Correspondance

Le 07/06/2026
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par Olivier-G. Moglia
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Deux inconnus commencent à s’écrire. Au départ, c’est élégant, presque trop. Des lettres longues, raffinées, pleines de sous-entendus et de phrases qui prennent leur temps pour tourner autour du désir sans jamais le toucher franchement. Puis quelque chose se fissure. Une femme prétend être retenue sur Mars par des extraterrestres. Un homme croit la croiser malgré tout dans des bars, des rues, des supermarchés. Les lettres deviennent de plus en plus absurdes, les doubles se multiplient, les explications empirent à chaque page… mais tout le monde continue à écrire avec le sérieux dramatique de gens persuadés de vivre une immense histoire d’amour alors qu’ils sont déjà en train de sombrer dans une farce cosmique. Entre séduction littéraire, paranoïa romantique et chaos interplanétaire, le texte avance comme un duel épistolaire qui aurait très mal tourné quelque part entre Laclos, X-Files et une rupture nerveuse dans un Monoprix.
Correspondance épistolaire
Lettre du 13 janvier

Mon cher Olivier,

Il est des œuvres qui s’adressent à l’esprit, d’autres qui séduisent l’âme mais la vôtre, cette dernière nouvelle que vous m’avez confiée, a fait mieux encore : elle m’a troublée.
Troublée, oui, et je choisis ce mot avec soin. Non point qu’elle m’ait jetée dans quelque trouble vulgaire, comme tant d’écrits malhabiles qui ne cherchent qu’à susciter le frisson facile ou la complaisance du scandale, non. Votre texte est d’une espèce rare, de celles qui imposent silence après la lecture, parce qu’il faut du temps pour que les pensées se déposent et que l’on ose à nouveau penser.
Ce n’est pas là un compliment, cher ami, mais un aveu. Il me semble que vous avez écrit pour moi, que chaque phrase dessinait mon reflet, non tel que je me crois, mais tel que vous me devinez. Ce qui me trouble, vous voyez que j’y reviens, ce n’est pas tant votre style, quoique vous le maniez avec cette nonchalance redoutable qui est l’arme des véritables écrivains, c’est ce souffle, ce soupçon cruel mêlé de tendresse, cette manière de caresser et d’écorcher dans le même geste.
Dois-je vous en féliciter ou m’en méfier ? Vous m’écriviez récemment que la fiction n’est qu’un prétexte et qu’il n’est pas de meilleure déclaration que le déguisement. Si c’est là votre masque, permettez-moi de vous dire qu’il vous sied à merveille.
Pardonnez cette lettre trop longue, et sans doute trop sérieuse. Mais je ne pouvais me contenter d’un bravo, il aurait été lâche de taire ce que j’ai ressenti car vous avez réveillé quelque chose.
Écrivez encore, et ne me privez pas de vos vérités déguisées.

Votre Amelie.

Lettre du 14 janvier

Très chère Amélie,

Il faut donc que je vous remercie d’être l’une des rares personnes à m’avoir lu non seulement avec les yeux mais avec cette étrange acuité du cœur qui rend les éloges plus inquiétants que les critiques. Car ce que vous me dites me flatte, certes, mais me démasque aussi.
Vous avez vu ce que j’avais feint de cacher ou peut-être n’avais-je rien caché du tout, espérant qu’une âme, une seule, saurait lire au-delà des phrases ce que je n’ai pas su dire autrement.
Je suis heureux, oui, profondément heureux, que ce soit vous. Et peut-être est-ce là l’origine du trouble que vous nommez avec tant de noblesse : savoir que ce que j’ai écrit a éveillé quelque chose en vous. Je ne saurais prétendre que c’était prémédité mais je ne nierai pas que ce fut espéré.
Amélie, pourquoi faut-il que ce qui nous lie passe par le détour de l’art, comme si l’élan direct était devenu impossible ? Pourquoi faut-il tant de masques pour oser se frôler ? Vous avez lu une vérité dans ma nouvelle mais en est-ce vraiment une si elle reste lettre morte ?
Pardonnez mon impatience, ou jugez-la mais ne la réduisez pas à un caprice. Elle vient d’un lieu plus ancien, plus têtu. Il y a longtemps que je me tiens sur ce seuil et que je frappe en silence.
Vous ai-je offensée, en écrivant ? En répondant ? En espérant ?
Je vous relis souvent, vous savez. Vos messages, vos silences. Et je ne sais toujours pas ce que vous voulez me dire.

Votre Olivier.

Lettre du 15 janvier

Mon cher ami,

Que vous êtes prompt à vous enflammer ! Il me semble, à vous lire, que ma lettre précédente, qui n’était qu’un hommage sincère à votre talent, a éveillé en vous des attentes que je ne saurais ni encourager, ni récompenser.
Je me reproche déjà l’excès de ferveur que j’y ai mis, car je vois bien, hélas, que vous l’avez interprété au-delà de son propos. Oui, votre nouvelle m’a troublée, et je ne retire rien à ce mot, mais de ce trouble à ce que vous espérez, il y a, permettez-moi, un abîme que je ne souhaite ni franchir ni même contempler de trop près.
Il me faut être franche : je redoute ce que vous nommez frôlement. Le monde est plein de mains tendues qui ne veulent pas seulement frôler, mais posséder et parfois blesser. J’ai trop appris à me méfier de ces gestes enveloppés de mots tendres. Vous me saurez gré, j’espère, de préférer la sincérité à la complaisance.
Que vous ayez écrit pour moi m’émeut, je ne vous le cacherai pas. Mais que cela vous autorise à attendre davantage me peine car je ne suis pas à prendre ni même à caresser d’illusions.
Il y a, entre nous, une forme de complicité précieuse et je tremble à l’idée que vous cherchiez à la transformer. Pourquoi ne pas lui laisser son éclat, sa liberté, son innocence même, si vous me permettez ce mot légèrement anachronique ?
Je vous sais intelligent : vous lirez entre les lignes ce que je n’écris pas et si vous ne trouvez pas de promesse, sachez qu’il n’y a pas non plus de rejet. Seulement cette ligne fine, tendue entre deux rives, que l’on ne franchit qu’en risquant de tout perdre.
Ne soyons pas de ceux qui brûlent leurs lettres avant même d’avoir su les écrire.

Votre Amelie.

Lettre du 16 janvier.

Ma chère amie,

Il y a des lettres qu’on relit comme on relit un oracle dans l’espoir d’y trouver une lumière nouvelle, une faille peut-être, ou simplement une justification à ce que l’on désire entendre. La vôtre, je l’ai lue trois fois puis je l’ai posée, puis reprise, comme un objet dont on ne sait s’il faut le porter contre soi ou le jeter au feu.
Vous me refusez, élégamment, ce que je n’ai pas encore osé nommer. Mais votre refus, si c’en est un, est ciselé de tant d’ambiguïtés qu’il en devient presque une invitation. Vous tracez des lignes, vous parlez de rives à ne pas franchir, et moi je ne vois que des ponts, tendus dans l’air.
Je vais cesser de tourner autour; il me faut vous voir. Non pas pour plaider une cause ni pour redoubler ce trouble que vous évoquez avec tant de dignité, mais pour vous parler sans lettres et sans prudence.
Ce que j’éprouve, Amélie, ne se satisfait plus du détour littéraire. Votre présence me manque comme une évidence qu’on tait trop longtemps. Vous m’échappez dans chaque mot que vous écrivez. J’aimerais, pour une heure, seulement une heure, vous voir sans que rien ne soit écrit d’avance.
Je sais ce que vous craignez : la capture. Mais je ne suis pas un ravisseur. Ce que je cherche n’est pas à vous posséder, mais à m’approcher de vous, vraiment. Vous êtes là, si présente dans mes pensées, dans mes phrases même, et pourtant je ne vous ai jamais tenue dans mes bras, jamais regardée en silence, jamais entendue respirer en dehors des lettres. Cela devient insupportable.
Écoutez : si vous ne souhaitez rien de moi, alors dites-le sans détour. Mais si, comme je le crois, vous hésitez, si quelque chose en vous résiste sans s’éteindre, alors ne l’enterrez pas trop vite. Accordez-moi ce moment.
Je ne vous promets rien d’autre que la vérité, la mienne, nue et imparfaite et la vôtre, si vous daignez me la laisser entendre autrement que dans le parfum de vos refus.
Dites-moi quand, et où. Je viendrai. Je vous attends.

Votre, malgré vous,

Olivier

Lettre du 17 janvier

Mon cher Olivier,
Votre lettre m’a touchée plus que je ne saurais l’avouer sans rougir de ma propre faiblesse. Oui, j’aurais souhaité vous rencontrer, j’aurais même consenti à cette fameuse heure que vous réclamiez avec autant d’éloquence que d’insistance.
Mais il semble qu’un événement tout à fait indépendant de ma volonté soit venu bouleverser nos arrangements potentiels. Je vous écris, croyez-le ou non, mais votre incrédulité ne changera rien à la situation, depuis un lieu fort éloigné de Paris, où nos possibles rendez-vous mondains sont déjà des souvenirs d’une naïveté presque touchante.
Pour vous parler sans détour, j’ai été enlevée, non pas par quelque amant jaloux, ni par une secte exotique dont j’aurais naïvement partagé les idéaux, non plus par un gouvernement étranger, quoique certains de leurs procédés eussent pu s’apparenter à ceux que je subis.
J’ai été enlevée par des extraterrestres. Voilà. Il est étrange de constater à quel point une vérité totalement invraisemblable soulage dès qu’elle est dite.
Ils sont petits, gris, parfaitement polis, quoique prodigieusement indiscrets. Ils n’ont pas sollicité mon avis, ce qui me vaut d’ailleurs d’être en assez mauvaise humeur et m’ont transportée, je n’insiste pas assez sur la brutalité du procédé, vers la planète Mars.
Leur navire est d’un confort sommaire : ils n’ont manifestement aucune connaissance des arts décoratifs, encore moins du savoir-vivre. Ils m’offrent régulièrement des boissons nutritionnelles d’un goût atroce et semblent persuadés que je suis en quête d’une forme supérieure d’évolution personnelle.
J’aurais aimé vous répondre autrement, croyez-moi. J’aurais aimé écrire oui, je viendrai ou même rencontrons-nous mais je suis, pour l’instant, dans l’impossibilité matérielle de descendre pour vous retrouver sur la terrasse d’un café parisien.
Et si j’osais aller plus loin, mais je ne veux pas vous blesser, je dois vous confier que votre désir d’intimité me paraît soudain bien terrestre.
Cela dit, ne croyez pas que je vous repousse, j’éprouve simplement cette distance imposée par le cosmos, distance qui rend toute rencontre, disons, peu probable.
Si je parviens à négocier un retour, ce qui n’est pas garanti car les petits hommes gris ont l’obstination des bureaucrates, je vous écrirai à nouveau.
En attendant, pardonnez-moi ce ton à la fois sérieux et absurde : il n’y a rien de plus difficile que de rester élégante lorsqu’on flotte entre deux galaxies.
Votre géographiquement éloignée, mais sincèrement touchée,
Amélie

Lettre du 18 Janvier

Amélie,

Je dois avouer que votre dernière lettre m’a quelque peu désorienté. Non par son contenu, vous me savez capable d’ouvrir l’esprit aux hypothèses les plus extravagantes, pourvu qu’elles soient exposées avec style mais parce qu’elle entre en contradiction flagrante avec un événement tout récent que je croyais, jusqu’à votre missive, réel.
J’avais cru, figurez-vous, vous avoir enfin rencontrée. C’était avant-hier, rue coquillière, dans ce petit bar à vins nommé l’envers que vous m’aviez un jour décrit comme votre refuge. Je m’y suis rendu, par paresse peut-être, ou par superstition et là, assise seule à une table, feuilletant le roman de Laclos avec un air à la fois absent et narquois, vous étiez là.
Vous m’avez regardé, légèrement avec un de ces regards sans insistance mais précis comme si vous me reconnaissiez. Je me suis approché et vous m’avez dit que j’avais mis du temps. J’ai alors ri, vous avez souri et nous avons commandé deux verres de vin blanc. Tout concordait, ou presque, le timbre de la voix, l’ironie délicate, cette manière de détourner une question avant même qu’elle soit posée.
Mais un détail, un seul, m’a troublé : vous étiez blonde. Je vous avais toujours imaginée brune, peut-être à cause de votre manière d’écrire, sombre, profonde, enracinée dans une certaine gravité et la blondeur semblait presque une dissonance, mais je me suis dit que vous aviez voulu me surprendre.
Et maintenant vous m’écrivez que vous êtes sur Mars ? Dois-je en conclure que je me suis trompé ? Que celle que j’ai rencontrée n’était pas vous, mais une usurpatrice ? Une doublure ? Ou bien suis-je moi-même victime d’un phénomène encore inexpliqué, une sorte de fracture quantique de la correspondance ?
Sachez en tout cas que cette blonde qui vous ressemble m’a semblé d’excellente compagnie. Elle s’est montrée attentive, subtile et a même esquissé une citation de La Rochefoucauld, nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés, qui m’a désarmé.
Je reste donc dans l’expectative. Vous êtes là-bas, dites-vous, entourée de petits hommes gris mais une autre vous, blonde, sans doute plus terrestre, a accepté mon regard sans fuir.
Dois-je l’ignorer au nom de votre éloignement interplanétaire ? Ou dois-je admettre que la fidélité n’a de sens qu’avec les choses incarnées ?
Avec une perplexité grandissante, mais toujours votre,

Olivier

Lettre du 19 Janvier

Monsieur,

Il est une chose que je n’aurais jamais imaginé devoir écrire, non pas à un homme en général, mais à vous. Je me plaisais à croire, sans doute avec cette naïveté que vous aimez tant piquer d’un trait de sarcasme, que vous étiez, sinon constant, du moins capable d’un minimum d’égards envers la femme que vous prétendiez attendre.
À peine avais-je quitté l’atmosphère terrestre sans mon consentement, je vous le rappelle, que vous vous êtes empressé de porter vos regards, vos sourires, vos verres de vin, vos silences calculés vers une autre et une blonde, dites-vous.
Permettez-moi de m’en étonner. Vous, si prompt à remarquer un changement d’intonation dans une phrase, si sensible au poids d’un mot mal choisi dans une lettre, n’avez pas été troublé par cette transformation capillaire soudaine ? Était-ce donc si aisé, de me remplacer ? Étions-nous si interchangeables ?
Vous écrivez que vous m’avez reconnue malgré la blondeur, que cette autre moi vous a semblé de bonne compagnie, que vous avez ri, bu, parlé. Je vous remercie de votre franchise; elle me dispense de toute illusion.
Il est donc établi que l’éloignement, même spatial, ne suffit pas à suspendre les habitudes terrestres des hommes. Qu’un voyage interplanétaire, qu’une abduction par des entités venues d’au-delà des anneaux de Saturne, n’aura pas suffi à vous arracher à vos penchants les plus anciens.
Vous parlez de perplexité, moi je parlerai de légèreté. Car enfin, que penser d’un homme qui, tout en professant un attachement sincère, s’égare à la première silhouette approchante, pourvu qu’elle cite La Rochefoucauld ?
À ce compte, toutes les créatures munies de citations et d’une chevelure peuvent prétendre à votre affection.
J’aurais pu, Monsieur, trouver une forme d’amusement à ce quiproquo mais je vous avoue que mon humeur, privée de soleil depuis plusieurs jours, se prête peu à la comédie. Ici, sur Mars, les nuits sont longues, et les conversations fort peu distrayantes; les petits hommes gris ne savent ni mentir, ni séduire et je comptais sur vous, au moins, pour entretenir cette correspondance comme on entretient une flamme dans le froid mais vous avez préféré souffler dessus.
Vous dites attendre. Il me semble que vous savez surtout remplacer, ne vous fatiguez pas à me répondre avec vos grâces blessées, je les connais.

Je resterai ici, fidèle, malgré moi.

Amélie

Lettre du 20 janvier

Amélie,

Permettez-moi de commencer par une surprise, elle n’est pas feinte ni rhétorique mais bel et bien réelle et, croyez-moi, il en faut beaucoup pour me désarmer ainsi.
Vous vous offensez, vous vous cabrez, vous m’accusez d’inconstance, d’avoir préféré une autre version de vous-même mais que dois-je penser, moi, lorsque je vous croise dans un supermarché du sixième arrondissement, en train de remplir un panier d’articles absolument terrestres, dont notamment une boîte de pâtée pour chat de marque fort ordinaire ?
Était-ce une hallucination ? Un mirage provoqué par ma solitude, ou par l’alcool d’une soirée précédente ? J’en doute car la silhouette était la vôtre. Le port de tête, votre ironie silencieuse et le regard, ce même regard mi-lassé, mi-arrogant, que vous adressez toujours à ceux qui osent vous admirer trop longtemps.
Et surtout, surtout, cette réaction, si délicieusement absurde : vous vous êtes figée, puis vous avez crié, avec toute la conviction théâtrale dont vous êtes capable : ce n’est pas moi, je suis sur Mars !
Puis vous avez fui, littéralement couru, laissant derrière vous le panier, la pâtée, et un pauvre vigile perplexe.
Me reprocherez-vous encore, après cela, d’avoir douté ? D’avoir cru à votre double, puis à votre triple ? À votre présence multiforme, répartie entre les planètes, les bars et désormais les rayons nutrition animale ?
Amélie, si votre fidélité consiste à m’écrire depuis Mars pendant que vous hantez discrètement les rayons Monoprix, alors permettez que la mienne se déploie avec une égale souplesse. Je vous ai attendue, je vous ai cherché et je vous ai crue, même dans vos folies car maintenant je vous poursuis parmi les conserves et les promotions.
Vous m’écriviez que vous étiez fidèle malgré vous et je vous répondrai que je suis infidèle malgré moi.
Car vous multipliez les corps et les stratagèmes, et je ne sais plus lequel aimer ; la brune ou la blonde, la martienne ou la parisienne ? Celle qui fuit ou celle qui se donne un peu trop vite ?
Je suis las, Amélie. Pas de vous, non, mais de votre ubiquité. Vous êtes devenue une énigme si raffinée qu’il n’est plus possible de la résoudre sans s’y dissoudre. Je ne vous en veux pas mais je ne sais plus si je dois adresser mes lettres sur Mars où à des caissières de Monoprix.
En attendant, je reste votre coreligionnaire épistolaire à défaut d’être votre amant.

Votre observateur consterné

Olivier

Lettre du 21 Janvier

Très cher Olivier,

Votre dernière lettre m’a laissée dans un mélange d'exaspération et, je ne vous le cache pas, d’un certain accablement que je ne pensais pas éprouver un jour en vous lisant.
Vous persistez à me voir là où je ne suis pas. Vous multipliez les rencontres avec des moi que vous vous obstinez à considérer comme des preuves tangibles de ma présence terrestre. Une Amélie blonde dans un bar, une Amélie brune dans les rayons d’un supermarché, une Amélie courant entre les promotions et les pâtées pour chat. Dois-je m’attendre à apprendre bientôt que vous m’avez croisée dans un théâtre ou au rayon surgelés ?
Je vous le répète avec la plus grande clarté et j’ose ajouter avec la patience d’une femme retenue contre son gré par des entités cosmiques dénuées de sensibilité ; je suis sur Mars, oui, sur Mars. Dans un laboratoire où l’on m’examine avec une curiosité scientifique que vous seriez bien en peine d’égaler. Mes geôliers, ces petits hommes gris dont vous semblez douter, manient certes la technologie avec une aisance désarmante, mais ignorent absolument tout des nuances du sentiment humain.
Ce sont pourtant eux qui, ironie délicieuse, assurent la transmission impeccable de nos lettres. Il semble que le service postal entre Paris et Mars jouisse d’une efficacité dont la Terre entière serait jalouse, voilà bien la seule consolation dont je dispose.
Et vous, pendant ce temps, vous poursuivez des mirages, vous confondez des passantes avec moi, vous leur prêtez mon esprit, ma voix, cela pourrait m’amuser si cela ne révélait une inquiétante tendance à attribuer trop facilement mon visage aux premières silhouettes croisées.
Et c’est là que réside peut-être ma plus grande contrariété car s’il m’était possible, ne fût-ce qu’un instant, de revenir sur Terre, d’abandonner ces couloirs rouges et d’échapper aux analyses constantes de mes ravisseurs, je vous aurais volontiers prouvé, sans lettres et sans doubles improbables, l’attachement véritable que je vous porte.
Mais je suis trop loin, Olivier, pour dissiper les illusions que vos sens fabriquent, aussi je ne peux vous offrir que mes mots, et même eux semblent vaciller entre vos mains.
Si un jour je reviens, et que vous avez appris à reconnaître la véritable Amélie parmi toutes celles que vous inventez, peut-être pourrons-nous reprendre cette conversation autrement que par satellites interposés.
En attendant, je reste, par la force des choses et malgré l’univers entier entre nous,
à vous, vraiment

Amélie

Lettre du 22 Janvier

Amelie,

Votre constance à nier l’évidence force mon admiration autant qu’elle irrite ma patience. Il est rare de croiser une femme capable de se prétendre, dans la même phrase, en orbite martienne et excédée par mes supposées hallucinations terrestres. Il faut, pour cela, un esprit supérieur ou une imagination bien entraînée. Je vous concède les deux.
Vous m’écrivez que vous êtes sur Mars retenue par des entités que je qualifierai, puisque vous y tenez, de petits hommes gris. Je ne vous contredirai pas : chacun choisit ses ravisseurs comme il peut. Je remarque seulement que ces extraterrestres, tout technologiques qu’ils soient, vous laissent un accès illimité au papier à lettres, à l’ironie française et, semble-t-il, à une collection fort complète de perruques blondes.
Car oui, ma très chère Amelie, une nouvelle rencontre a eu lieu. Vous étiez là, bien en chair, assise à une terrasse comme le sont les créatures les moins interplanétaires. Nous avons échangé quelques propos, tous d’une légèreté exquise, comme deux duellistes trop polis pour s’éventrer d’un coup sec. Vous m’avez même gratifié d’un compliment, chose plus rare chez vous qu’un alignement de planètes.
Et puis, le vent. Ah ! Madame, le vent, ce traître impérieux, cet auxiliaire du destin que ni la coquetterie féminine ni les technologies martiennes ne peuvent contenir, s’est levé soudainement et avec lui votre perruque.
La scène fut d’une beauté absurde. Une envolée lente, presque chorégraphiée, suivie de votre silence hébété, puis d’une fuite précipitée, au cours de laquelle vous laissâtes derrière vous à la fois votre blondeur et votre fierté.
Il me reste donc à vous poser une question simple, que je m’efforce d’orner du respect qu’exige notre longue correspondance : Était-ce vous, Madame ? Ou dois-je croire que Mars produit désormais des sosies si parfaits qu’ils rient à vos endroits précis, citent vos auteurs favoris et perdent leur postiche à l’instant exact où la vérité menace de poindre ?
J’accepte, si vous l’exigez, de continuer à faire semblant, je suis homme à m’incliner devant une farce bien jouée, surtout lorsqu’elle porte votre signature. Mais daignez au moins ne plus feindre l’indignation lorsqu’un pauvre mortel trompé par votre présence trop ressemblante, ose croire qu’il vous reconnaît.
Je ne vous demande pas la vérité, Amelie, seulement un mensonge moins fragile. Et si, par hasard, vos ravisseurs gris souhaitent m’enlever à leur tour, qu’ils sachent que je suis tout disposé à les recevoir chez moi, pourvu qu’ils m’apportent de vos nouvelles,ou mieux encore, votre perruque.

Votre dévoué observateur,

Olivier

Lettre du 25 Janvier (à Olivier)

Monsieur,

En vertu du paragraphe 46783.39 du Traité de non-Interaction directe entre instances de niveau variable, et conformément aux protocoles de captation intergalactique, nous accusons réception de votre suite épistolaire d’une densité narrative notable.
Après traitement de votre flux d’émission linguistique, notre comité, composé de six entités supra-cognitives et d’un mollusque géant, s’est réuni afin d’examiner le cas nommé Amélie, actuellement sous observation prolongée dans notre module atmosphérique, secteur 8, compartiment 3A.
Nous tenons à préciser que ladite unité est bien présente dans nos installations, bien que sujette à des oscillations expressives jugées atypiques pour sa catégorie biologique. Son aptitude à la métaphore, sa résistance au protocole de réécriture émotionnelle, ainsi que sa consommation abusive de stylos interstellaires ont été notées avec une perplexité croissante.
Nous vous prions, en conséquence, de cesser toute tentative d'identification terrestre, qu’il s’agisse d’avatars blonds, de modules capillaires détachables, ou d’hologrammes à tendance poétique. Ces perturbations nuisent à la stabilité de nos analyses et risquent de déclencher un redémarrage involontaire de nos serveurs protocolaires, ce que personne ici ne souhaite revivre.
Enfin, sachez que l’unité Amélie, bien qu’exprimant à intervalles irréguliers le désir de boire un vrai café et gifler un nommé Olivier, reste sous notre garde, et formellement non disponible pour tout rendez-vous physique ou reconnaissance tactile.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de notre perplexité cordiale.

(Signature illisible)

Lettre du 25 Janvier (à Olivier)

Monsieur,

Je me permets de vous confirmer, à toutes fins utiles, que vos courriers en provenance de Mademoiselle Amélie me sont bien remis, chaque matin à 7h42 précises, par un individu de petite taille, teint grisâtre, yeux très noirs, sans papiers d’identité mais d’une ponctualité irréprochable.
L’échange se fait sans parole, hormis un léger sifflement nasal que je ne suis pas en mesure d’identifier comme une langue officielle.
Je reste à votre disposition pour tout renseignement complémentaire, dans la limite de mes compétences humaines.
Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées,

Maurice Glandard, préposé aux PTT

Lettre du 26 janvier (à Olivier)

Monsieur,

Je vous écris sans détour car les circonvolutions littéraires et autres minauderies épistolaires semblent être votre domaine et celui de ma femme, mais certainement pas le mien.
J’ai pris connaissance, par des voies que je ne vous détaillerai pas, de l’insistance déplacée avec laquelle vous importunez ma femme. Je ne sais pas si vous êtes tous les deux fous ou simplement stupides : les possibilités me paraissent d’ailleurs assez compatibles.
Je vous informe donc très clairement que vous allez cesser immédiatement de courtiser Amélie, ma femme. Vous allez cesser de la suivre dans les rues, de la rencontrer dans des bars ou sur Mars où, je le précise, elle n’a jamais mis les pieds, sauf peut-être dans les fantasmes dérangés de vos deux cerveaux.
Si vous persistez, sachez que je me ferai un plaisir, un franc plaisir, de vous casser la gueule moi‑même, avec une application que vous ne trouverez dans aucun de vos romans. Et ceci n’est pas une figure de style, je suis parfaitement disposé à vous démontrer, physiquement, la différence entre la littérature et la réalité.
Vous voilà prévenu.

Sans respect,

Le mari d’Amélie