Pour les punaises de sacristie qui cherchent un curé chauffeur de culs : vous êtes au bon endroit.
La porte de l'église se referma avec un claquement sec derrière les deux personnages qui venaient de faire leur entrée. L'apparence de l'homme était tout-à-fait insolite, sa ressemblance avec un rat-taupe attirant au premier abord l'attention. Puis on remarquait les coupures sur son visage blafard, le désordre de sa tenue... Son fond de pantalon semblait avoir disparu. La jeune femme s'appuyait sur son épaule malingre en grimaçant, ce qui l'agaçait au plus haut point. La chevelure de la malheureuse fumait, et son pied droit présentait un angle inédit : il était soit luxé, soit cassé, et ne posait pas par terre.
“Mes pauvres enfants, quel équipage ! Que vous arrive-t-il ?” La voix de stentor précédait un robuste prêtre qui s'avançait vers eux à grands pas.
Le petit homme essuya son front couvert de sueur d'un revers tremblant :
— Ma compagne et moi avons eu un accident. Nos portables sont restés dans la voiture qui commençait à brûler, bénie l'église qui semble être le seul lieu habité, dans ce trou... Nous sommes de fervents catholiques. Avez-vous un téléphone ?
— Hélas non, cette paroisse est très pauvre. Je suis le Père Hémotte, Abbé en mission extraordinaire en ce lieu pour remettre à l'épreuve mon humilité ! Mais avant toute chose, vous avez besoin d'un petit remontant, suivez-moi.
Le trio se mit en marche dans la grande allée bordée de sièges en bois sombre, au rythme asymétrique du clopinement des blessés.
— Moins vite, mon Rico, j'ai très mal.
— Sarah, tu m'emmerdes. Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler Rico : ça fait métèque.
— Tu préfères Ricard ? Pour que ça sonne français ?
— Et allez, de l'humour pied au plancher. On voit qu'il est cassé. Ton pied.
Le prêtre se retourna et intervint avec bonhomie dans la dispute naissante :
— Mes amis, mes amis, allons... Ric... je veux dire mon fils, laissez-moi véhiculer Sarah, je possède une excellente technique.
Il passa le bras de l’estropiée autour de son cou, plaqua une main sous ses fesses, puis la souleva sans effort, à la façon d'un télésiège. Le rat-taupe, estomaqué, regardait sa maîtresse rougissante transportée à bout de bras par cet étrange curé à la force herculéenne.
— Euh, mon Père, mon amie est une députée de la République, et son statut...
— Elle a de toute évidence des assises solides, coupa avec à-propos l'homme d'église, sans préciser s'il parlait de la République ou de la députée.
Rico avala la couleuvre. Sarah était plus jeune que lui d'une trentaine d'années, et il savait qu'il ne pouvait pas trop compter sur ses maigres appas pour la garder. Seuls son charisme vénéneux, son talent de polémiste et sa fonction de président à la tête du parti nationaliste qu'il avait créé la maintenait à ses côtés, pensait-il. L'Abbé, lui, était grand, puissant, et son visage d'une beauté bestiale (les deux canines de sa mâchoire inférieure saillaient légèrement lorsqu'il souriait) avait très certainement une incidence sur le degré d'hygrométrie dans les culottes des grenouilles de bénitier.
Devant eux se dressait à présent le maître-autel, qui, à la grande surprise des nouveaux venus, en plus des accessoires habituels - ciboire, calice, patène - était recouvert de bouteilles de vin et d'alcool divers. Un malaise sournois commença à croître chez le politicien quand il vit le prêtre tirer trois hauts tabourets rembourrés de derrière l'autel, et installer Sarah sur l'un d'eux. Ce saint territoire ressemble de plus en plus à un foutu bistrot, se dit-il avec effarement.
Très à l'aise, le maître des lieux jeta une écharpe rouge et or sur ses épaules, et leur fit la présentation :
— Nos vins de messe, dont le nombre se justifie par la variété des cérémonies qui se pratiquent ici. Blancs, rouges, rosés, sans oublier vermouths et alcools forts pour accompagner les éventuelles victimes d'accidents, comme c'est le cas aujourd'hui ! Pour Sarah, je conseille un vin cuit assez badass qui anesthésiera un peu la douleur.
Tandis que le Père Hémotte se versait dans le calice un tord-boyaux capable de trouer l'épigastre du poivrot le plus endurci, Rico choisit sagement un Sauvignon en pensant étancher sa terrible soif. Il vida son verre, qu'il recracha aussitôt, en vaporisant le contenu au visage de son hôte.
— Mais ce pinard est CHAUD ! S'étranglait le petit homme en s'efforçant de reprendre son souffle. Et il sent l'urine !
Le prêtre essuya patiemment ses joues avec son étole, puis fit la leçon au blasphémateur :
— Le Sauvignon blanc, vin légendaire s'il en est, présente en effet un léger arrière-goût de pipi de chat, c'est ce qui fait sa spécificité. Et s'il n'est pas très frais, c'est dû au fait que nous n'avons pas les moyens d'un réfrigérateur. Vous me faites beaucoup de peine en refusant cette communion, vous, le catholique intégriste.
Confus, le coupable se fit resservir un verre, approcha prudemment ses lèvres...
Le prêtre arborait un sourire chafouin :
— Et n'attendez pas qu'il s'évapore !
— Ha, ha. N'auriez-vous pas plutôt un grand verre d'eau ? Quelque chose de plus désaltérant, quoi ?
— Hélas, mon fils. La régie a interrompu ses services hier, faute de règlement de notre part. Notre paroisse...
— ... n'est pas riche, oui je sais, termina Rico avec résignation.
Soucieux de réconforter ses invités, l'Abbé leur demanda d'expliquer leur combat. Sans se faire prier - ce qui eût été le comble en cet espace consacré -, les deux se lancèrent dans une diatribe enflammée contre les migrants, les Noirs, les Arabes, les Chinois, les Latinos... tout ou presque y passa. Rico donna l'exemple de leur accident :
— Nous roulions tranquillement, quand deux imbéciles de nègres avec des gilets réfléchissants nous firent signe de stopper, en agitant les bras de manière péremptoire. Non mais sans blague ! Est-ce que je vais à Tombouctou pour leur dire ce qu'ils doivent faire sur la route, moi ?
— Ils sont Antillais, remarqua l’ecclésiastique. Rien à voir avec le Mali.
— C'est pareil ! Même couleur, même outrecuidance ! Vous les connaissez ?
— Non. Et qu'avez-vous fait ?
— J'ai accéléré ! En les manquant de peu, d'ailleurs. Ce n'est qu'après le virage à droite (oui oui) que la route a disparu dans un décrochement d'au moins 60 centimètres ! J'ai perdu le contrôle de mon Audi, et à cette vitesse, je n'ai pas pu éviter le raccord abrupt finalisant les travaux. La voiture a cabriolé, s'est retournée, de l'essence nous coulait dessus... Nous avons eu beaucoup de chance d'en sortir alors que des flammes commençaient à jaillir.
Rico s'échauffait et suait comme un porc (putain, je dégivre, moi, pardon mon Père), tandis que Sarah assurait qu'elle avait la raie en sauce. La jeune femme, qui se cramait les lèvres avec son vermouth, se lança dans un interminable monologue sur l'immigration, son coût pour la FRÂAANCE, et le péril imminent du grand remplacement, insistant pour son interlocuteur sur la pertinence des rafles nazies. Son regard dépourvu d'humanité démentait la cordialité d'un visage expressif et assez joli.
Le verbiage des duettistes se tarit peu à peu. Ils ruisselaient de transpiration, et Rico finit par s'alarmer :
— Mais enfin ! Pourquoi la température a-t-elle l'air d'augmenter ? Dans une église, on est censé être au frais, non ?
Il se signa machinalement, et le prêtre éternua. Sarah s'amusa qu'on puisse s'enrhumer dans une atmosphère aussi surchauffée.
— Une simple petite allergie, pas de souci, sourit-il.
Il avança sans conviction l'explication du réchauffement climatique, ou l'hypothèse d'un microclimat intérieur. Lui ne semblait pas souffrir de la chaleur, et son front était sec.
Les deux agitateurs interrompirent leur logorrhée suprémaciste. Leurs trognes viraient à l'écarlate, et Rico finit par souffler :
— Mon Père, ce n'est plus possible. Nous vous remercions pour votre miséricordieuse hospitalité, mais il faut que nous sortions d'ici. Je suis sûr qu'il fait deux fois moins chaud dehors.
— Comme vous voudrez, mais que décidez-vous pour la blessure de votre compagne ?
— Je ne crois pas que Sarah va prendre son pied (pardon, ma chérie !), mais je la laisserai se reposer sur le talus, et j'irai à la rencontre des deux imb... des deux ouvriers, ils doivent avoir des téléphones portables, ou des talkies-walkies, ou je ne sais quoi pour appeler les secours.
— Bon. Alors venez. Je vais vous faire sortir par derrière, cela nous évitera de retraverser la nef jusqu'au portail.
Avec un petit sourire, Sarah décolla les miches de son siège afin que le prélat glisse la main dessous pour la porter. Le regard mauvais sous ses sourcils redoutables, Rico arracha la peau de son triste postérieur presque nu à l'emprise de la moleskine brûlante. Tous trois descendirent les marches du maître-autel, et le prêtre, après avoir déverrouillé la petite porte ouvragée de la sacristie, propulsa ses invités à l'intérieur.
Sarah poussa un cri d'effroi. L'Abbé l'avait lâchée brusquement, et elle s’était reçue face contre terre. Tombé assis, Rico écarquillait des yeux épouvantés sur l'horreur qui se trouvait devant lui. Il se retourna, chercha avec fébrilité la porte du regard, mais elle avait disparu. Ils se trouvaient dans une pièce - mais en était-ce vraiment une ? - circulaire aux dimensions monstrueuses. Cette aberration architecturale descendait en pente douce vers un lointain gouffre, à l'image d'un entonnoir, ou plutôt d'un gigantesque maelström, sans le tumulte des eaux norvégiennes. Son pavage était visqueux, ardent, et l’arrière-train du rat-taupe commençait à grésiller en glissant inexorablement sur cette saloperie. Des profondeurs de l'abîme sourdaient des exhalaisons de pisse, d'anhydride sulfureux et de moisissure.
— Mon Père ! implora-t-il d'une voix terrifiée, aidez- nous ! Où sommes-nous ?!
Béhémoth éclata de rire, ses yeux étincelaient. Ses pieds ne touchaient pas le sol, il ne glissait pas, lui.
— Mon fichu fils, ma punaise de fille, je vous laisse découvrir votre nouvelle destination. Si ça peut vous rassurer, vous ne rencontrerez jamais, dans les puants abysses où vous vous enfoncez, vos deux nègres du génie civil, plutôt promis à l’autre, là, le vieux barbu.
La voix du monstre se fit caverneuse, s'estompa. Sarah tombait la tête la première, accrochée au tibia de son compagnon qui lui criait de le lâcher, espèce de crampon !
Les cheveux de la femme et son visage prirent feu, véritable combustion spontanée, alors qu'elle venait de réussir à détacher sa ceinture de sécurité. Elle se mit à hurler sans discontinuer, essayant de dégager son pied broyé dans le fracas de la tôle chiffonnée comme le papier alu d'une tablette de chocolat.
La tête en bas, Éric frappait avec rage le métal tordu de sa portière, l'airbag qui lui avait pété à la gueule fondait et dégoulinait devant son nez — il faut que je réfléchisse, bon sang, CETTE GOURDASSE NE VA PAS ARRÊTER DE BRAMER ? j'ai besoin de réfléchiiir, merde !
L'essence coulait autour de lui, le fond de son siège explosa dans un immense embrasement, et il joignit ses glapissements au chœur de sa partenaire.
Ni l'un ni l'autre ne virent les deux ouvriers antillais, chacun d'un côté du véhicule accidenté, se brûler les mains en tirant sur les poignées des portes pour tenter de les extraire de cet autodafé. Puis, la fournaise força les hommes à reculer, impuissants, pendant que la peau des deux victimes devenait noire, à l'image de celle des peuples qu’elles s’étaient acharnées à combattre.
“Mes pauvres enfants, quel équipage ! Que vous arrive-t-il ?” La voix de stentor précédait un robuste prêtre qui s'avançait vers eux à grands pas.
Le petit homme essuya son front couvert de sueur d'un revers tremblant :
— Ma compagne et moi avons eu un accident. Nos portables sont restés dans la voiture qui commençait à brûler, bénie l'église qui semble être le seul lieu habité, dans ce trou... Nous sommes de fervents catholiques. Avez-vous un téléphone ?
— Hélas non, cette paroisse est très pauvre. Je suis le Père Hémotte, Abbé en mission extraordinaire en ce lieu pour remettre à l'épreuve mon humilité ! Mais avant toute chose, vous avez besoin d'un petit remontant, suivez-moi.
Le trio se mit en marche dans la grande allée bordée de sièges en bois sombre, au rythme asymétrique du clopinement des blessés.
— Moins vite, mon Rico, j'ai très mal.
— Sarah, tu m'emmerdes. Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler Rico : ça fait métèque.
— Tu préfères Ricard ? Pour que ça sonne français ?
— Et allez, de l'humour pied au plancher. On voit qu'il est cassé. Ton pied.
Le prêtre se retourna et intervint avec bonhomie dans la dispute naissante :
— Mes amis, mes amis, allons... Ric... je veux dire mon fils, laissez-moi véhiculer Sarah, je possède une excellente technique.
Il passa le bras de l’estropiée autour de son cou, plaqua une main sous ses fesses, puis la souleva sans effort, à la façon d'un télésiège. Le rat-taupe, estomaqué, regardait sa maîtresse rougissante transportée à bout de bras par cet étrange curé à la force herculéenne.
— Euh, mon Père, mon amie est une députée de la République, et son statut...
— Elle a de toute évidence des assises solides, coupa avec à-propos l'homme d'église, sans préciser s'il parlait de la République ou de la députée.
Rico avala la couleuvre. Sarah était plus jeune que lui d'une trentaine d'années, et il savait qu'il ne pouvait pas trop compter sur ses maigres appas pour la garder. Seuls son charisme vénéneux, son talent de polémiste et sa fonction de président à la tête du parti nationaliste qu'il avait créé la maintenait à ses côtés, pensait-il. L'Abbé, lui, était grand, puissant, et son visage d'une beauté bestiale (les deux canines de sa mâchoire inférieure saillaient légèrement lorsqu'il souriait) avait très certainement une incidence sur le degré d'hygrométrie dans les culottes des grenouilles de bénitier.
Devant eux se dressait à présent le maître-autel, qui, à la grande surprise des nouveaux venus, en plus des accessoires habituels - ciboire, calice, patène - était recouvert de bouteilles de vin et d'alcool divers. Un malaise sournois commença à croître chez le politicien quand il vit le prêtre tirer trois hauts tabourets rembourrés de derrière l'autel, et installer Sarah sur l'un d'eux. Ce saint territoire ressemble de plus en plus à un foutu bistrot, se dit-il avec effarement.
Très à l'aise, le maître des lieux jeta une écharpe rouge et or sur ses épaules, et leur fit la présentation :
— Nos vins de messe, dont le nombre se justifie par la variété des cérémonies qui se pratiquent ici. Blancs, rouges, rosés, sans oublier vermouths et alcools forts pour accompagner les éventuelles victimes d'accidents, comme c'est le cas aujourd'hui ! Pour Sarah, je conseille un vin cuit assez badass qui anesthésiera un peu la douleur.
Tandis que le Père Hémotte se versait dans le calice un tord-boyaux capable de trouer l'épigastre du poivrot le plus endurci, Rico choisit sagement un Sauvignon en pensant étancher sa terrible soif. Il vida son verre, qu'il recracha aussitôt, en vaporisant le contenu au visage de son hôte.
— Mais ce pinard est CHAUD ! S'étranglait le petit homme en s'efforçant de reprendre son souffle. Et il sent l'urine !
Le prêtre essuya patiemment ses joues avec son étole, puis fit la leçon au blasphémateur :
— Le Sauvignon blanc, vin légendaire s'il en est, présente en effet un léger arrière-goût de pipi de chat, c'est ce qui fait sa spécificité. Et s'il n'est pas très frais, c'est dû au fait que nous n'avons pas les moyens d'un réfrigérateur. Vous me faites beaucoup de peine en refusant cette communion, vous, le catholique intégriste.
Confus, le coupable se fit resservir un verre, approcha prudemment ses lèvres...
Le prêtre arborait un sourire chafouin :
— Et n'attendez pas qu'il s'évapore !
— Ha, ha. N'auriez-vous pas plutôt un grand verre d'eau ? Quelque chose de plus désaltérant, quoi ?
— Hélas, mon fils. La régie a interrompu ses services hier, faute de règlement de notre part. Notre paroisse...
— ... n'est pas riche, oui je sais, termina Rico avec résignation.
Soucieux de réconforter ses invités, l'Abbé leur demanda d'expliquer leur combat. Sans se faire prier - ce qui eût été le comble en cet espace consacré -, les deux se lancèrent dans une diatribe enflammée contre les migrants, les Noirs, les Arabes, les Chinois, les Latinos... tout ou presque y passa. Rico donna l'exemple de leur accident :
— Nous roulions tranquillement, quand deux imbéciles de nègres avec des gilets réfléchissants nous firent signe de stopper, en agitant les bras de manière péremptoire. Non mais sans blague ! Est-ce que je vais à Tombouctou pour leur dire ce qu'ils doivent faire sur la route, moi ?
— Ils sont Antillais, remarqua l’ecclésiastique. Rien à voir avec le Mali.
— C'est pareil ! Même couleur, même outrecuidance ! Vous les connaissez ?
— Non. Et qu'avez-vous fait ?
— J'ai accéléré ! En les manquant de peu, d'ailleurs. Ce n'est qu'après le virage à droite (oui oui) que la route a disparu dans un décrochement d'au moins 60 centimètres ! J'ai perdu le contrôle de mon Audi, et à cette vitesse, je n'ai pas pu éviter le raccord abrupt finalisant les travaux. La voiture a cabriolé, s'est retournée, de l'essence nous coulait dessus... Nous avons eu beaucoup de chance d'en sortir alors que des flammes commençaient à jaillir.
Rico s'échauffait et suait comme un porc (putain, je dégivre, moi, pardon mon Père), tandis que Sarah assurait qu'elle avait la raie en sauce. La jeune femme, qui se cramait les lèvres avec son vermouth, se lança dans un interminable monologue sur l'immigration, son coût pour la FRÂAANCE, et le péril imminent du grand remplacement, insistant pour son interlocuteur sur la pertinence des rafles nazies. Son regard dépourvu d'humanité démentait la cordialité d'un visage expressif et assez joli.
Le verbiage des duettistes se tarit peu à peu. Ils ruisselaient de transpiration, et Rico finit par s'alarmer :
— Mais enfin ! Pourquoi la température a-t-elle l'air d'augmenter ? Dans une église, on est censé être au frais, non ?
Il se signa machinalement, et le prêtre éternua. Sarah s'amusa qu'on puisse s'enrhumer dans une atmosphère aussi surchauffée.
— Une simple petite allergie, pas de souci, sourit-il.
Il avança sans conviction l'explication du réchauffement climatique, ou l'hypothèse d'un microclimat intérieur. Lui ne semblait pas souffrir de la chaleur, et son front était sec.
Les deux agitateurs interrompirent leur logorrhée suprémaciste. Leurs trognes viraient à l'écarlate, et Rico finit par souffler :
— Mon Père, ce n'est plus possible. Nous vous remercions pour votre miséricordieuse hospitalité, mais il faut que nous sortions d'ici. Je suis sûr qu'il fait deux fois moins chaud dehors.
— Comme vous voudrez, mais que décidez-vous pour la blessure de votre compagne ?
— Je ne crois pas que Sarah va prendre son pied (pardon, ma chérie !), mais je la laisserai se reposer sur le talus, et j'irai à la rencontre des deux imb... des deux ouvriers, ils doivent avoir des téléphones portables, ou des talkies-walkies, ou je ne sais quoi pour appeler les secours.
— Bon. Alors venez. Je vais vous faire sortir par derrière, cela nous évitera de retraverser la nef jusqu'au portail.
Avec un petit sourire, Sarah décolla les miches de son siège afin que le prélat glisse la main dessous pour la porter. Le regard mauvais sous ses sourcils redoutables, Rico arracha la peau de son triste postérieur presque nu à l'emprise de la moleskine brûlante. Tous trois descendirent les marches du maître-autel, et le prêtre, après avoir déverrouillé la petite porte ouvragée de la sacristie, propulsa ses invités à l'intérieur.
Sarah poussa un cri d'effroi. L'Abbé l'avait lâchée brusquement, et elle s’était reçue face contre terre. Tombé assis, Rico écarquillait des yeux épouvantés sur l'horreur qui se trouvait devant lui. Il se retourna, chercha avec fébrilité la porte du regard, mais elle avait disparu. Ils se trouvaient dans une pièce - mais en était-ce vraiment une ? - circulaire aux dimensions monstrueuses. Cette aberration architecturale descendait en pente douce vers un lointain gouffre, à l'image d'un entonnoir, ou plutôt d'un gigantesque maelström, sans le tumulte des eaux norvégiennes. Son pavage était visqueux, ardent, et l’arrière-train du rat-taupe commençait à grésiller en glissant inexorablement sur cette saloperie. Des profondeurs de l'abîme sourdaient des exhalaisons de pisse, d'anhydride sulfureux et de moisissure.
— Mon Père ! implora-t-il d'une voix terrifiée, aidez- nous ! Où sommes-nous ?!
Béhémoth éclata de rire, ses yeux étincelaient. Ses pieds ne touchaient pas le sol, il ne glissait pas, lui.
— Mon fichu fils, ma punaise de fille, je vous laisse découvrir votre nouvelle destination. Si ça peut vous rassurer, vous ne rencontrerez jamais, dans les puants abysses où vous vous enfoncez, vos deux nègres du génie civil, plutôt promis à l’autre, là, le vieux barbu.
La voix du monstre se fit caverneuse, s'estompa. Sarah tombait la tête la première, accrochée au tibia de son compagnon qui lui criait de le lâcher, espèce de crampon !
Les cheveux de la femme et son visage prirent feu, véritable combustion spontanée, alors qu'elle venait de réussir à détacher sa ceinture de sécurité. Elle se mit à hurler sans discontinuer, essayant de dégager son pied broyé dans le fracas de la tôle chiffonnée comme le papier alu d'une tablette de chocolat.
La tête en bas, Éric frappait avec rage le métal tordu de sa portière, l'airbag qui lui avait pété à la gueule fondait et dégoulinait devant son nez — il faut que je réfléchisse, bon sang, CETTE GOURDASSE NE VA PAS ARRÊTER DE BRAMER ? j'ai besoin de réfléchiiir, merde !
L'essence coulait autour de lui, le fond de son siège explosa dans un immense embrasement, et il joignit ses glapissements au chœur de sa partenaire.
Ni l'un ni l'autre ne virent les deux ouvriers antillais, chacun d'un côté du véhicule accidenté, se brûler les mains en tirant sur les poignées des portes pour tenter de les extraire de cet autodafé. Puis, la fournaise força les hommes à reculer, impuissants, pendant que la peau des deux victimes devenait noire, à l'image de celle des peuples qu’elles s’étaient acharnées à combattre.