux qui devront payer après. On voit bien qu’elle est triste : elle pleure sans raison, elle s’isole tout le temps. Je ne suis même pas sûre qu’elle ait des copines, cette gamine, trop fière. Mais elle sortira pas de sa peau : elle devra faire comme les autres.

Ma nouvelle collègue, elle, a une gamine belle comme une poupée, qui a une SEP, après s’être fait violer par son beau-père. Elle, au moins, elle a des raisons de se plaindre.

L’autre matin, Lindsay m’a coincée dans la salle de bain. Elle m’a dit : “Si il m’était arrivé la même chose qu’à Sophie, tu dirais quoi ?” Tu parles… elle veut encore faire son intéressante. Évidemment que si c’était arrivé, je le saurais. Je sais bien que les gosses la bousculent un peu à l’arrêt de bus, la mère du p’tit Nicolas m’en a parlé, mais c’est des enfantillages, des gamineries, ça forge la jeunesse.

De toute façon, si c’était grave, elle me le dirait. Ou alors les profs. Ça se verrait. Je le sentirai.
En tout cas, tant qu’elle vivra sous mon toit, Line, elle devra faire ce que je dis et pas me manquer de respect. Faudra pas qu’elle oublie tout ce que j’ai fait pour elle.

Moi, je lui souhaite, à la gamine, d’avoir une gosse comme elle. Une petite peste qui lui en fera voir.
Là, elle comprendra. Elle verra que j’ai fait au mieux.