La Part du Ciel, Celle des Ténèbres (part 2)

Le 26/06/2026
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par Cormary Stéphane
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Deuxième volet des aventures du narrateur et de son pote Francis, deux lycéens paumés de l'Indre, livrés à eux-mêmes dans la maison des parents du premier. Proches de l'inanition, ils trouvent le courage de prendre à la nuit tombante le chemin de la ferme voisine, à une heure de marche. Ce qui pourrait dans d'autres circonstances être une agréable promenade à travers champs se transforme en une expédition épique où le narrateur se rêve en Marine prêt à tout pour sauver sa recrue. C'est Verdun sans les tranchées, c'est l'Irak dans la boue du Vietnam, c'est le Débarquement sans les Américains. Avec la Bérézina au bout du chemin.
Francis et le narrateur sont abandonnés depuis bien trop longtemps dans la maison familiale déserté par un père démissionnaire. Les vivres manquent, l'alcool aussi. Une seule solution: tenter une excursion jusqu'à la ferme voisine, malgré la nature hostile pleine de dangers. A savoir si les deux ados boutonneux ont les bollocks suffisamment bien accrochées pour réussir cette mission périlleuse.
C'est en surprenant Francis en train de lécher le gras sur les plaques de faïences au-dessus de la gazinière que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose pour la nourriture. Je venais de me souvenir de la ferme des Boulards. Par la route, ça faisait une bonne trotte, mais en coupant à travers champs, c'était réalisable en un peu moins d'une heure. J’expliquais mon plan à Francis. Il s'était levé d’humeur maussade, l'estomac dans les talons et avec la gueule de bois. «Le mieux, ce serait que ton père rentre enfin» il me dit. J'avais un peu plus tôt essayé de joindre le paternel sur son téléphone, mais son répondeur saturait et ne prenait plus de messages. Du coup, on avait pas trop le choix. Ni Francis ni moi n’étions des partisans de l'effort physique. Francis était allé jusqu’à se casser un poignet à coups de marteau pour être dispensé de sport au collège.
Dans le garage, je trouvai une paire de botte et une autre de sabot en plastique. L’une comme l’autre étaient trop grande pour nous, mais nous décidâmes de nous en contenter. Il avait plu sans discontinuer depuis 48 heures et les champs étaient gorgés d’eau. Nous allions patauger dans la gadoue durant trois quarts d'heures minimum. Francis se plaignait: « J’ai un mauvais pressentiment. On va tomber dans un trou ou se faire attaquer par un clébard. Ou encore se perdre». Je le toisais du haut de mon mètre cinquante-quatre. Je sentais mon estomac recroquevillé au fond de mon ventre, ratatiné comme un fruit sec et qui m’envoyait des signaux désespérés, comme des décharges électriques ou des spasmes. « Si tu veux, on va marcher en se tenant la main» lui proposai-je. «Et je vais prendre la batte de base-ball de mon père, au cas où il y aurait des chiens». Il me parut légèrement rassuré, bien que rejetant vigoureusement l'idée que l'on puisse cheminer en se tenant par la main, «comme deux tantouzes».

Au moment ou nous sortions, une pluie fine et glacée se mit à tomber, comme pour nous décourager. Nous avancions, moi devant, capuche sur la tête, batte de base-ball en main, Francis sur mes traces, à travers un champ gorgé d’eau et entouré d’une clôture électrifié. Un peu plus loin, un troupeau de vaches nous observaient. Le champ était en pente, et lorsque nous atteignirent la ligne de crête, on pouvait distinguer la ferme des Boulards en contre-bas. Un bâtiment gris en forme de L. Dans la descente, Francis glissa dans la gadoue et se rattrapa à la manche de ma doudoune, m’entraînant dans sa chute. Cela l'amusa considérablement. Les fesses dans une flaque d'eau, il riait de sa maladresse. Nous nous relevâmes, les vêtements maculés de boue. Ça sentait l'herbe humide, la tourbe, avec un léger relent de bouse de vache. Je n’étais pas dans mon élément. J’étais un enfant des résidences pavillonnaires de la banlieue de Saint-Nazaire. A l'époque, mon père travaillait au port. Il trimbalait des palettes sur un fenwick customisé. Parfois il me faisait faire un tour dans son engin. J’adorai ça. Je savais ce que je voulais faire plus tard: conducteur de fenwick. Ça me semblait à l'époque le plus beau métier du monde, avec gynécologue et strip-teaseur professionnel. Le contrat de mon père prit fin le jour ou il écrasa le chien du patron sous les roues de son engin. Ce fut une période difficile. Ma mère partant travailler tandis que mon père passait ses journées en peignoir devant la télé, au milieu des emballages vides de Bounty et des boites de Chokapic. Certains soirs, je l’entendais pleurer. Il était nostalgique et son fenwick lui manquait. Il essaya différentes activités : modélisme, mots fléchés, footing autour du paté de maison. Il démontait un tas de choses comme l'aspirateur ou le lave-vaisselle pour les remonter ensuite. Souvent, après être passés entre ses mains, ces appareils ne fonctionnaient plus . Ma mère s’en prenait vertement à mon père en ces occasions. «Il faut bien que je m'occupe, et la mécanique c'est mon truc» disait-il.
Au fil des minutes, notre expédition ressemblait à du Jack London. Pour se donner du courage, Francis avait emporté une flasque d’eau de Cologne, qu’il tétait avidement à intervalles réguliers. Sur le terrain en pente raide et glissant, il vacillait dangereusement. Nous nous tenions par les coudes, fermement mais gauchement, comme deux vieillards à mobilité réduite. Plus nous avancions, plus nous entendions les jappements, hurlements, vociférations du chien des Boulards qui nous attendait un peu plus bas. Le champ était plein d’ornières, nid de poules, mini tranchées, qui menaçaient à chaque pas de nous rompre les chevilles. Nos bottes s’enfonçaient dans la gadoue, provoquant d’épouvantables bruits de succions. C'était notre Verdun à nous, un Verdun sans les Allemands, un Verdun exubérant dans son implacable ruralité. Je regrettai d’être sorti. Peut-être eut-il été préférable de se lancer dans l’anthropophagie plutôt que de braver les éléments comme nous le faisions. Il n’y avait plus moyen de faire marche arrière. La ferme des Boulards se présentait dans toute son arrogante banalité à moins de trois cents mètres de nous, et les hurlements de leur chien nous glaçaient les sangs. Quel sort nous réservait-il ? Je maudis mon père. Je maudis Francis. Je maudis ma mère de m’avoir abandonné. J'avais envie de me coucher dans la gadoue et de disparaître, de me laisser avaler par l’humus boursouflé d’eau de pluie. C’était une vie à laquelle je n’avais pas été préparé. Les forces de la nature déchaînées, les animaux de ferme cruels et neurasthéniques, la proximité paysanne... Et ce ciel bas, couvert et rempli de nuages dégueulasses, avec une lumière qui baissait dangereusement. Je l'avais oublié: à 16 heures, il ferait déjà sombre. Sans doute devrions-nous bivouaquer et passer la nuit à l'abri d'un bosquet. Cette perspective me terrifiait. Francis lui, était dans un état second. Il avait fini la flasque d'eau de toilette et se laissait traîner, pleurnichant et gémissant, agrippé à ma doudoune qui menaçait de se déchirer. Le cauchemar était total. Cette amère défaite dessinait les contours d'un Waterloo personnel, construit par la honte et le dégoût de soi, l'humiliation et la peur. La nausée s'empara de moi et je vomis sur mes bottes en plastique mou. De la bile, essentiellement. Francis pesait de plus en plus fort sur mon bras. Il me fit perdre l'équilibre. Nous nous retrouvâmes une fois de plus les fesses à terre, en proie au plus vil déshonneur. «On va jamais y arriver» se lamentait Francis. Il y avait un tel désespoir dans sa voix que j’eus envie de hurler. J'étais comme un sergent des Marines qui entraînait ses troupes dans un guet-apens en Irak. Bientôt le remord, la culpabilité d'avoir précipité un de mes hommes à la mort. Et soudain, j’eus une vision: une plage de Normandie, en juin 44. Nous avancions rampant sous les rafales de l'ennemi. Le vent, les feuilles grasses, la pluie vicieuse nous cinglaient le visage. Le soldat Francis appelait sa mère entre deux sanglots. Au loin le chien des Boulards poussaient des hurlements semblables aux tirs fournis d'une batterie anti-aérienne. Et il y avait pire. Dans la panique généralisée, je ne m'en étais pas aperçu mais lorsque je me retournais pour aider Francis à se relever je me rendis compte que les vaches qui broutaient tout à l'heure sur l'autre versant du champ s'étaient dangereusement rapproché de nous. À vrai dire, elles continuaient d’avancer, imperturbables, leurs mines bovines décidées. Je décidai de n’en rien dire à Francis, pour ne pas perturber son état déjà proche de l'hystérie. « Allons-y mon vieux. Ce sont les deniers mètres» tentais-je de le raisonner. De fait, nous n’étions plus très éloignés de l'objectif. La ferme des Boulards, entourée de haies de mûriers, d’aubépines, de marronniers fatigués, n’était plus qu’à 150 mètres. En tant qu’officier des Marines responsable de mon peloton, j’avais des décisions à prendre. Je secouais le soldat Francis par le col de son imperméable jaune et bleu et lui criait: «Cours vers la ferme, je vais retenir les vaches!». Enivré par ma propre audace et boosté par l'adrénaline, je poussai Francis pour lui faire dévaler les derniers mètres du champ, la pente finale, vers la clôture électrique et notre salut qui prenait la forme d’un petit chemin bitumé bordés de chênes et serpentant jusqu’à la ferme tant convoitée. Je ramassai alors tout ce qui me tombait sous la main - cailloux, mottes de terres, branches pourries, et balançait le tout en direction des vaches. Puis je me laissais à mon tour glisser sur les fesses jusqu’à ce que je sois stoppé par le corps inerte de Francis, étendu sur le dos, à un mètre de la clôture. Il avait perdu connaissance. Je ne voyais qu’une chose à faire. Un sergent assermenté des Marines ayant charge de vie humaines ne pouvait agir différemment. Je soulevais le soldat Francis et le jetai sur la clôture électrique. La châtaigne le projeta violemment en arrière et eut l'effet escompté. L’homme recouvra instantanément ses esprits. Nous nous glissâmes sous le fil électrifié et nous précipitâmes en direction du chemin goudronné, véritable planche de salut dans cet enfer vert. A l’abri sous un chêne, cinquante mètres plus loin, il était temps de reprendre notre souffle.

    Francis respirait avec difficulté. Il exhalait un parfum écœurant de lavande, de girofles et de cardamone, à cause de l’eau de Cologne ingurgitée. Nous étions couverts de boue et de matières fécales bovines. Mais ce qui me frappait le plus était le silence: on entendait plus les aboiements du chien des Boulards. Ce n'était guère rassurant. J’imaginais le fauve aux aguets, tapis dans l'ombre, attendant de fondre sur ses proies. Je me souvins alors de la batte de base-ball. J’avais dû la laisser échapper au cours d’une de mes glissades dans le pâturage. Je secouais un Francis apathique: «Nous touchons au but. Encore un effort!». La ferme était là, au bout du chemin jonchés de glands, figure fantomatique dans la lumière déclinante d’un après-midi pluvieux. Tenant le soldat Francis par le coude, je m’aventurai vers la cible. Le vent sifflait toujours à mes oreilles, un vent mauvais accompagné d’une pluie fine et glacée qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. Nous étions à présent à découvert dans la cours de la ferme. Si un chien, une oie, un coq hystérique fondait sur nous, nous étions faits comme des rats. J'envisageais la solution d'abandonner Francis à mon prédateur, le temps de fuir pour me mettre à l'abri. De plus, une vision de films d'épouvante s'imposa à moi avec violence. Une porte s’ouvre à la volée sur un père Boulards rendu fou par le cidre fermier. Armé d'un fusil de chasse dont il a scié le canon, l'homme en proie à une crise de xénophobie aiguë ouvre le feu sur les étrangers. Projectiles au ralenti trouant le duvet des doudounes. Corps agités de soubresaut, lévitant quelques millièmes de secondes sous l'impact. Giclées d’hémoglobines d'un rouge soutenu. Peut-être ne sommes-nous pas morts sur le coup. Le père Boulards casse son fusil. Glisse deux cartouches dans le magasin. Dans mon agonie, j’entends ses lourds sabots s’approcher, du pas décidé mais prudent du chasseur qui vient achever son gibier. Vers qui iraient mes dernières pensées si je devais mourir dans l'Indre? Un père absent. Une mère démissionnaire. Une gitane fantasmée. Une vie remplie de rien, de trous, de trahison, d'absences.
Mais rien de tout ça. Même le vent et la pluie faiblissent au moment où je cogne à la porte des Boulards. Francis, le regard vide, hagard, suspendu à mon bras. Il y a de la lumière de l'autre côté de la porte vitrée. Une silhouette qu'on devine malgré le verre opaque.
La porte s'ouvre.
«Qu'est-ce que tu fabriques ici petit con?» fait mon père.