Les chaussures

Le 26/07/2026
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par Rosalie
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Bien avant Disney, Charles Perrault déjà avait voulu nous le faire oublier : les contes dits de fée dans leurs versions populaires sont sanglants et assènent leur morale à gros coups de sabots dans ta gueule. Dans "Les chaussures", Rosalie montre délibérément les grosses ficelles du genre. La signification de cette version moderne de Cendrillon en Faust est en revanche loin d'être univoque. D'où sa subtilité.
Vous savez ce qui arrive parfois quand les gens veulent aller trop vite et trop haut ? Laissez-moi vous raconter l’histoire de cette fille… pas princesse, mais ambitieuse à en mourir. Elle est tombée sur mon ami — l’homme sombre — et elle a cru pouvoir contourner les règles.

Croyez-moi, il n’y a jamais de raccourci. Je l’ai vue signer ce pacte, sourire aux lèvres, sans se douter une seconde de ce qui l’attendait.
Et croyez-moi, les chaussures… Mieux vaut les essayer, avant de les acheter. Sinon...
Il était une fois, dans un autre monde, dans un endroit magique, féérique et merveilleux, une jeune fille.

Ce n'était pas une princesse, elle était pourtant belle à mourir, et intelligente. Elle rêvait d'un grand avenir mais ne voulait pas le construire. L'avenir quand on est princesse il est facile, mais quand on est née dans la boue, même avec des prédispositions solides, ça prend des plombes. Elle était ambitieuse, vénale mais pas stupide. Elle cherchait donc un moyen rapide de gagner des échelons.

Après maintes et maintes quêtes (finalement elle aurait ouvert une start-up, elle aurait gagné du temps) elle rencontra au fin fond du royaume dans un cadre mystique un homme sombre (pas de peau mais d'âme) qui lui proposa un marché. Il lui offrirait une paire de chaussures magiques qui lui permettrait d'afficher un rang qui n'est pas le sien, genre le prince Ali dans Aladdin... Mais elle ne devrait jamais croiser les jambes, sans quoi, elle paierait de son âme ce cadeau.

Elle accepta sans même réfléchir. Convaincue qu'elle n'aurait besoin de ces chaussures que quelques mois, que cet interdit ridicule se déjouerait facilement, et qu'une fois au pouvoir, elle pourrait les ranger proprement dans son placard et à elle la vie de château.

Elle signa donc de son sang (sinon c'est pas drôle et ça vaut pas) empocha les chaussures et partit conquérir le monde. Elle gagna rapidement la ville et chercha à s'introduire dans les milieux les plus courtois. Elle enfila ses nouvelles chaussures et réalisa rapidement qu'elles lui faisaient horriblement mal aux pieds. Peut-être aurait-elle dû vérifier la pointure. Elle se dit qu'au final, ça lui rappellerait facilement de ne pas croiser les jambes et tant mieux. Elle plaqua son sourire et entra en jeu.


Les chaussures n'étaient pas seulement trop petites, elles pulsaient autour de son pied jusqu'au cisaillement, brûlaient sous son talon, faisaient gonfler puis craquer la peau. Les ampoules au pourtour des chaussures suintaient en permanence, ce qui accentuait les frottements du cuir magique sur sa peau et la faisait hurler intérieurement de douleur. Elle retira les chaussures le premier jour avec la conviction que ce sacrifice en valait la peine. Toutefois, elle allait devoir les porter beaucoup plus souvent qu'elle ne l'imaginait, chacune de leurs apparitions entraînant le même supplice.

Elle s'inscrivit dans une bonne école, pour rencontrer de bons partis et remplir son CV. Elle se savait capable d'une carrière à la Macron et rêvait de rencontrer sa Brigitte dans un cours d'histoire ou d'économie.

Elle joua de ses chaussures juste ce qu'il faut pour les fêtes étudiantes, les cercles et les mondanités importantes. Chaque sortie la laissait en sang et avec des ampoules atroces, mais peu importe la tête qu'elle faisait, la magie la faisait paraître toujours plus noble et plus belle, et sa grimace de douleur passait pour une moue aristo savamment travaillée.

Elle résistait souvent à l'envie de croiser les jambes. Déjà parce que cette posture faisait remonter la jupe sur ses jambes élancées qu'elle savait être son atout n°1 pour séduire M. Le Duc prof d'histoire ou M. Le Comte prof d'éco. Mais surtout parce que la douleur était encore plus atroce quand elle était assise et qu'à ce moment, elle se tortillait si bien que ses camarades l'avaient surnommée "feu de plancher".

Cela faisait déjà trois longues années que notre héroïne arpentait les couloirs de l'ENA pour obtenir un diplôme et une porte vers la sortie qu'elle méritait, mais aussi trois putain d'années où les produits Scholl n'avaient plus de secret pour elle. Magie ou non, il lui semblait que plus elle voulait soulager ou soigner ses pieds et plus les chaussures se serraient, il n'y avait que quand les pieds étaient collés que la douleur passait d'insoutenable à insupportable. Elle savait, elle sentait que si elle croisait les chaussures, elles trouveraient leur configuration optimale et cesseraient de la faire souffrir. Elle se demandait même si les chaussures n'avaient pas été inversées : la droite à gauche et la gauche à droite dans un supplice pour elle comme pour elles insoutenable.

Vint enfin le moment qu'elle avait préparé durant cinq longues années : M. Le Comte l'invita au bal pour fêter son diplôme. C'était sa chance d'entrer enfin dans une famille à particule et de devenir celle qu'elle rêvait d'être. Elle accepta donc avec bonheur et sortit avec horreur ses chaussures magiques, pour la dernière fois. Elle en était convaincue.
Elle dansa, souffrit, saigna, chaque sourire masquant l’agonie. Et quand M. Le Comte la guida dans un entrechat… instinctivement, elle croisa les jambes.

Elle réalisa trop tard, quand elle disparut de la salle de bal, pour atterrir dans la grotte de l'homme sombre, ses pieds hurlant encore, brûlant comme si un feu infernal s’y était logé. Et elle sut, dans un dernier spasme de douleur grotesque, que sa vie était fichue et son âme, vendue.