DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 17/33
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
Devant les officines qui délivrent du Dragon s’allongent des files sans fin de désespérés, au regard lumineux, souriant comme si la pitié qu’ils viennent quémander représentait le stade ultime de l’évolution de l’humanité, ignorant les puces qui sautent d’un pull sale à un t-shirt déchiré, les odeurs d’urine, de transpiration, de misère et de maladie qu’exhalent leurs corps négligés, désorganisés ; devant les pharmacies, les dispensaires improvisés, les dealers assermentés, les grandes surfaces en rupture de stock, ils viennent dépenser en vain leurs derniers deniers - pour de la came qu’ils pourront à peine ingérer, devront piler patiemment dans leurs deux-pièces mal éclairés, avant de la mélanger à de l’eau chaude, puis de la faire s’évaporer, de glisser le substrat dans une seringue et d’enfoncer l’aiguille dans leurs bras décharnés - pour cette came qui ne leur apportera rien, que l’élan nécessaire pour redescendre, en chercher à nouveau, les poches vides, exaltés ; inutile d’essayer de les raisonner, ils veulent continuer à s’empoisonner - ne peuvent pas comprendre que leurs organismes sont accoutumés au « Bad Dragon », la merde à cinquante centimes le gramme, qui fait fuir les chiens et les chats venus la renifler, dans les grands sacs qui trainent à l’arrière des entrepôts ; accoutumés à cette saloperie, incapable de tolérer même la triste version générique, de l’assimiler. Le « Bad Dragon » c’est la plaie ultime, une drogue qui s’attaque à tes hormones, bouffe ta libido en quelques semaines, et ton ego avec ; te laisse comme une enveloppe vide, une putain de méduse transparente et visqueuse de transpiration, qui flotte dans l’océan du réel, les tentacules en l’air, les orifices dilatés ; ton nez et tes yeux qui coulent sans s’arrêter ; obligé de porter des couches, de prévoir des sous-vêtements de rechange - mais trés vite tu t’en fous. Tu veux juste une chose, une seule chose : te sentir aimé. Désiré. Utile.
De l’autre côté de la rue, ils te regardent, comme un reflet de ce que tu étais autrefois. Tu te souviens. Y’a pas si longtemps.
Tu fais encore partie de ceux qui peuvent se payer des maxi-packs de Premium, Ventiane Light, Dragon Power, Asian Delight, toutes les variations, parfumées, de la came de Tahgui, la vraie, celle qui peut être remboursée par la sécu quand t’es assez déprimé, mais pas encore totalement démagnétisé. Quand tu flottes encore à peu près à la surface de la normalité. Tu peux t’en enfiler deux gélules par semaine, ton monde va juste s’éclairer un peu plus, légèrement s’alléger. Comme un Doliprane coupé d’un soupçon de LSD - tu vas te sentir bien avec tout le monde, peut-être même deviner des auras autour de leurs têtes - et pour autant tu seras prêt à les dévorer, gentil petit requin, assassin en charentaises, tapi au fond du bocal. Ta vie, sous l’empire du Dragon, ressemble à un film de Tsui Hark : ça castagne, ça saute et ça tournoie sans relâche, ça crie et on ne s’ennuie jamais. Tu peux rester des heures devant un tableau Excel sans t’emmerder, soutenir les discussions les plus chiantes à la machine à café, faire la vaisselle toute la nuit sans t’arrêter - et même baiser, pas pour ton propre plaisir, ni celui de ton/ta partenaire, juste pour te sentir… utile à la nation. Tu prends bien quelques coups de chaud, il t’arrive de te balader en t-shirt au mois de février ; tu dois te raser ou t’épiler un peu plus souvent, et parfois, tes entrailles se nouent et tu restes constipé durant quelques jours. Mais le jeu en vaut la chandelle. Tu perds quelques amis, t’en fais de nouveau ; te tiens bien éloigné de ces déchets qui se piquent leur daube entre les doigts de pieds, comme des « fachos » qui prétendent qu’ils n’ont pas besoin de Dragon pour supporter l’existence. Grand bien leur fasse - la plupart d’entre eux, tu le sais, tournent à la Cambodgienne, en cachette. Toi, au bar, en boîte, en soirée, et même souvent dans les transports en commun, dans la rue, au bureau, tu sais. Tu reconnais ces sourires, ces joues un peu rougies, ces respirations saccadées, ces sudations discrètes - tu reconnais les tiens, et ils te reconnaissent. La vie vaut d’être vécue. Pas question de l’oublier.
De l’autre côté de la rue, ils te regardent, comme un reflet de ce que tu étais autrefois. Tu te souviens. Y’a pas si longtemps.
Tu fais encore partie de ceux qui peuvent se payer des maxi-packs de Premium, Ventiane Light, Dragon Power, Asian Delight, toutes les variations, parfumées, de la came de Tahgui, la vraie, celle qui peut être remboursée par la sécu quand t’es assez déprimé, mais pas encore totalement démagnétisé. Quand tu flottes encore à peu près à la surface de la normalité. Tu peux t’en enfiler deux gélules par semaine, ton monde va juste s’éclairer un peu plus, légèrement s’alléger. Comme un Doliprane coupé d’un soupçon de LSD - tu vas te sentir bien avec tout le monde, peut-être même deviner des auras autour de leurs têtes - et pour autant tu seras prêt à les dévorer, gentil petit requin, assassin en charentaises, tapi au fond du bocal. Ta vie, sous l’empire du Dragon, ressemble à un film de Tsui Hark : ça castagne, ça saute et ça tournoie sans relâche, ça crie et on ne s’ennuie jamais. Tu peux rester des heures devant un tableau Excel sans t’emmerder, soutenir les discussions les plus chiantes à la machine à café, faire la vaisselle toute la nuit sans t’arrêter - et même baiser, pas pour ton propre plaisir, ni celui de ton/ta partenaire, juste pour te sentir… utile à la nation. Tu prends bien quelques coups de chaud, il t’arrive de te balader en t-shirt au mois de février ; tu dois te raser ou t’épiler un peu plus souvent, et parfois, tes entrailles se nouent et tu restes constipé durant quelques jours. Mais le jeu en vaut la chandelle. Tu perds quelques amis, t’en fais de nouveau ; te tiens bien éloigné de ces déchets qui se piquent leur daube entre les doigts de pieds, comme des « fachos » qui prétendent qu’ils n’ont pas besoin de Dragon pour supporter l’existence. Grand bien leur fasse - la plupart d’entre eux, tu le sais, tournent à la Cambodgienne, en cachette. Toi, au bar, en boîte, en soirée, et même souvent dans les transports en commun, dans la rue, au bureau, tu sais. Tu reconnais ces sourires, ces joues un peu rougies, ces respirations saccadées, ces sudations discrètes - tu reconnais les tiens, et ils te reconnaissent. La vie vaut d’être vécue. Pas question de l’oublier.