DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 20/33
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
Stockholm, Avicii Arena ; les organisateurs passent du punk rock du début des années 2000 à pleins tubes, Offspring, Blink 182, Sum 41. « The Hell song » : c’est sa chanson, celle qui l’accompagne tandis qu’elle s’avance vers la cage. Autour d’elle, les barrières peinent à retenir les supporters déchaînés, venus de toute l’Europe. Tout ce que la belle alliance compte de fachos, de gros racistes pleins de bière, de nazillons aux couilles pleines de spermo-SS prêts à essaimer, de théoriciens de la violence frontale et de l’infiltration institutionnelle, et d’obsédés sexuels en tous genres, réunis dans un seul et même endroit, entassés, bavant, exorbités, hurlant, lui tendent leurs tickets, pas à une contradiction près, pour qu’elle les signe, ou juste y dépose de la transpiration, de la salive voire, don divin, du sang. Qu’elle soit fille d’un Marocain et d’une Algérienne, ils s’en moquent : le délire de pureté dans toute son incohérence. Ils adulent ce qu’ils détestent. Ils espèrent la voir perdre, se faire défoncer. Tous ces fils de putes, ces enfants de salaud, cette racaille réunie au même endroit. Et pas un seul connard qui aurait assez de couilles pour tout faire sauter. Ils lui adressent des doigts d’honneur, des saluts nazis.
— Salope ! J’espère qu’elle va t’arracher ta face de pute, te renvoyer dans ton pays !
— Ouaf, ouaf ouaf ! Ça va ma petite chienne ? T’as besoin d’un maître ? Je vais te dresser !
— Un poil ! Juste un poil, ma chérie !
Ça fait bien longtemps qu’elle ne les entend plus, ne les voit plus. Les gardes du corps sont là pour la protéger - en théorie. En réalité, ils les protègent, eux : car le premier qui la touche, qui l’effleure, il le sentira passer, l’enfer. C’est déjà arrivé, en 2027 à Manchester pendant le match contre Graziella Montagno, la nièce du Premier ministre italien. Imane, disqualifiée malgré sa victoire, pour avoir refusé d’ôter ses boucles d’oreilles, n’avait pu s’empêcher de faire une « Cantona », et de défoncer le torse d’un brave père de famille irlandais, qui s’était aventuré à lui toucher les fesses. Deux ans de suspension. Pas question de retomber dans le même piège. Elle reçoit les crachats sans broncher. Un de ces bâtards a réussi à glisser une bouteille pleine de pisse à l’intérieur de l’Aréna : il la balance, mais, gêné par l’un des gardes du corps, loupe son coup. Imane a le temps de la voir arriver : elle arme aussitôt un coup de pied retourné et renvoie la bouteille tourbillonner en l’air. La pisse gicle, tournoyante, comme d’un tuyau d’arrosage, sur les rageux en grappe, qui s’excitent de plus belle.
— Avancez, madame Rimani. On pourra pas les retenir davantage, lui suggère un des garde du corps.
Elle atteint la cage, monte les marches, se retourne, contemple la foule, tend son majeur. D’autres bouteilles pleuvent, des pièces de monnaie, des briquets. Hurlements de rage, de frustration et de désir. 99 % de mâles, 98 % de puceaux et de violeurs. Tous, ils la voudraient dans leur sous-sol, dans une cage. Leur cage. Ils devront se contenter de ça.
L’arbitre referme la grille derrière elle.
Elle n’entend plus rien du tout. Même la musique a disparu. Le temps s’arrête, l’espace se limite à cet octogone de 9 mètres de diamètre. C’est là, maintenant, qu’elle existe vraiment pour elle-même. Elle va se mettre à nu devant tout le monde.
— T’es prête ?
Qin Meilin s’est approchée, malgré les gesticulations de l’arbitre. Elle colle son front contre celui d’Imane. Ça fait partie du spectacle. Les connards dans le public sifflent, en demandent plus. Leurs transpirations se mélangent, les cheveux fins de la chinoise, « la fille du Nuke », se collent à ceux, crépus, de la « Moricaude », comme l’appelle le Figaro, qui, pas avare d’un bon mot, a titré « Imane : le jour où la Chine te brisera ». Paris Match, qui essaie de survivre en versant dans le complotisme sans vergogne, parle de match arrangé, publie des photomontages grossiers montrant les deux femmes, bras dessus, bras dessous, sur une plage nudiste au cap d’Agde.
— Il est encore temps d’abandonner, Qin
La Chinoise sourit. C’est douloureux. Pour toutes les deux. Douloureux car son visage, alors, s’éclaire un instant, comme une promesse de bonheur éphémère, un papillon qui disparaît dans les vapeurs de la rivalité…
— Tu sais que je t’abandonnerai jamais, mon amour.
— Et tu sais que je n’appartiens à personne, réplique Imane.
— Alors, que la plus pute gagne.
Elles tapent leurs poings, sans se quitter du regard. Les lumières clignotent autour d’elles, des publicités s’affichent au sol. Le speaker annonce l’enjeu, pour les plus retardés qui l’auraient oublié. Le titre de championne du monde. Imane serait la première à le doubler avec le titre de championne d’Europe. Qin, elle, règne sur l’Asie. C’est la suprématie de leur sport, le plus populaire du monde, de l’univers, qui est en jeu. Le titre de maîtresse incontestée du MMA. Femme la plus forte, la plus folle, la plus impitoyable de la galaxie. L’arbitre lève son bras. Qin et Imane le savent, c’est bien plus que ça.
Elle abaisse son bras.
Le combat commence.
Qin, dans la cage comme dans la vie, prend l’initiative. Elle multiplie les coups de pied sautés, s’appuie sur sa gauche vicieuse ; évite le corps à corps, que recherche Imane. Elles se connaissent par cœur. Chaque courbe, chaque muscle. Chaque grain de beauté. La fille du Nuke décroche un coup du talon qui brise le nez de la Moricaude ; mais Imane recule à peine, et parvient à attraper son mollet, puis à balayer son adversaire. Elle se plaque sur Qin, lui bloque le bras, enroule sa jambe autour de son cou.
La Chinoise suffoque : à chaque geste qu’elle fait pour se libérer, Imane resserre sa prise, telle un nœud coulant.
— C’est encore le moment d’abandonner. Oublie-moi, Qin.
Les spectateurs, furieux, balancent tout ce qu’ils trouvent. Des sièges arrachés aux dernières rangées. Un projecteur. Et même l’un d’entre eux, qui s’écrase en hurlant contre la grille. Un incendie se déclare dans un coin. Un début de bagarre.
— Pas… question… souffle Qin.
Imane secoue la tête.
— Idiote. T’as perdu.
Elle regarde l’arbitre, qui commence à compter.
— Non… C’est toi… qui as perdu. Si je peux pas… t’avoir… Personne ne pourra, Imane.
Qin semble sur le point de vomir. Puis, en un éclair, elle sort une lame de rasoir de sa bouche, et tranche le poignet d’Imane, qui, surprise, recule. La Chinoise se libère. L’arbitre, stupéfaite, ne sait pas quoi faire. Elle attend les consignes dans l’oreillette, puis fait signe que le combat est arrêté.
Mais ni Qin ni Imane ne l’écoutent. Elles se font à nouveau face. Le sang coule sur le torse d’Imane, et le long de sa main droite, qu’elle n’arrive plus à bouger. Qin se jette à nouveau sur elle en hurlant : elle lui enfonce son talon dans l’épaule. Imane rebondit contre la grille : la Chinoise la récupère à la volée et lui assène un coup de la paume dans le ventre, qui lui coupe la respiration.
Au sol, à quatre pattes, à bout de forces, Imane repense à sa sœur. A ce qu’elles se sont juré.
Ne plus jamais appartenir à personne.
Qin s’approche, montre son coude à la foule en délire. 20 000 fascistes convertis au communisme. Imane ne peut s’empêcher de ricaner. Ça fait des bulles de sang dans son nez. Elle relève la tête.
— Vas-y, essaie.
Qin lance son coude vers la nuque d’Imane. De toutes ses forces, de tout son amour. Elles peuvent déjà, toutes deux, imaginer la colonne vertébrale qui craque. Les deux options. L’hémorragie interne et la mort d’Imane. Ou : la paraplégie définitive, les années à vivre dans un fauteuil, dans la grande maison de Qin, à Beijing. Patiente, prisonnière et esclave.
Mais Imane, elle, a consommé son premier Dragon juste avant de monter sur le ring. Ce produit n’est pas encore considéré comme du dopage. C’est ce dénommé Ridge qui le lui a fait passer, avec un petit mot lui disant combien il l’admire, et à quel point il serait honoré si elle pouvait accepter son humble présent. Du Dragon concentré, de toute première qualité, à 5000 euros le gramme. Une pépite de lucidité.
L’effet intervient pile au moment prévu.
Tout, autour d’elle, s’arrête. Le monde est en pause. Qin flotte juste au- dessus du sol, suspendue dans son geste, son coude à quelques centimètres de la nuque d’Imane ; son visage déformé par l’effort, les larmes qui s’échappent de ses yeux et tracent, dans l’air vicié de la cage, deux traînées le long de ses tempes. Ses yeux exorbités, dans lesquels brillent une volonté sans limite : elle tourne au Nukhon, dit « Nuke », le concurrent chinois du Dragon. Elle ne se doute pas qu’Imane - qui ne cesse de répéter qu’elle ne touchera jamais à cette merde - a fini par céder, elle aussi. Parce que le combat était joué d’avance. Parce que c’était le prix de la liberté, et parce qu’elle est prête à le payer. N’importe quel prix. Toujours.
Imane s’allonge. La tigresse se fait serpent. Elle se glisse sous le coude de Qin, le long de ses hanches. Pivote autour d’elle, plaque une main sur sa joue. Colle l’autre contre la nuque qu’elle a si souvent caressée.
Puis elle tourne. Un craquement. Puis le silence. Rompu par le bruit mat du corps sans vie de la « fille du Nuke », vaincue par le Dragon, qui s’affale sur le sol de la cage.
Imane aperçoit les visages stupéfaits dans le public. L’ombre des soigneurs qui pénètrent dans la cage, mais n’osent pas s’approcher d’elle. Les gardes qui l’entourent, profitent de la sidération pour l’escorter vers la sortie. Elle se retourne pour voir le corps de Qin, recouvert d’un drap, déjà. Le brouhaha reprend. Les insultes, les crachats, les mouvements de foule, les jets de montres, de canettes.
À l’entrée du vestiaire, un homme l’attend. Il est grand, porte un costume sur mesure, et des baskets blanches. Le teint mat, les cheveux noirs, les yeux perçants. Les gardes du corps s’arrêtent. Il s’approche, et tend la main à Imane.
— Vous avez été formidable. Je vous invite à dîner.
Elle place sa main dégoulinante de sang, dont elle ne sent presque plus les doigts, dans celle de l’homme, qui la rattrape comme elle s’effondre.
— Je m’appelle Ridge, au fait. Ridge Tahgui.
Imane lève les yeux vers lui. Dans sa tête, une petite voix lui crie de s’enfuir. Mais elle n’a plus de force. Juste avant de s’évanouir, elle lui rend son sourire.
— Jamais entendu parler.
— Salope ! J’espère qu’elle va t’arracher ta face de pute, te renvoyer dans ton pays !
— Ouaf, ouaf ouaf ! Ça va ma petite chienne ? T’as besoin d’un maître ? Je vais te dresser !
— Un poil ! Juste un poil, ma chérie !
Ça fait bien longtemps qu’elle ne les entend plus, ne les voit plus. Les gardes du corps sont là pour la protéger - en théorie. En réalité, ils les protègent, eux : car le premier qui la touche, qui l’effleure, il le sentira passer, l’enfer. C’est déjà arrivé, en 2027 à Manchester pendant le match contre Graziella Montagno, la nièce du Premier ministre italien. Imane, disqualifiée malgré sa victoire, pour avoir refusé d’ôter ses boucles d’oreilles, n’avait pu s’empêcher de faire une « Cantona », et de défoncer le torse d’un brave père de famille irlandais, qui s’était aventuré à lui toucher les fesses. Deux ans de suspension. Pas question de retomber dans le même piège. Elle reçoit les crachats sans broncher. Un de ces bâtards a réussi à glisser une bouteille pleine de pisse à l’intérieur de l’Aréna : il la balance, mais, gêné par l’un des gardes du corps, loupe son coup. Imane a le temps de la voir arriver : elle arme aussitôt un coup de pied retourné et renvoie la bouteille tourbillonner en l’air. La pisse gicle, tournoyante, comme d’un tuyau d’arrosage, sur les rageux en grappe, qui s’excitent de plus belle.
— Avancez, madame Rimani. On pourra pas les retenir davantage, lui suggère un des garde du corps.
Elle atteint la cage, monte les marches, se retourne, contemple la foule, tend son majeur. D’autres bouteilles pleuvent, des pièces de monnaie, des briquets. Hurlements de rage, de frustration et de désir. 99 % de mâles, 98 % de puceaux et de violeurs. Tous, ils la voudraient dans leur sous-sol, dans une cage. Leur cage. Ils devront se contenter de ça.
L’arbitre referme la grille derrière elle.
Elle n’entend plus rien du tout. Même la musique a disparu. Le temps s’arrête, l’espace se limite à cet octogone de 9 mètres de diamètre. C’est là, maintenant, qu’elle existe vraiment pour elle-même. Elle va se mettre à nu devant tout le monde.
— T’es prête ?
Qin Meilin s’est approchée, malgré les gesticulations de l’arbitre. Elle colle son front contre celui d’Imane. Ça fait partie du spectacle. Les connards dans le public sifflent, en demandent plus. Leurs transpirations se mélangent, les cheveux fins de la chinoise, « la fille du Nuke », se collent à ceux, crépus, de la « Moricaude », comme l’appelle le Figaro, qui, pas avare d’un bon mot, a titré « Imane : le jour où la Chine te brisera ». Paris Match, qui essaie de survivre en versant dans le complotisme sans vergogne, parle de match arrangé, publie des photomontages grossiers montrant les deux femmes, bras dessus, bras dessous, sur une plage nudiste au cap d’Agde.
— Il est encore temps d’abandonner, Qin
La Chinoise sourit. C’est douloureux. Pour toutes les deux. Douloureux car son visage, alors, s’éclaire un instant, comme une promesse de bonheur éphémère, un papillon qui disparaît dans les vapeurs de la rivalité…
— Tu sais que je t’abandonnerai jamais, mon amour.
— Et tu sais que je n’appartiens à personne, réplique Imane.
— Alors, que la plus pute gagne.
Elles tapent leurs poings, sans se quitter du regard. Les lumières clignotent autour d’elles, des publicités s’affichent au sol. Le speaker annonce l’enjeu, pour les plus retardés qui l’auraient oublié. Le titre de championne du monde. Imane serait la première à le doubler avec le titre de championne d’Europe. Qin, elle, règne sur l’Asie. C’est la suprématie de leur sport, le plus populaire du monde, de l’univers, qui est en jeu. Le titre de maîtresse incontestée du MMA. Femme la plus forte, la plus folle, la plus impitoyable de la galaxie. L’arbitre lève son bras. Qin et Imane le savent, c’est bien plus que ça.
Elle abaisse son bras.
Le combat commence.
Qin, dans la cage comme dans la vie, prend l’initiative. Elle multiplie les coups de pied sautés, s’appuie sur sa gauche vicieuse ; évite le corps à corps, que recherche Imane. Elles se connaissent par cœur. Chaque courbe, chaque muscle. Chaque grain de beauté. La fille du Nuke décroche un coup du talon qui brise le nez de la Moricaude ; mais Imane recule à peine, et parvient à attraper son mollet, puis à balayer son adversaire. Elle se plaque sur Qin, lui bloque le bras, enroule sa jambe autour de son cou.
La Chinoise suffoque : à chaque geste qu’elle fait pour se libérer, Imane resserre sa prise, telle un nœud coulant.
— C’est encore le moment d’abandonner. Oublie-moi, Qin.
Les spectateurs, furieux, balancent tout ce qu’ils trouvent. Des sièges arrachés aux dernières rangées. Un projecteur. Et même l’un d’entre eux, qui s’écrase en hurlant contre la grille. Un incendie se déclare dans un coin. Un début de bagarre.
— Pas… question… souffle Qin.
Imane secoue la tête.
— Idiote. T’as perdu.
Elle regarde l’arbitre, qui commence à compter.
— Non… C’est toi… qui as perdu. Si je peux pas… t’avoir… Personne ne pourra, Imane.
Qin semble sur le point de vomir. Puis, en un éclair, elle sort une lame de rasoir de sa bouche, et tranche le poignet d’Imane, qui, surprise, recule. La Chinoise se libère. L’arbitre, stupéfaite, ne sait pas quoi faire. Elle attend les consignes dans l’oreillette, puis fait signe que le combat est arrêté.
Mais ni Qin ni Imane ne l’écoutent. Elles se font à nouveau face. Le sang coule sur le torse d’Imane, et le long de sa main droite, qu’elle n’arrive plus à bouger. Qin se jette à nouveau sur elle en hurlant : elle lui enfonce son talon dans l’épaule. Imane rebondit contre la grille : la Chinoise la récupère à la volée et lui assène un coup de la paume dans le ventre, qui lui coupe la respiration.
Au sol, à quatre pattes, à bout de forces, Imane repense à sa sœur. A ce qu’elles se sont juré.
Ne plus jamais appartenir à personne.
Qin s’approche, montre son coude à la foule en délire. 20 000 fascistes convertis au communisme. Imane ne peut s’empêcher de ricaner. Ça fait des bulles de sang dans son nez. Elle relève la tête.
— Vas-y, essaie.
Qin lance son coude vers la nuque d’Imane. De toutes ses forces, de tout son amour. Elles peuvent déjà, toutes deux, imaginer la colonne vertébrale qui craque. Les deux options. L’hémorragie interne et la mort d’Imane. Ou : la paraplégie définitive, les années à vivre dans un fauteuil, dans la grande maison de Qin, à Beijing. Patiente, prisonnière et esclave.
Mais Imane, elle, a consommé son premier Dragon juste avant de monter sur le ring. Ce produit n’est pas encore considéré comme du dopage. C’est ce dénommé Ridge qui le lui a fait passer, avec un petit mot lui disant combien il l’admire, et à quel point il serait honoré si elle pouvait accepter son humble présent. Du Dragon concentré, de toute première qualité, à 5000 euros le gramme. Une pépite de lucidité.
L’effet intervient pile au moment prévu.
Tout, autour d’elle, s’arrête. Le monde est en pause. Qin flotte juste au- dessus du sol, suspendue dans son geste, son coude à quelques centimètres de la nuque d’Imane ; son visage déformé par l’effort, les larmes qui s’échappent de ses yeux et tracent, dans l’air vicié de la cage, deux traînées le long de ses tempes. Ses yeux exorbités, dans lesquels brillent une volonté sans limite : elle tourne au Nukhon, dit « Nuke », le concurrent chinois du Dragon. Elle ne se doute pas qu’Imane - qui ne cesse de répéter qu’elle ne touchera jamais à cette merde - a fini par céder, elle aussi. Parce que le combat était joué d’avance. Parce que c’était le prix de la liberté, et parce qu’elle est prête à le payer. N’importe quel prix. Toujours.
Imane s’allonge. La tigresse se fait serpent. Elle se glisse sous le coude de Qin, le long de ses hanches. Pivote autour d’elle, plaque une main sur sa joue. Colle l’autre contre la nuque qu’elle a si souvent caressée.
Puis elle tourne. Un craquement. Puis le silence. Rompu par le bruit mat du corps sans vie de la « fille du Nuke », vaincue par le Dragon, qui s’affale sur le sol de la cage.
Imane aperçoit les visages stupéfaits dans le public. L’ombre des soigneurs qui pénètrent dans la cage, mais n’osent pas s’approcher d’elle. Les gardes qui l’entourent, profitent de la sidération pour l’escorter vers la sortie. Elle se retourne pour voir le corps de Qin, recouvert d’un drap, déjà. Le brouhaha reprend. Les insultes, les crachats, les mouvements de foule, les jets de montres, de canettes.
À l’entrée du vestiaire, un homme l’attend. Il est grand, porte un costume sur mesure, et des baskets blanches. Le teint mat, les cheveux noirs, les yeux perçants. Les gardes du corps s’arrêtent. Il s’approche, et tend la main à Imane.
— Vous avez été formidable. Je vous invite à dîner.
Elle place sa main dégoulinante de sang, dont elle ne sent presque plus les doigts, dans celle de l’homme, qui la rattrape comme elle s’effondre.
— Je m’appelle Ridge, au fait. Ridge Tahgui.
Imane lève les yeux vers lui. Dans sa tête, une petite voix lui crie de s’enfuir. Mais elle n’a plus de force. Juste avant de s’évanouir, elle lui rend son sourire.
— Jamais entendu parler.