DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 18/33
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
Meyers n’a pas l’habitude de marcher en ville avec ses Lexbey. La randonnée en montagne, il connaît bien, c’est pas un fainéant, il a été élevé à la dure. Il pratique encore l’alpinisme, de temps à autre, même si ça devient de plus en plus difficile de trouver des versants enneigés. Surtout, la pratique a perdu beaucoup de son charme : désormais, avec le xénon, n’importe quel petit branleur un peu friqué, peut profiter de trois jours de RTT pour gravir l’Everest. Tout se perd, décidément.
Les Lexbey, on aura beau dire, malgré leur production artisanale et leurs finitions impeccables, c’est pas des chaussures pour marcher plus d’un quart d’heure. Ce sont des chaussures d’hommes d’affaires qui circulent en taxi ou en voiture avec chauffeur, et qui préfèrent les longs couloirs des grandes entreprises et des ministères. Et, d’ailleurs, par les temps qui courent, est-il bien prudent d’en porter ? Il aurait peut-être mieux fait de se faire livrer une de ces paires de… bon sang, le nom lui échappe, et dire qu’il n’a même pas son portable sur lui pour faire une recherche… ces chaussures de sport, là, qui n’en sont pas réellement, qui ont remplacé ce que de son temps on appelait les chaussures de ville. Qui portent le nom des barres chocolatées de son enfance… des sneakers, voilà ! Mais est-ce que des sneakers, ça se porte avec un pantalon en tweed ? Et le costume, d’ailleurs, était-ce une bonne idée ? Les autres, ils auront choisi quoi ?
Il se tord les méninges, Meyers. Mais une chose est sûre, le masque de Pif le chien, ça, c’est une trouvaille. Il est bien certain que personne d’autre n’y aura pensé. Il se souvient encore avec tendresse de ce jour où son père, découvrant qu’il lisait Pif magazine, était entré dans une colère noire, lui avait arraché l’exemplaire des mains - dommage, d’ailleurs, il finissait de résoudre les énigmes des dernières pages - l’avait déchiré en autant de morceaux qu’il y avait de bagues de cigares dans les cendriers après un conseil d’administration - l’avait forcé à se laver les mains à l’acétone et avait tonné qu’il enquêterait personnellement pour savoir qui avait mis cette publication stalinienne entre les mains de son héritier. Après quoi, il l’avait obligé à lire à haute voix les pages « Investments » du Financial Times avant de l’emmener en voiturette à son dix-huit trous.
Un des événements déterminants de son parcours, avec la lecture d’Adam Smith dans l’édition de la Pléiade, offerte pour son quinzième anniversaire. Son père, ce héros qui lui avait appris la vie.
Au tournant, il aperçoit l’entrée. Il y a déjà des voitures, deux Mercédès, une Bentley, une Bugatti et même, ça devient de plus en plus rare, une Rolls-Royce. Hummm… un homme de goût donc, parmi les invités. Il se fait fort de le distinguer au milieu des participants. Mais alors… les autres sont venus en voiture ? Ils n’ont pas, comme lui, choisi la discrétion ? Une Limousine le double puis ralentit. Une Limousine ?? Pourquoi choisir un site désaffecté si c’est pour s’y rendre comme on va au G7 ? La vitre arrière descend et une tête émerge : masque de Margaret Thatcher.
— Meyers ? Montez ! Je vous conduis sur les derniers cents mètres.
Le chauffeur vient lui ouvrir la portière. Il plie en deux son mètre quatre-vingt-dix pour monter et s’installe sur la banquette en cuir.
— Bonjour, Arnault. Vous m’avez reconnu malgré mon masque ?
Bernard Arnault Junior, car c’est bien lui, éclate d’un rire frais comme la coupe de champagne qu’il lui tend et fait signe au chauffeur de redémarrer.
— D’où arrivez-vous comme ça, Meyers, pedibus ? Votre chauffeur avait peur de se faire égorger dans ces lieux mal famés ?
— Voyez-vous Arnault, énonce gravement Meyers, je me demande si nous n’avons pas péché par excès d’orgueil. Sous De Villiers, à force d’étaler nos richesses, on a obtenu une révolte de sans-culottes. Baroin élu, nous avons cru en être quittes pour la peur. Et résultat, on se retrouve aujourd’hui avec un Pol Pot déguisé en Tony Montana qui fait assassiner ses partisans au sein même de l’Assemblée. Entre vous et moi, Arnault, nos jours sont comptés.
— Voyons, voyons, Meyers, nous préparons la riposte. L’heure est grave, mais rien n’est désespéré.
Le temps de cet échange, la voiture s’est garée devant un ancien centre de valorisation des déchets, à l’abandon depuis que les travailleurs pauvres et les laissés-pour-compte font eux-mêmes le tri dans les poubelles. Drôle d’endroit pour une rencontre, songe Meyers.
Arnault le guide à l’intérieur du bâtiment. Dans ce hall d’usine haut de plafond, une dizaine de personnes, adossées aux tapis de tri pas encore démontés, boivent du champagne. Au fond de l’immense atelier, quelques balles de déchets qu’aucun recycleur ne viendra plus collecter.
Un jeune homme - masque de Ronald Reagan - vient les accueillir, serre chaleureusement la main d’Arnault, et ordonne à un serveur qu’on leur apporte une coupe. Ma deuxième de la journée, se dit Meyers, et il n’est pas encore midi.
— Meyers, permettez-moi de vous présenter mon futur gendre, Hassane El Mahdi.
— Enchanté, Monsieur El Mahdi.
Le jeune homme s’incline poliment devant Meyers, débite avec conviction quelques politesses bien tournées, puis s’éloigne pour donner des instructions au personnel. Arnault saisit le bras de Meyers et l’emmène plus loin.
— Charmant, n’est-ce pas ? On en pince tous pour lui, dans la famille. On ne pouvait pas rêver mieux pour Anne-Charlotte.
— El Mahdi… C’est un nom… marocain, n’est-ce pas ?
Arnault éclate de rire :
— Vous craignez une mésalliance dans la famille Arnault ? Les arrière-grands-parents d’Hassane étaient déjà français, Meyers. Son bisaïeul a été naturalisé sous Giscard d’Estaing à la demande de la famille Dassault, avec qui il était en affaires. Que voulez-vous ? Il est loin le temps où nous pouvions montrer notre magnanimité et notre ouverture d’esprit en faisant entrer un métèque dans nos familles. Aujourd’hui, ce sont eux qui nous en remontrent en matière de business. Et même de machiavélisme. Regardez Tahgui… Par comparaison, soit dit en passant, Hassane n’a aucun mérite. Enfin, pas plus que vous et moi. C’est un héritier, il fait partie du sérail. A vingt-six ans, il est déjà à la tête d’une belle fortune. Vous serez de la noce, naturellement, ajoute-t-il en levant son verre.
Meyers sent une goutte de sueur se former entre ses omoplates et couler, lente et froide, le long de sa colonne vertébrale. La coupe de champagne se met à trembler dans sa main. Il la finit d’un trait pour masquer sa gêne :
— Mais, cher ami, avec plaisir. Mariage civil ?
— Pour le civil, on a vu les choses en grand. La mairie de Paris, qui est encore à nous, Dieu merci. Et pour le mariage religieux…
Meyers sent la dernière gorgée de champagne faire un tour de grand-huit dans son estomac. Il se voit déjà retirer ses chaussures à l’entrée de la Grande Mosquée de Paris en demandant à Dieu, le vrai, celui des Chrétiens descendants de Saint-Louis, de lui pardonner au nom du pragmatisme cette incursion en territoire infidèle.
— Eh bien, Meyers, pour le mariage religieux ? Vous ne devinez pas ?
Meyers essaie de sourire sans grimacer :
— Je suppose que, pour le bonheur de ses enfants, on est prêt à certaines…
— … folies ? Ah, vous pouvez le dire ! La cathédrale, mon cher, Notre-Dame de Paris !! L’Etat et l’Eglise nous doivent bien ça, avec tout le fric que mon père a mis dans la reconstruction !
Le soulagement doit se lire sur le visage de Meyers. Arnault lui donne une tape dans le dos :
— Pourquoi ? Qu’est-ce que vous alliez vous imaginer ? Hassane est aussi chrétien que vous et moi ! Enfin, autant que moi, en tous cas… Il n’y a guère que vous et De Villiers, cher ami, pour faire encore vos Pâques et manger du poisson le vendredi. De Villiers d’ailleurs, j’espère bien qu’il viendra au mariage. Je compte sur vous pour le convaincre, n’est-ce pas ? Et je ne parle pas que du mariage, bien entendu… Politiquement, le vieux fou est mort pour de bon, mais il n’y a que les bolcheviques pour faire table rase du jour au lendemain : il a encore des réseaux et ses soutiens doivent devenir nos soutiens. Vous ne me contredirez pas, vous qui joignez vos forces aux nôtres.
Meyers n’a pas le temps d’articuler une réponse évasive :
— Mais qui vois-je venir ? s’exclame Arnault. Voici l’homme de la situation, un autre allié de poids, à son corps défendant. Notre Unabomber national !
Un individu de taille moyenne, sans masque, la trentaine, s’approche d’eux. Il ne sourit pas. Il a même l’air passablement contrarié.
— Meyers, laissez-moi vous présenter Elric. C’est bien ainsi que vous souhaitez qu’on vous appelle, n’est-ce pas ?
— Enchanté, Monsieur… Elric, hésite Meyers, jamais à l’aise avec les surnoms et les pseudonymes.
Le temps d’une brève poignée de main, Meyers se sent dévisagé comme a dû l’être Louis XVI par Robespierre.
— Elric dirige la Fédération néo-anarchiste, reprend Arnault. Vous savez, celle à laquelle nous devons tant…
— Les anarchistes ont un chef ? demande naïvement Meyers.
— Néo-anarchistes, corrige Elric. Et nous sommes, tous les trois - il désigne deux jeunes types aux cheveux longs qui regardent leurs coupes de champagne en hésitant, dans un coin - mandatés par la Fédération. Un chef… pourquoi pas un dieu, tant que vous y êtes ?
Il porte un pull-over, un jean délavé, et aux pieds…
— Ce sont des sneakers ? Il paraît qu’on est dedans comme dans des pantoufles. Vous m’indiquerez l’adresse de votre chausseur ?
— Ah, Meyers, toujours le mot pour rire, commente Arnault tandis qu’Elric, les poings serrés, rejoint deux camarades devant une machine de tri optique.
Meyers, du regard, fait le tour de tous les invités. Il en dénombre une vingtaine, dont une demi-douzaine de femmes. La plupart ont rejoint le mystérieux réseau Arcane, dont il se tient le plus éloigné possible. Tous appartiennent au meilleur milieu, à l’exception notable, et bien naturelle au fond, des trois anarchistes. Mais qui est le propriétaire de la Rolls ? Il entreprend une observation minutieuse de chacun et chacune. Difficile, avec les masques, de se faire une opinion bien informée : deux Poutine, un Kim Jong Un, quelques Mickeys - quel manque d’originalité - , un Picasso période cubiste - et, là, discutant avec Karl Marx… Ah ! Il tient peut-être sa perle !
— Arnault, qui est cet homme qui porte un masque de Pierre-Edouard Stérin ? Là-bas, sous la cabine de tri.
— Ah, mais non ! Vous n'y êtes pas ! C’est le vrai ! Ne le répétez pas, surtout : il est venu incognito. Il ne s’était pas positionné après la chute de De Villiers. Il attendait de voir. Avec la Purge, il a bien fallu qu’il sorte du bois. Le massacre au Parlement, ce fut, en quelque sorte, son Pearl Harbor à lui.
Un signe discret d’Hassane indique à Arnault que tous les invités sont arrivés :
— Chers amis, je vous propose de rejoindre la salle des commandes. Vous nous pardonnerez l’aménagement spartiate des lieux. Nous avons fait au mieux. Bientôt, on se réunira au Lutétia, comme au bon vieux temps.
Guidés par un personnel stylé - tout de même, se dit à part lui Meyers, les jupes de ces soubrettes sont un peu courtes, quoique seyantes, et les chemises des jeunes serveurs trop ajustées - les participants montent les marches d’un escalier hélicoïdal en acier galvanisé. Ils atteignent une pièce que, dans un autre lieu, il aurait appelé salle de contrôle d’une base de lancement, tant il y a d’ordinateurs, de boutons, d’écrans… Il comprend mieux à présent qu’il puisse exister des ingénieurs en rudologie, même si, entre nous, ça ne fait pas sérieux. De confortables fauteuils, disposés en cercle, les attendent. Il est invité à s’asseoir entre Elric et Arnault, qui reprend immédiatement la parole :
— Chers amis, vous nous voyez disposés comme au temps des chevaliers de la Table Ronde. Très modestement, comme jadis Arthur, primus inter pares, je m’arroge le droit d’ouvrir les débats. Comme vous le savez…
Meyers se penche vers Elric :
— Primus inter pares, j’avoue n’avoir jamais bien compris cette expression. Là où il y a des pares, il ne saurait y avoir de primus, non ?
— Ne m’en parlez pas, marmonne Elric, renfrogné.
— … unis par les circonstances, je ne doute pas que nous saurons montrer un front commun, aussi étonnante, je le concède, que puisse paraître notre alliance.
— Alliance, alliance… intervient Elric. Il faudrait s’entendre sur les termes…
— Cher ami, passez-moi pour l’heure cette audace sémantique. Je vous promets de tout mettre au vote en fin de réunion. Pouvons-nous nous accorder au moins sur un point ? Nous souhaitons tous obtenir la chute de Ridge Tahgui, quelles que soient par ailleurs nos - très - nettes divergences… idéologiques ? Approuvez-vous l’emploi de cet adjectif, Elric ?
— Le capitalisme est indéniablement une idéologie, ça vous ne m’en…
— Nous sommes donc d’accord. Face à la catastrophe que représente l’élection d’un trafiquant de drogue aux plus hautes fonctions, et devant les méthodes qu’il adopte, allons droit à l’essentiel. Le programme économique de Tahgui promet de nous mener tous à la ruine. Les chefs d’entreprise ici présents ne me contrediront pas. (Hochements de tête sur la plupart des sièges. Grimaces des anarchistes.) La prochaine mesure inscrite aux débats de l’Assemblée est la loi NSS. (Grognements scandalisés.) Ah, on peut dire qu’il entre dans le dur, après une année d’échauffement, notre leader Maximo. Mais peu importe la vulgarité de cette mesure. Elle est selon moi symptomatique de tout ce que cet homme prétend faire. Nous n’avons pas bougé sur sa réforme de la Justice. Rien à nous reprocher (Rires francs). Pas bougé non plus sur la nationalisation du Dragon. Nous n’allions pas risquer notre vie pour quelques pilules ! (Nouveaux rires, moins sonores). Mais il va trop loin, cette fois. Félix, s’il vous plaît, lancez le diaporama. Alors, la loi Nationalisation des Services Sexuels. Elle prévoit de recenser tous les travailleurs du sexe de ce pays et de les faire travailler pour le compte de l’État dans des lieux dédiés. (Grognements scandalisés.) Examinons la proposition le plus objectivement possible. Vous vous doutez bien que, attaché comme je le suis au libéralisme, je ne puis être qu’opposé, mais enfin… Faisons un effort. Il est certain que la mesure présente des avantages : contrôle du milieu de la prostitution, démantèlement des réseaux et fin de l’esclavage dont sont victimes ces malheureuses, - et ces malheureux, il faut bien le dire - , versement d’un salaire décent, réponse publique à la misère sexuelle dont souffrent tant de nos concitoyens. On peut partir de cette base pour échanger nos opinions ? Elric, votre avis ?
— La marchandisation des corps, par l’Etat ou par les réseaux mafieux, c’est du pareil au même. Le proxénétisme, c’est le système capitaliste porté jusqu’au bout de sa logique, une logique destructrice de l’individu et du lien social. Quand nous aurons libéré l’être humain de l’esclavage et de la propriété…
— … la propriété c’est le vol, intervient Meyers, avant de rougir devant l’air interloqué d’Arnault et de tous les gens bien habillés.
— … par conséquent de tous les préjugés bourgeois, de toutes les entraves à la liberté, le mot même de prostitution n’aura plus de sens. Il n’y a rien à défendre dans cette mesure, pas plus que dans le reste du programme de Tahgui.
— Sans compter que tout cela n’est pas très catholique, murmure Meyers en jetant malgré lui un regard aux soubrettes.
— Nous sommes donc d’accord, reprend Arnault. Mais j’irai plus loin. Si vous me permettez une analogie, cette première loi « liberticide », j’ose le mot, c’est comme la séquence d’ouverture d’un film : si un éléphant défèque dans les premières minutes, c’est qu’il faut s’attendre à d’autres morceaux de bravoure scatologiques dans la suite de l’œuvre. A première vue, la loi NSS, ce n’est jamais que la réouverture des maisons closes, au contrôle étatique près. Au fond, je m’en désintéresserais si ce premier contrôle des flux (Sourires chez les anarchistes) n’était pas le prélude à une reprise en main inacceptable de l’économie productive. Ce qui m’amène à une autre loi que nous prépare Tahgui : après la nationalisation du Dragon, de la chaîne de production à la distribution, maintenant, le sexe, et demain ? (Agitation sur tous les sièges) Je sais. Je sais, mes amis, combien vous êtes inquiets. Je partage vos craintes. D’abord, pour des questions morales, bien entendu (Quelques ricanements). Est-il décent qu’un Etat s’enrichisse en détruisant la santé des citoyens ?
— Ah parce que ça vous préoccupe, ça ? explose Elric. Vous et vos lobbies qui bataillez pour le démantèlement de la Sécurité sociale, vous qui avez applaudi le passage de l’âge de la retraite à 70 ans sous le règne du vieux Satyre ? Vous qui…
— Toujours les mêmes rengaines gauchistes, interrompt à son tour une femme - masque de sanglier - inconnue de Meyers. On est là pour s’écharper, ou pour trouver comment se débarrasser de Tahgui et compagnie ?
— Vous avez raison, reprend Arnault. Et nous allons y venir. Laissez-moi rappeler auparavant que la toute récente légalisation du Dragon, c’est le prélude à une mainmise de l’État, donc de Tahgui et de sa mafia, sur l’ensemble du secteur pharmaceutique : la chimie, l’extraction, la fabrication, la recherche et développement, le transport, les grossistes, les détaillants. Dans le meilleur des cas, pour nous, il déléguera à quelques entreprises privées et constituera une rente étatique. Dans le pire des cas, sa mafia gardera le contrôle, en toute impunité. Et ce n’est qu’un début… Avec une Assemblée terrorisée, que ne fera-t-il pas ? Mesdames, Messieurs, chers amis, nous n’avons pas débarrassé le monde du communisme en 1990 pour voir émerger un nouvel ordre autoritaire aux ramifications multiples. Alors, je vous demande gravement, avec la pleine conscience de la responsabilité qui nous incombe : à quoi sommes-nous prêts pour libérer le pays ?
— A quoi bon tourner autour du pot ? reprend la femme à la tête de sanglier. On le sait ce qu’il faut faire : le chaos a mené cet homme-là où il est, le chaos l’en chassera. Nous reprendrons le pouvoir !
— Un coup d’État ? Le dernier qui a réussi c’est…
Meyers, grisé par la perspective et les deux coupes de champagne, bondit de son siège :
— … celui du 2 décembre 1851 ! Louis-Napoléon Bonaparte ! « La France a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. » Ah ! qu’il est bon, quand le pays souffre, d’avoir pour soi l’Histoire, celle des grands hommes, et des grandes décisions !
Tous les regards sont tournés vers lui. Il se rassoit, gêné :
— Enfin, bien sûr, il faut y réfléchir. Ça peut mal tourner…
— Sommes-nous prêts à faire couler le sang ? Tahgui, lui, n’a pas hésité.
Cette fois, les regards se portent sur les trois anarchistes :
— C’est donc pour cela que vous nous avez fait venir ? s’insurge Elric. J’aurais dû m’en douter. Après tout, c’est cohérent avec vos principes ! Quand on réduit la classe ouvrière en esclavage, on ne recule pas devant le meurtre commandité !
— Rappelez-moi le nombre de morts lors de l’attentat du Tour de France ?
— Ce n’est pas ce que nous voulions ! L’opération « Au Puits, le Fou » avait pour but de semer la panique parmi la classe dirigeante et les possédants, en aucun cas de prendre un pouvoir dont nous ne voulons pas ! Le moment de l’insurrection ne se décrète pas ! Nous ne pouvons que la préparer, brique par brique, dans une lutte quotidienne contre les institutions dévoyées de la bourgeoisie. Mais l’étincelle qui donnera vie à une société de femmes et d’hommes enfin libres, égaux, solidaires, cette étincelle, seul le peuple peut la produire, le jour où il l’aura décidé. Et ce jour-là, nous serons à ses côtés. Et ce jour-là, peut-être, oui, le sang coulera, si les circonstances l’exigent. Nous y sommes prêts. Mais le meurtre planifié, mais le meurtre dont on s’arroge le droit au nom d’une prétendue supériorité sur le genre humain, mais le meurtre qu’on commet pour assouvir de viles pulsions au prétexte de libérer la masse de ses semblables, non, mille fois non ! Pas pour moi. Par pour les nôtres !
— Donc vous pourriez tuer Tahgui s’il tâchait de prendre votre barricade, dans un affrontement d’homme à homme, mais pas l’exécuter de sang-froid ?
— Soyons sérieux, Arnault, si j’étais prêt à préméditer la mort d’un homme, j’aurais commencé par vous, et vous ne seriez pas là à essayer de nous recruter pour l’exécution de vos basses œuvres ! La nature de la société dont nous rêvons dépendra aussi de la manière dont nous l’aurons construite : je refuse d’agir guidé par ma seule haine d’un homme ! (Moqueries appuyées sur tous les sièges)
— Je n’ai pas plus qu’un autre le goût du sang, reprend Arnault après avoir ramené le calme. Mais je l’affirme sans détour : il mourra, ou il emportera la France avec lui !
— Tuez-le vous-mêmes ! tonne Elric. Que les loups se dévorent entre eux !
— Votre discours est très éclairant, malgré ses apories. Il me permet de dresser le portrait-robot de l’homme dont nous avons besoin. Un homme qui n’ait pas le goût de la violence. Un homme qui ne soit pas animé par la haine. Un homme qui reconnaisse la nécessité du meurtre tout en la déplorant. Un homme, en un mot, qui ne soit pas guidé par les passions aveugles, mais par l’Amour clairvoyant.
— L’Amour de Christ ! s’écrie Meyers, dans un nouvel élan d’enthousiasme, il nous faut un nouveau saint pour mener la croisade !
L’assistance se tourne à nouveau vers lui. Un grand silence se fait.
— Non, non, bredouille-t-il non, pas moi, comment voulez-vous… un homme comme moi... Non, c’est impossible…
Le silence, les regards insistants, surtout celui d’Arnault… Meyers s’effondre sur son siège, la tête dans les mains. Comment en est-il arrivé là, avec son masque de Pif le chien ? C’est alors qu’une voix calme s’élève, tout près :
— Précisément, Meyers. Pour parodier un philosophe païen, je vous dirai qu’il faut confier le meurtre à ceux qui ne le veulent pas. Qui mieux que vous pourrait se voir investi de cette mission ? Vous l’accomplirez sans passion mauvaise, sans folie destructrice, avec le sens des responsabilités, avec à l’horizon l’avenir de la France. Vous aurez le geste juste, le geste divin. Meyers, vous êtes l’homme de la situation. Je vous en conjure, soyez notre Hugues de Vermandois.
Il relève la tête. Devant lui se tient Pierre-Edouard Stérin. L’homme de goût, l’homme à la Rolls. Le parangon de la droite catholique. On dit qu’il a la ligne directe de Sa Sainteté, lorsqu’il veut se confesser. Il tend la main : Meyers tombe à ses genoux et baise sa chevalière, sous les applaudissements de l’assemblée.
Les Lexbey, on aura beau dire, malgré leur production artisanale et leurs finitions impeccables, c’est pas des chaussures pour marcher plus d’un quart d’heure. Ce sont des chaussures d’hommes d’affaires qui circulent en taxi ou en voiture avec chauffeur, et qui préfèrent les longs couloirs des grandes entreprises et des ministères. Et, d’ailleurs, par les temps qui courent, est-il bien prudent d’en porter ? Il aurait peut-être mieux fait de se faire livrer une de ces paires de… bon sang, le nom lui échappe, et dire qu’il n’a même pas son portable sur lui pour faire une recherche… ces chaussures de sport, là, qui n’en sont pas réellement, qui ont remplacé ce que de son temps on appelait les chaussures de ville. Qui portent le nom des barres chocolatées de son enfance… des sneakers, voilà ! Mais est-ce que des sneakers, ça se porte avec un pantalon en tweed ? Et le costume, d’ailleurs, était-ce une bonne idée ? Les autres, ils auront choisi quoi ?
Il se tord les méninges, Meyers. Mais une chose est sûre, le masque de Pif le chien, ça, c’est une trouvaille. Il est bien certain que personne d’autre n’y aura pensé. Il se souvient encore avec tendresse de ce jour où son père, découvrant qu’il lisait Pif magazine, était entré dans une colère noire, lui avait arraché l’exemplaire des mains - dommage, d’ailleurs, il finissait de résoudre les énigmes des dernières pages - l’avait déchiré en autant de morceaux qu’il y avait de bagues de cigares dans les cendriers après un conseil d’administration - l’avait forcé à se laver les mains à l’acétone et avait tonné qu’il enquêterait personnellement pour savoir qui avait mis cette publication stalinienne entre les mains de son héritier. Après quoi, il l’avait obligé à lire à haute voix les pages « Investments » du Financial Times avant de l’emmener en voiturette à son dix-huit trous.
Un des événements déterminants de son parcours, avec la lecture d’Adam Smith dans l’édition de la Pléiade, offerte pour son quinzième anniversaire. Son père, ce héros qui lui avait appris la vie.
Au tournant, il aperçoit l’entrée. Il y a déjà des voitures, deux Mercédès, une Bentley, une Bugatti et même, ça devient de plus en plus rare, une Rolls-Royce. Hummm… un homme de goût donc, parmi les invités. Il se fait fort de le distinguer au milieu des participants. Mais alors… les autres sont venus en voiture ? Ils n’ont pas, comme lui, choisi la discrétion ? Une Limousine le double puis ralentit. Une Limousine ?? Pourquoi choisir un site désaffecté si c’est pour s’y rendre comme on va au G7 ? La vitre arrière descend et une tête émerge : masque de Margaret Thatcher.
— Meyers ? Montez ! Je vous conduis sur les derniers cents mètres.
Le chauffeur vient lui ouvrir la portière. Il plie en deux son mètre quatre-vingt-dix pour monter et s’installe sur la banquette en cuir.
— Bonjour, Arnault. Vous m’avez reconnu malgré mon masque ?
Bernard Arnault Junior, car c’est bien lui, éclate d’un rire frais comme la coupe de champagne qu’il lui tend et fait signe au chauffeur de redémarrer.
— D’où arrivez-vous comme ça, Meyers, pedibus ? Votre chauffeur avait peur de se faire égorger dans ces lieux mal famés ?
— Voyez-vous Arnault, énonce gravement Meyers, je me demande si nous n’avons pas péché par excès d’orgueil. Sous De Villiers, à force d’étaler nos richesses, on a obtenu une révolte de sans-culottes. Baroin élu, nous avons cru en être quittes pour la peur. Et résultat, on se retrouve aujourd’hui avec un Pol Pot déguisé en Tony Montana qui fait assassiner ses partisans au sein même de l’Assemblée. Entre vous et moi, Arnault, nos jours sont comptés.
— Voyons, voyons, Meyers, nous préparons la riposte. L’heure est grave, mais rien n’est désespéré.
Le temps de cet échange, la voiture s’est garée devant un ancien centre de valorisation des déchets, à l’abandon depuis que les travailleurs pauvres et les laissés-pour-compte font eux-mêmes le tri dans les poubelles. Drôle d’endroit pour une rencontre, songe Meyers.
Arnault le guide à l’intérieur du bâtiment. Dans ce hall d’usine haut de plafond, une dizaine de personnes, adossées aux tapis de tri pas encore démontés, boivent du champagne. Au fond de l’immense atelier, quelques balles de déchets qu’aucun recycleur ne viendra plus collecter.
Un jeune homme - masque de Ronald Reagan - vient les accueillir, serre chaleureusement la main d’Arnault, et ordonne à un serveur qu’on leur apporte une coupe. Ma deuxième de la journée, se dit Meyers, et il n’est pas encore midi.
— Meyers, permettez-moi de vous présenter mon futur gendre, Hassane El Mahdi.
— Enchanté, Monsieur El Mahdi.
Le jeune homme s’incline poliment devant Meyers, débite avec conviction quelques politesses bien tournées, puis s’éloigne pour donner des instructions au personnel. Arnault saisit le bras de Meyers et l’emmène plus loin.
— Charmant, n’est-ce pas ? On en pince tous pour lui, dans la famille. On ne pouvait pas rêver mieux pour Anne-Charlotte.
— El Mahdi… C’est un nom… marocain, n’est-ce pas ?
Arnault éclate de rire :
— Vous craignez une mésalliance dans la famille Arnault ? Les arrière-grands-parents d’Hassane étaient déjà français, Meyers. Son bisaïeul a été naturalisé sous Giscard d’Estaing à la demande de la famille Dassault, avec qui il était en affaires. Que voulez-vous ? Il est loin le temps où nous pouvions montrer notre magnanimité et notre ouverture d’esprit en faisant entrer un métèque dans nos familles. Aujourd’hui, ce sont eux qui nous en remontrent en matière de business. Et même de machiavélisme. Regardez Tahgui… Par comparaison, soit dit en passant, Hassane n’a aucun mérite. Enfin, pas plus que vous et moi. C’est un héritier, il fait partie du sérail. A vingt-six ans, il est déjà à la tête d’une belle fortune. Vous serez de la noce, naturellement, ajoute-t-il en levant son verre.
Meyers sent une goutte de sueur se former entre ses omoplates et couler, lente et froide, le long de sa colonne vertébrale. La coupe de champagne se met à trembler dans sa main. Il la finit d’un trait pour masquer sa gêne :
— Mais, cher ami, avec plaisir. Mariage civil ?
— Pour le civil, on a vu les choses en grand. La mairie de Paris, qui est encore à nous, Dieu merci. Et pour le mariage religieux…
Meyers sent la dernière gorgée de champagne faire un tour de grand-huit dans son estomac. Il se voit déjà retirer ses chaussures à l’entrée de la Grande Mosquée de Paris en demandant à Dieu, le vrai, celui des Chrétiens descendants de Saint-Louis, de lui pardonner au nom du pragmatisme cette incursion en territoire infidèle.
— Eh bien, Meyers, pour le mariage religieux ? Vous ne devinez pas ?
Meyers essaie de sourire sans grimacer :
— Je suppose que, pour le bonheur de ses enfants, on est prêt à certaines…
— … folies ? Ah, vous pouvez le dire ! La cathédrale, mon cher, Notre-Dame de Paris !! L’Etat et l’Eglise nous doivent bien ça, avec tout le fric que mon père a mis dans la reconstruction !
Le soulagement doit se lire sur le visage de Meyers. Arnault lui donne une tape dans le dos :
— Pourquoi ? Qu’est-ce que vous alliez vous imaginer ? Hassane est aussi chrétien que vous et moi ! Enfin, autant que moi, en tous cas… Il n’y a guère que vous et De Villiers, cher ami, pour faire encore vos Pâques et manger du poisson le vendredi. De Villiers d’ailleurs, j’espère bien qu’il viendra au mariage. Je compte sur vous pour le convaincre, n’est-ce pas ? Et je ne parle pas que du mariage, bien entendu… Politiquement, le vieux fou est mort pour de bon, mais il n’y a que les bolcheviques pour faire table rase du jour au lendemain : il a encore des réseaux et ses soutiens doivent devenir nos soutiens. Vous ne me contredirez pas, vous qui joignez vos forces aux nôtres.
Meyers n’a pas le temps d’articuler une réponse évasive :
— Mais qui vois-je venir ? s’exclame Arnault. Voici l’homme de la situation, un autre allié de poids, à son corps défendant. Notre Unabomber national !
Un individu de taille moyenne, sans masque, la trentaine, s’approche d’eux. Il ne sourit pas. Il a même l’air passablement contrarié.
— Meyers, laissez-moi vous présenter Elric. C’est bien ainsi que vous souhaitez qu’on vous appelle, n’est-ce pas ?
— Enchanté, Monsieur… Elric, hésite Meyers, jamais à l’aise avec les surnoms et les pseudonymes.
Le temps d’une brève poignée de main, Meyers se sent dévisagé comme a dû l’être Louis XVI par Robespierre.
— Elric dirige la Fédération néo-anarchiste, reprend Arnault. Vous savez, celle à laquelle nous devons tant…
— Les anarchistes ont un chef ? demande naïvement Meyers.
— Néo-anarchistes, corrige Elric. Et nous sommes, tous les trois - il désigne deux jeunes types aux cheveux longs qui regardent leurs coupes de champagne en hésitant, dans un coin - mandatés par la Fédération. Un chef… pourquoi pas un dieu, tant que vous y êtes ?
Il porte un pull-over, un jean délavé, et aux pieds…
— Ce sont des sneakers ? Il paraît qu’on est dedans comme dans des pantoufles. Vous m’indiquerez l’adresse de votre chausseur ?
— Ah, Meyers, toujours le mot pour rire, commente Arnault tandis qu’Elric, les poings serrés, rejoint deux camarades devant une machine de tri optique.
Meyers, du regard, fait le tour de tous les invités. Il en dénombre une vingtaine, dont une demi-douzaine de femmes. La plupart ont rejoint le mystérieux réseau Arcane, dont il se tient le plus éloigné possible. Tous appartiennent au meilleur milieu, à l’exception notable, et bien naturelle au fond, des trois anarchistes. Mais qui est le propriétaire de la Rolls ? Il entreprend une observation minutieuse de chacun et chacune. Difficile, avec les masques, de se faire une opinion bien informée : deux Poutine, un Kim Jong Un, quelques Mickeys - quel manque d’originalité - , un Picasso période cubiste - et, là, discutant avec Karl Marx… Ah ! Il tient peut-être sa perle !
— Arnault, qui est cet homme qui porte un masque de Pierre-Edouard Stérin ? Là-bas, sous la cabine de tri.
— Ah, mais non ! Vous n'y êtes pas ! C’est le vrai ! Ne le répétez pas, surtout : il est venu incognito. Il ne s’était pas positionné après la chute de De Villiers. Il attendait de voir. Avec la Purge, il a bien fallu qu’il sorte du bois. Le massacre au Parlement, ce fut, en quelque sorte, son Pearl Harbor à lui.
Un signe discret d’Hassane indique à Arnault que tous les invités sont arrivés :
— Chers amis, je vous propose de rejoindre la salle des commandes. Vous nous pardonnerez l’aménagement spartiate des lieux. Nous avons fait au mieux. Bientôt, on se réunira au Lutétia, comme au bon vieux temps.
Guidés par un personnel stylé - tout de même, se dit à part lui Meyers, les jupes de ces soubrettes sont un peu courtes, quoique seyantes, et les chemises des jeunes serveurs trop ajustées - les participants montent les marches d’un escalier hélicoïdal en acier galvanisé. Ils atteignent une pièce que, dans un autre lieu, il aurait appelé salle de contrôle d’une base de lancement, tant il y a d’ordinateurs, de boutons, d’écrans… Il comprend mieux à présent qu’il puisse exister des ingénieurs en rudologie, même si, entre nous, ça ne fait pas sérieux. De confortables fauteuils, disposés en cercle, les attendent. Il est invité à s’asseoir entre Elric et Arnault, qui reprend immédiatement la parole :
— Chers amis, vous nous voyez disposés comme au temps des chevaliers de la Table Ronde. Très modestement, comme jadis Arthur, primus inter pares, je m’arroge le droit d’ouvrir les débats. Comme vous le savez…
Meyers se penche vers Elric :
— Primus inter pares, j’avoue n’avoir jamais bien compris cette expression. Là où il y a des pares, il ne saurait y avoir de primus, non ?
— Ne m’en parlez pas, marmonne Elric, renfrogné.
— … unis par les circonstances, je ne doute pas que nous saurons montrer un front commun, aussi étonnante, je le concède, que puisse paraître notre alliance.
— Alliance, alliance… intervient Elric. Il faudrait s’entendre sur les termes…
— Cher ami, passez-moi pour l’heure cette audace sémantique. Je vous promets de tout mettre au vote en fin de réunion. Pouvons-nous nous accorder au moins sur un point ? Nous souhaitons tous obtenir la chute de Ridge Tahgui, quelles que soient par ailleurs nos - très - nettes divergences… idéologiques ? Approuvez-vous l’emploi de cet adjectif, Elric ?
— Le capitalisme est indéniablement une idéologie, ça vous ne m’en…
— Nous sommes donc d’accord. Face à la catastrophe que représente l’élection d’un trafiquant de drogue aux plus hautes fonctions, et devant les méthodes qu’il adopte, allons droit à l’essentiel. Le programme économique de Tahgui promet de nous mener tous à la ruine. Les chefs d’entreprise ici présents ne me contrediront pas. (Hochements de tête sur la plupart des sièges. Grimaces des anarchistes.) La prochaine mesure inscrite aux débats de l’Assemblée est la loi NSS. (Grognements scandalisés.) Ah, on peut dire qu’il entre dans le dur, après une année d’échauffement, notre leader Maximo. Mais peu importe la vulgarité de cette mesure. Elle est selon moi symptomatique de tout ce que cet homme prétend faire. Nous n’avons pas bougé sur sa réforme de la Justice. Rien à nous reprocher (Rires francs). Pas bougé non plus sur la nationalisation du Dragon. Nous n’allions pas risquer notre vie pour quelques pilules ! (Nouveaux rires, moins sonores). Mais il va trop loin, cette fois. Félix, s’il vous plaît, lancez le diaporama. Alors, la loi Nationalisation des Services Sexuels. Elle prévoit de recenser tous les travailleurs du sexe de ce pays et de les faire travailler pour le compte de l’État dans des lieux dédiés. (Grognements scandalisés.) Examinons la proposition le plus objectivement possible. Vous vous doutez bien que, attaché comme je le suis au libéralisme, je ne puis être qu’opposé, mais enfin… Faisons un effort. Il est certain que la mesure présente des avantages : contrôle du milieu de la prostitution, démantèlement des réseaux et fin de l’esclavage dont sont victimes ces malheureuses, - et ces malheureux, il faut bien le dire - , versement d’un salaire décent, réponse publique à la misère sexuelle dont souffrent tant de nos concitoyens. On peut partir de cette base pour échanger nos opinions ? Elric, votre avis ?
— La marchandisation des corps, par l’Etat ou par les réseaux mafieux, c’est du pareil au même. Le proxénétisme, c’est le système capitaliste porté jusqu’au bout de sa logique, une logique destructrice de l’individu et du lien social. Quand nous aurons libéré l’être humain de l’esclavage et de la propriété…
— … la propriété c’est le vol, intervient Meyers, avant de rougir devant l’air interloqué d’Arnault et de tous les gens bien habillés.
— … par conséquent de tous les préjugés bourgeois, de toutes les entraves à la liberté, le mot même de prostitution n’aura plus de sens. Il n’y a rien à défendre dans cette mesure, pas plus que dans le reste du programme de Tahgui.
— Sans compter que tout cela n’est pas très catholique, murmure Meyers en jetant malgré lui un regard aux soubrettes.
— Nous sommes donc d’accord, reprend Arnault. Mais j’irai plus loin. Si vous me permettez une analogie, cette première loi « liberticide », j’ose le mot, c’est comme la séquence d’ouverture d’un film : si un éléphant défèque dans les premières minutes, c’est qu’il faut s’attendre à d’autres morceaux de bravoure scatologiques dans la suite de l’œuvre. A première vue, la loi NSS, ce n’est jamais que la réouverture des maisons closes, au contrôle étatique près. Au fond, je m’en désintéresserais si ce premier contrôle des flux (Sourires chez les anarchistes) n’était pas le prélude à une reprise en main inacceptable de l’économie productive. Ce qui m’amène à une autre loi que nous prépare Tahgui : après la nationalisation du Dragon, de la chaîne de production à la distribution, maintenant, le sexe, et demain ? (Agitation sur tous les sièges) Je sais. Je sais, mes amis, combien vous êtes inquiets. Je partage vos craintes. D’abord, pour des questions morales, bien entendu (Quelques ricanements). Est-il décent qu’un Etat s’enrichisse en détruisant la santé des citoyens ?
— Ah parce que ça vous préoccupe, ça ? explose Elric. Vous et vos lobbies qui bataillez pour le démantèlement de la Sécurité sociale, vous qui avez applaudi le passage de l’âge de la retraite à 70 ans sous le règne du vieux Satyre ? Vous qui…
— Toujours les mêmes rengaines gauchistes, interrompt à son tour une femme - masque de sanglier - inconnue de Meyers. On est là pour s’écharper, ou pour trouver comment se débarrasser de Tahgui et compagnie ?
— Vous avez raison, reprend Arnault. Et nous allons y venir. Laissez-moi rappeler auparavant que la toute récente légalisation du Dragon, c’est le prélude à une mainmise de l’État, donc de Tahgui et de sa mafia, sur l’ensemble du secteur pharmaceutique : la chimie, l’extraction, la fabrication, la recherche et développement, le transport, les grossistes, les détaillants. Dans le meilleur des cas, pour nous, il déléguera à quelques entreprises privées et constituera une rente étatique. Dans le pire des cas, sa mafia gardera le contrôle, en toute impunité. Et ce n’est qu’un début… Avec une Assemblée terrorisée, que ne fera-t-il pas ? Mesdames, Messieurs, chers amis, nous n’avons pas débarrassé le monde du communisme en 1990 pour voir émerger un nouvel ordre autoritaire aux ramifications multiples. Alors, je vous demande gravement, avec la pleine conscience de la responsabilité qui nous incombe : à quoi sommes-nous prêts pour libérer le pays ?
— A quoi bon tourner autour du pot ? reprend la femme à la tête de sanglier. On le sait ce qu’il faut faire : le chaos a mené cet homme-là où il est, le chaos l’en chassera. Nous reprendrons le pouvoir !
— Un coup d’État ? Le dernier qui a réussi c’est…
Meyers, grisé par la perspective et les deux coupes de champagne, bondit de son siège :
— … celui du 2 décembre 1851 ! Louis-Napoléon Bonaparte ! « La France a compris que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. » Ah ! qu’il est bon, quand le pays souffre, d’avoir pour soi l’Histoire, celle des grands hommes, et des grandes décisions !
Tous les regards sont tournés vers lui. Il se rassoit, gêné :
— Enfin, bien sûr, il faut y réfléchir. Ça peut mal tourner…
— Sommes-nous prêts à faire couler le sang ? Tahgui, lui, n’a pas hésité.
Cette fois, les regards se portent sur les trois anarchistes :
— C’est donc pour cela que vous nous avez fait venir ? s’insurge Elric. J’aurais dû m’en douter. Après tout, c’est cohérent avec vos principes ! Quand on réduit la classe ouvrière en esclavage, on ne recule pas devant le meurtre commandité !
— Rappelez-moi le nombre de morts lors de l’attentat du Tour de France ?
— Ce n’est pas ce que nous voulions ! L’opération « Au Puits, le Fou » avait pour but de semer la panique parmi la classe dirigeante et les possédants, en aucun cas de prendre un pouvoir dont nous ne voulons pas ! Le moment de l’insurrection ne se décrète pas ! Nous ne pouvons que la préparer, brique par brique, dans une lutte quotidienne contre les institutions dévoyées de la bourgeoisie. Mais l’étincelle qui donnera vie à une société de femmes et d’hommes enfin libres, égaux, solidaires, cette étincelle, seul le peuple peut la produire, le jour où il l’aura décidé. Et ce jour-là, nous serons à ses côtés. Et ce jour-là, peut-être, oui, le sang coulera, si les circonstances l’exigent. Nous y sommes prêts. Mais le meurtre planifié, mais le meurtre dont on s’arroge le droit au nom d’une prétendue supériorité sur le genre humain, mais le meurtre qu’on commet pour assouvir de viles pulsions au prétexte de libérer la masse de ses semblables, non, mille fois non ! Pas pour moi. Par pour les nôtres !
— Donc vous pourriez tuer Tahgui s’il tâchait de prendre votre barricade, dans un affrontement d’homme à homme, mais pas l’exécuter de sang-froid ?
— Soyons sérieux, Arnault, si j’étais prêt à préméditer la mort d’un homme, j’aurais commencé par vous, et vous ne seriez pas là à essayer de nous recruter pour l’exécution de vos basses œuvres ! La nature de la société dont nous rêvons dépendra aussi de la manière dont nous l’aurons construite : je refuse d’agir guidé par ma seule haine d’un homme ! (Moqueries appuyées sur tous les sièges)
— Je n’ai pas plus qu’un autre le goût du sang, reprend Arnault après avoir ramené le calme. Mais je l’affirme sans détour : il mourra, ou il emportera la France avec lui !
— Tuez-le vous-mêmes ! tonne Elric. Que les loups se dévorent entre eux !
— Votre discours est très éclairant, malgré ses apories. Il me permet de dresser le portrait-robot de l’homme dont nous avons besoin. Un homme qui n’ait pas le goût de la violence. Un homme qui ne soit pas animé par la haine. Un homme qui reconnaisse la nécessité du meurtre tout en la déplorant. Un homme, en un mot, qui ne soit pas guidé par les passions aveugles, mais par l’Amour clairvoyant.
— L’Amour de Christ ! s’écrie Meyers, dans un nouvel élan d’enthousiasme, il nous faut un nouveau saint pour mener la croisade !
L’assistance se tourne à nouveau vers lui. Un grand silence se fait.
— Non, non, bredouille-t-il non, pas moi, comment voulez-vous… un homme comme moi... Non, c’est impossible…
Le silence, les regards insistants, surtout celui d’Arnault… Meyers s’effondre sur son siège, la tête dans les mains. Comment en est-il arrivé là, avec son masque de Pif le chien ? C’est alors qu’une voix calme s’élève, tout près :
— Précisément, Meyers. Pour parodier un philosophe païen, je vous dirai qu’il faut confier le meurtre à ceux qui ne le veulent pas. Qui mieux que vous pourrait se voir investi de cette mission ? Vous l’accomplirez sans passion mauvaise, sans folie destructrice, avec le sens des responsabilités, avec à l’horizon l’avenir de la France. Vous aurez le geste juste, le geste divin. Meyers, vous êtes l’homme de la situation. Je vous en conjure, soyez notre Hugues de Vermandois.
Il relève la tête. Devant lui se tient Pierre-Edouard Stérin. L’homme de goût, l’homme à la Rolls. Le parangon de la droite catholique. On dit qu’il a la ligne directe de Sa Sainteté, lorsqu’il veut se confesser. Il tend la main : Meyers tombe à ses genoux et baise sa chevalière, sous les applaudissements de l’assemblée.