Nouveau format de publication, par blocs de 4 à 5 chapitres, jusqu'à la fin.
Résumé des épisodes précédents :
France. 2032. Ridge Tahgui, ancien trafiquant de drogue, est le nouveau messie. Dans un paysage politique dévasté après le court règne du « roisident » de Villiers, Tahgui accède au pouvoir. Entouré de Imane, sa « chienne de garde », Kalach, son « âme damnée » et Ferenc, ex-djihadiste néostalinien, il met en place son régime sévère (capable de « purger » l’Assemblée de ses députés dissidents) mais « juste », où le Dragon, drogue « du peuple », assure la paix sociale et la reprise économique. Mais passé les 100 jours, les premières difficultés se présentent : Violette, ex petite amie et journaliste indépendante, vient mettre son nez dans les coulisses du Droguistan. Les ultra riches, sur sa droite, et les néo-anarchistes, sur sa gauche, n’ont pas non plus dit leur dernier mot : d’ailleurs, ils s’accordent pour l’éliminer, par l’intermédiaire du dénommé Meyers, qui doit infiltrer le « premier cercle ». Quant au Dragon, alpha et oméga du Droguistan, ses différentes versions n’ont pas toutes la même qualité, et les effets secondaires restent inconnus à moyen terme.
Résumé des épisodes précédents :
France. 2032. Ridge Tahgui, ancien trafiquant de drogue, est le nouveau messie. Dans un paysage politique dévasté après le court règne du « roisident » de Villiers, Tahgui accède au pouvoir. Entouré de Imane, sa « chienne de garde », Kalach, son « âme damnée » et Ferenc, ex-djihadiste néostalinien, il met en place son régime sévère (capable de « purger » l’Assemblée de ses députés dissidents) mais « juste », où le Dragon, drogue « du peuple », assure la paix sociale et la reprise économique. Mais passé les 100 jours, les premières difficultés se présentent : Violette, ex petite amie et journaliste indépendante, vient mettre son nez dans les coulisses du Droguistan. Les ultra riches, sur sa droite, et les néo-anarchistes, sur sa gauche, n’ont pas non plus dit leur dernier mot : d’ailleurs, ils s’accordent pour l’éliminer, par l’intermédiaire du dénommé Meyers, qui doit infiltrer le « premier cercle ». Quant au Dragon, alpha et oméga du Droguistan, ses différentes versions n’ont pas toutes la même qualité, et les effets secondaires restent inconnus à moyen terme.
Chapitre 21 : Les vertus de l’étroitesse
Il est des hommes incapables de se tenir à la moindre résolution : rêvant un jour de richesse, de pouvoir et de grandeur, clamant le lendemain qu’ils se feront ermites, vivant au désert d’eau et de prière. Le plus grand rêve de Bastien Roux est d’une cité-moellon, dans laquelle les êtres, en se croisant, se reconnaissent comme en un miroir ; l’horizon figure un soleil radieux encadré de fumées verticales et conquérantes. Le mieux n’est pas l’ennemi du bien : c’est le choix qui égare les hommes. Notre homme, lui, n’a jamais dévié, failli ni même hésité. Ferenc, ainsi qu’il se fit très tôt appeler, incarne les vertus de l’étroitesse.
D’autres cachent, derrière une façade austère, des trésors de patience et d’amour. Ici encore, le ministre est en dehors tel qu’en dedans. Il aime comme il pense : sans place pour le présent ni pour la joie. On le représente ici en crapaud, là en corbeau, le bec plein de fromage, parfois encore en chameau ; mais Ferenc est un chien, fidèle parmi les fidèles. Pour son maître, il donnerait, dans l’ordre, sa vie, son âme et son rat.
L’homme immobile ne craint pas plus la mort que les embouteillages. Dans ses yeux brille un éclat triste, sur son visage sans expression des cicatrices invisibles sous les coutures. Des douches de l’UEJ aux travées sanglantes de l’hémicycle, en passant par les ateliers-boucherie du désert syrien, et à présent les couloirs silencieux de son ministère, elle lui tient la main.
Hors cela, c’est un bon camarade, d’humeur égale, d’une force de travail bourrine, compendieux et inflexible. Un cauchemar pour journalistes, énarques et commerçants.
De la principale qualité de l’homme découle le pire défaut du serviteur de l’État. Son inflexible honnêteté lui vaut d’être la tête de Turc de tout ce que le pays compte d’égoïstes, ainsi qu’une inépuisable source de mèmes pour les influenceurs de l’Hexagone. Le prophète du néo-collectivisme, dont le programme économique tient en un mot et six syllabes, s’en fiche comme de sa première évasion.
Car ce qui lui importe, c’est moins la fin que les moyens. Ferenc pense moins résultats, élection, popularité, qu’État, Système, Éternité. Cela pourrait bien faire de lui, envers toutes les apparences, le plus grand intellectuel de notre temps.
Chapitre 22 - Les Arènes (1) - Les mains rouges
Les gladiateurs descendent dans l’Arène. Mais les Césars se contentent de les regarder crever, dévorés par les lions ou massacrés par leurs congénères.
— Attendez.
Imane et Kalach veulent enlever les bandeaux qui leur cachent les yeux. Mais quand Ridge ordonne, ils obéissent. Oh, il n’est pas dupe. Ils obéissent à chaque fois un peu moins. Après toutes ces années, leurs organismes se sont habitués. Le Dragon ne suffit plus à réfréner leurs désirs, leurs instincts. Et dans quelques mois, le peuple, nourri d’un Dragon de médiocre qualité, suivra la même courbe morale - inscrite dans ses gènes, et que la drogue n’a fait que dévier temporairement de sa course. La courbe critique. L’irraison pure.
Pourtant, la situation s’améliore. La taxe des super-riches est appliquée ; le taux de chômage est en baisse, des usines nationales ouvrent un peu partout sur le territoire. La dette diminue, les incivilités aussi. Des centaines de milliers de jeunes veulent rejoindre les Dragons. Certes, il y a la grève des juges, celle des universitaires, la « fuite des cerveaux » - qui seront remplacés. Arnault Junior à sa droite, Elric à sa gauche, qui commencent à ruer dans les brancards. Et bien sûr, la Purge de l’an dernier, qui a laissé quelques traces dans l’opinion publique, malgré la censure et les investissements. Des millions d’euros réinjectés dans le budget et consacrés à rénover des écoles, des routes, des logements sociaux. Oui, il le sait, il va falloir leur donner autre chose, très bientôt. Mais Ridge n’est pas du genre à se laisser surprendre.
— Maintenant. Enlevez-les.
Imane et Kalach obéissent.
— Putain…
— Qu’est-ce que c’est que ce truc, Ridge ?
— Mon Arène. L’Arène de Ridge.
Il les précède, les mène vers la loge présidentielle. Leurs pas résonnent dans l’enceinte bunkerisée creusée derrière - et sous - l’Elysée.
— Tu te souviens, Kalach, ce que tu m’as dit un jour - Du pain et des jeux d’abord, du pain et de la drogue ensuite, et pour finir…
— De la drogue et des jeux. Je paraphrasais la dialectique marxienne, et son dualisme rétrograde. Et surtout je me moquais de Ferenc, Ridge.
— Je pensais que tu construisais juste un abri antiatomique, souffle Imane.
Elle descend vers le terrain de terre battue. Passe sa main dans l’ocre, la renifle, la tâte du pied.
— Alors c’était ça, ton petit projet, s’amuse Kalach. Une salle de MMA souterraine.
— Je ne combats plus, tu le sais, leur lance Imane.
Ridge, amusé, secoue la tête. Ils se retrouvent au centre du terrain de combat, qui fait grosso modo la taille d’un terrain de tennis. La salle, tout en hauteur, évoque une cartouche posée à la verticale, un cylindre évidé vers le haut. Un mélange de Théâtre de l’Odéon, de Roland Garros et de puits à pétrole. On peut accueillir jusqu’à 3000 spectateurs, dont la moitié debout, explique Ridge, ravi. Quinze mois de travaux secrets.
— Et en dessous, bien entendu, une ogive nucléaire.
Il adresse un clin d’œil à Kalach qui déglutit.
— Sous… sous le palais ? Sous mon bureau ?
— Parfaitement. Juste sous ton cul Ça vous pose un problème ?
Kalach et Imane se regardent. Il est possible qu’il plaisante. Ou pas. Ils ont beau se détester, malgré leurs différences, ils partagent au moins une chose : sans Ridge, ils ne seraient probablement plus en vie, à l’heure qu’il est.
— Bien. Je reprends : il ne s’agit pas d’une arène de MMA. C’est une Arène. Tout court.
— Comme… à l’époque romaine ?
— Et au Moyen Age, avec les tournois de chevalerie. Et à la Révolution, avec les exécutions publiques, la terreur et compagnie. Et à Sanchez-Pizjuan en 1982. Un peu de tout ça.
— Qu’est-ce que tu racontes, ose Kalach. Ces événements n’ont pas de rapport…
Voir Ridge s’aventurer sur ses plates-bandes l’inquiète.
— En réalité, si, Moustache. Nos petits Français sont fascinés par la tragédie, depuis la nuit des temps - comme la plupart des autres peuples latins. Mais ce qui leur plaît par-dessus tout dans la tragédie, c’est le hasard, et l’injustice du destin. Le leur, celui de leur peuple ou de leur héros, peu importe. C’est la même corde qui tremble. La peur, la rancœur, la jalousie. Les « passions mauvaises » dont tu parles si souvent. Le peuple veut plus d’égalité mais n’est pas prêt à prendre les risques que j’ai pris. Que nous avons pris, chacun de nous. L’égalité repose sur l’inégalité, sur le malheur et la peur, nous le savons tous les trois. Seul Ferenc continue de penser l’inverse. Mais c’est la vérité : la justice repose sur l’injustice.
— Je ne comprends pas où tu veux en venir, concède Kalach.
— Moi, si.
Imane, les mains rouges, s’approche d’eux.
— Il veut faire voler en éclats le plafond de verre. C’est bien ça, Ridge ? Il n’y a pas, et il n’y a jamais eu, d’ascenseur social. C’est chacun pour soi, depuis toujours - et les egos, contrairement à ce que pensent Elric et ses petits copains, ne s’annulent pas.
— Tu es hobbesien, Ridge, murmure Kalach. Tendance sadique. Définitivement.
— C’est un tremplin. Ou une tombe. Un quitte ou double. C’est ce que tu leur offres, pas vrai ? Une méritocratie spartiate…
Ridge hoche la tête.
— Une nouvelle place dans la société. Qu’ils devront mériter. Celui qui viendra se plaindre, celle qui viendra pleurer : nous l’inviterons à postuler à l’Arène. Des sélections seront organisées. Ici, nous recevrons les meilleurs, pour la phase finale. Nos futurs champions, gardiens, ambassadeurs, patrons d’industrie, ministres peut-être. Les meilleurs des pires.
— C’est fou, Ridge. Et ils vont faire quoi ? S’entretuer pour… toi… ? Tu penses vraiment que ça va marcher ?
Mais Kalach le sait. Oui, ça va marcher. Le Dragon, passé la phase d’accoutumance et la lune de miel, qui durent entre deux et quatre années selon les individus, perd sa puissance « conformatrice ». Et l’énergie qu’il dispense évolue vers la zone du « ressentiment ». Le Dragon n’achète pas la paix sociale : il la loue. Cette Arène, cette justice divine… Elle ne fera guère plus, mais peut être assez, jusqu’à la fin du mandat et de la Grande Mutation. Là aussi, c’est quitte ou double. Mais Ridge a toujours fonctionné comme ça.
Il se souvient des débuts, il y a près de dix ans. Qu’à l’époque les flics essayaient de les infiltrer ; que Ridge échappait chaque jour à une nouvelle tentative de meurtre. « Ils ne voudraient pas m’éliminer s’ils ne me pensaient pas dangereux ». Lorsqu’il a décidé de se rendre, de passer volontairement par la case prison. Puis quand il s’est associé aux Chinois, alors qu’ils risquaient surtout de finir décapités au fond du Mékong.
Imane. Mérad. Ferenc, Lapin, paix à son âme. Tous ces paris débiles, qui se sont avérés gagnants, la plupart, du moins. Violette, maintenant. Et même lui, Kalach, gamin tiré du néant, déchet parmi les déchets… Pourquoi Ridge s’était-il entiché d’un gamin puant, pouilleux et à moitié analphabète ? Parce qu’il avait déjà prévu la suite.
— Ça va marcher. Ils aiment qu’on se foutent d’eux : c’est leur chance de nous prouver qu’ils valent mieux que rien. Bien plus que les concours de Science Po et Polytechnique.
Imane secoue la tête mais ne peut s’empêcher de sourire :
— Ils vont adorer.
Chapitre 23 - La shampouineuse
Nous étions une cinquantaine à trimer. Dans les escaliers, on pouvait y aller à la shampouineuse. Dans les travées, il fallait se mettre à quatre pattes pour passer la brosse sous les bancs et les tables. Mais c’était peine perdue, les taches ne partiront pas. Il n’y a que les dalles de marbre, devant le perchoir, qui ont pu être nettoyées.
Même un aveugle, au seuil de cette pièce, aurait compris qu’il s’y était passé quelque chose d’épouvantable. A cause de l’odeur du sang. Le lieu d’un massacre, ça ne ressemble à rien de ce qu’on s’imagine. Peut-être d’ailleurs qu’on ne s’imagine rien. Des massacres, ici ou ailleurs, aujourd’hui ou hier, on en entend parler tous les jours. Mais malgré la puissance du mot, on ne se figure pas la réalité. On manque d’imagination. On se protège, peut-être.
D’abord, le sang répandu n’a pas la couleur qu’on croit. Lorsqu’il a imbibé la moquette rouge, les passages d’escalier rouges, la tapisserie rouge des sièges, il semble noir. Ça fait de grandes taches sombres là où les corps sont tombés, des éclaboussures ailleurs. Je ne sais pas ce qu’on attendait de nous. Pas des miracles, j’espère. Il n’y avait aucun moyen de faire partir tout ça. Le sang avait pénétré de larges taches marron le bois vernis des tables, dans les travées. Là aussi, on pourra bien essayer de polir, il n’y a rien à ravoir. Je suppose que, depuis, ils ont changé le mobilier. Quoique, en guise d’avertissement…
On n’y pense pas, non plus, mais le sang ne jaillit pas seul. Munis de masques, de gants et de sacs poubelle, nous collections des débris d’hommes et de femmes. Des morceaux d’os. Des morceaux de cervelle. Des morceaux de tissu pris dans des morceaux de chair. Nous, nous étions chargés des finitions. Les Dragons étaient passés avant pour dégrossir. Où ils ont emmené les corps, et surtout ce qu’ils en ont fait, aujourd’hui encore, personne ne le sait..
Nous travaillions sans échanger une parole, dans les raclements des brosses et les ronflements des aspirateurs. Même les plus intoxiqués au Dragon étaient méconnaissables dans leur abattement. Inutile de dire qu’on aurait tous jeté notre attirail pour quitter ces lieux et ne jamais y revenir. Mais on nous y avait fait entrer par la force des fusils et nous n’en sortirions que sur ordre des Dragons.
Quand j’ai perdu mon boulot d’architecte, je n’ai jamais rien trouvé d’équivalent. C’était sous de Villiers : avec le second boom de l’IA, l’économie se portait de mieux en mieux et de plus en plus de travailleurs perdaient leur emploi. Mes économies m’ont permis de vivre quelques mois, de plus en plus difficilement. Jusqu’au moment où il a fallu se faire une raison. Le soulèvement populaire après l’attentat du Tour de France, je ne l’ai pas vu venir, trop englué dans mes déboires personnels. Je suis descendu dans la rue, au milieu de la foule, j’ai fait plusieurs manifs. Dans les meetings improvisés, dans l’action collective, j’ai retrouvé un élan. J’ai cru, un moment, qu’un système allait être renversé. Puis j’ai vu Ridge Tahgui monter dans les sondages. J’ai vu des gens avec qui je croyais bâtir un autre monde s’enthousiasmer pour lui, attendre sa venue au pouvoir comme celle d’un sauveur. Ils ont pris feu en un instant, aidés par le Dragon distribué gratuitement dans les « quartiers », les mouvements d’initiative populaire et les manifestations. J’ai lutté à contre-courant, puis j’ai abandonné. Toute l’énergie retrouvée était retombée. J’aurais peut-être dû prendre cette merde, moi aussi.
Tahgui avait promis du travail pour toutes et tous. Et il a tenu parole. Les usines de Dragon recrutaient déjà à tour de bras, même avant la Purge et la nationalisation. Qui se présentait était retenu. C’était, en quelque sorte, la réouverture des Ateliers nationaux. Une partie du salaire se payait en nature. Je ne voulais pas tomber si bas. Que restait-il comme perspective de carrière à un designer devenu moins performant et moins créatif qu’un ordinateur ? Je suis devenu agent d’entretien.
Je travaille pour une boite d’interim. Nous sommes tous intérimaires. Aucune société, aucun service public, ne recrute ses propres agents d’entretien. Le recrutement se fait en fonction des besoins, et pratiquement en temps réel. L’entreprise A, en contrat avec l’agence B, lui adresse un courrier type dans lequel elle n’a qu’à indiquer le nombre d’agents nécessaires pour une tâche donnée. Le recrutement se fait pour la journée, la demi-journée, voire l’heure. L’agence B envoie une notification à tous les agents disponibles ce jour-là. Tous, c’est-à-dire bien plus que le nombre nécessaire. Premiers sur place, premiers servis. Les autres, sur le qui-vive, attendront le prochain message d’alerte. Le jour de la Purge, je me trouvais, par hasard, non loin de l’Assemblée, et il leur fallait du monde. Une veine.
Bien sûr, nous ignorions tout de ce qui venait de se passer. On nous a alignés par cinq et conduits devant la salle des débats. Les portes se sont ouvertes, on nous a poussés dans l’allée centrale. Le temps qu’on comprenne, les portes avaient été refermées et une dizaine de Dragons, alignés au fond de la salle, veillaient à ce qu’on ne soit pas venus pour rien.
Aussi bizarre que ça puisse paraître, je n’ai pas tout de suite cru à ce que je voyais. Rien n’aurait dû m’étonner de la part de Tahgui et de sa clique. Et pourtant, la première pensée qui m’est venue a été celle du Bataclan. J’avais dix-huit ans à l’époque. Les terroristes, pour moi, même vingt ans plus tard, ça ne pouvait être que les « autres ». Quand j’y réfléchis, c’est un non-sens. J’aurais dû comprendre depuis longtemps que le pouvoir est un monstre au sang-froid, et que nous étions parvenus à une époque où il pouvait exercer sa brutalité sans porter de masque. Mais il lui fallait une incarnation. Il l’avait trouvée en Ridge Tahgui. En cela, le Président était le produit de son époque.
Voilà, vous savez tout. Je fais ce cauchemar, en boucle. Et je rumine ces pensées, en boucle aussi. Mais n’insistez pas.
Jamais je ne prendrai de votre saloperie.
Plutôt crever.
Chapitre 24 - Putains de vaches
Putain de campagne. Putain de brouillard, putain de boue, putain de bruine. Putain de paysans et putains de vaches.
Elric essaie de ne pas repenser à ses parents. À sa vieille, qui en faisait 70 à 45. À son vieux, qui regardait le fusil avec un peu trop d’amour. Aux cochons, dans l’étable, qui pleuraient, la nuit, sans s’arrêter, sans raisons, juste pour faire chier. À l’odeur de merde, d’ammoniac et de fumier, qu’il s’était trimbalée sur ses fringues, de 4 à 14 ans - années de colère, de rage, de lutte, de baston, de nez cassés, d’oreilles arrachées, de coups de latte dans les couilles. Les Crottins, c’est ainsi qu’ils s’appelaient, entre eux, ça lui revient - en fait, il n’a jamais vraiment oublié.
Au loin, ça hurle. Une renarde en chaleur, qui attend de se faire défoncer le cul. Appel à bonnes volontés. Une fois, ils avaient capturé un renardeau, et Arthur Bonnard lui avait enfilé un mortier, avant de l’allumer. Ils avaient regardé la bestiole s’enfuir, effrayée, poursuivie par le pétard planté dans son fion, jusqu’à ce qu’elle explose en petits morceaux, puis regardé aussi les morceaux qui retombaient dans la boue des champs à peine labourés, dans la nuit dégueulasse du Cantal, floc-floc-floc, couverts par leurs rires gras.
Il grommelle. Qu’est-ce qu’elle fout, cette conne ? Il l’attend dans le froid depuis deux heures. Sarthe ou Cantal, même constat. Mêmes endroits paumés, vidés de toute sève, de toute énergie, de toute intelligence. Mêmes villages morts-vivants, mêmes baraques aux murs écaillés, figées dans leur jus, mêmes publicités périmées depuis quarante ans au bord des routes, mêmes commerces fermés, remplacés par des caméras, et, ici ou là, un distributeur automatique de Dragon périmé.
Aprés la putain d’école, le putain de collège, il y avait eu le putain de garage. Des journées à monter et démonter des essieux, des pots d’échappement, des boîtes de vitesse, à baigner dans la suie, les odeurs d’essence et de graisse, la puanteur de rat crevé des clim défectueuses, et du shit maison que fumaient les autres apprentis à longueur de journée. Juste à côté des bonbonnes de gaz.
Une silhouette, au loin. Il se raidit, affermit sa poigne sur le petit Makarov trafiqué qu’il garde dans la poche de sa doudoune. Retint sa respiration pour ne pas être dérangé par la buée. Si ce n’est pas elle, il faudrait aviser. Et si c’est elle, mieux vaut rester prudent. Ils ont beau essayer de rester discrets : lui sait. Il sait beaucoup de choses.
Il sait qu’on n’échappe pas à son destin. On finit presque toujours comme on a commencé. Lui crèvera le nez dans la boue. D’une certaine manière, il l’a toujours su. Après s’être bien fait sodomiser dans les douches de l’EPM, puis sous presque tous les ponts de la région, il avait fini par comprendre. Et trouver. Les plus belles années de sa vie, en clandestinité. Les camps sauvages, d’abord dans l’Allier, puis en Dordogne, puis un peu partout, partout où d’autres rebuts, d’autres écorchés comme lui, dégoûtés de tout, et incapables pourtant de se résigner - bouillants de colère, déchirés de rage - se regroupaient, se complétaient comme ils pouvaient. Peu à peu, ils s’apprivoisaient, apprenaient même à aimer. Commençaient à imaginer autre chose. Un espoir, une idée. Le refus de l’inéluctable, des structures imposées, de la haine du tous contre tous. Ils s’autorisaient à croire en une autre forme de société. L’égalité, la liberté - enfin. Plus républicains que les républicains : les Joyeux Anarchistes Réunis.
Elle s’approche en regardant là où elle pose les pieds. Jette sa cigarette dans la boue.
— Vous êtes seul ?
— Et vous ?
— Si quelqu’un avait voulu me suivre, il aurait déjà abandonné depuis longtemps, Elric. C’est l’endroit le plus triste de France. Non, même, du monde.
Il ricane, relâche la poignée du flingue dans sa poche.
— J’ai vu des drones, un peu plus à l’est.
— Et alors ? Moi aussi. Il y en a partout. Mais vous n’avez pas choisi cet endroit par hasard, n’est-ce pas ? Les sous-sols, dans le coin, sont riches en magnétite. Et les drones n’aiment pas ça. Vous êtes dans votre élément, pas vrai ? Ici, dans la…
— … dans la frange. N’ayez pas peur des mots. C’est le meilleur endroit où se planquer. Je suis juste pragmatique. Vous faites un article sur moi, mademoiselle Robin ?
— C’est vous qui m’avez contactée. Si vous n’avez rien d’intéressant à me dire, j’espère au moins que vous allez m’offrir des rillettes.
Elric n’a aucune envie de plaisanter. Violette est belle, du moins, autant qu’il peut le deviner à la lueur de la lune. Mais la beauté du diable, ça aussi, il connaît.
— J’ai lu votre article. Sur les usines de Dragon. Vos trois semaines en tant que Langue. Les effets de cette merde sur vous. Le circuit du Bad Dragon…
— Rien que vous ne sachiez déjà, hélas, n’est-ce pas, Elric ? Vos petits camarades carburent au « Bad » depuis longtemps.
Il renifle, détourne un instant le regard. Il joue gros.
— C’était un bon article. Un peu larmoyant, et toujours condescendant. Mais bon quand même.
— Merci, ça me va droit au cœur. Surtout venant de l’homme à l’origine de la mort de quinze spectateurs du tour de France, qui a su ne pas se montrer « condescendant » par rapport à leur classe sociale…
Aussitôt, il se braque :
— Ça ne devait pas se passer comme ça ! Ces connards de cyclistes… 55 km/h de moyenne dans le faux-plat final ? A quoi ils tournaient, à votre avis ?
— Vous ne visiez pas Defranc ?
Elle n’est pas étonnée. Pure rhétorique.
— On est pas là pour parler de ça. Moi aussi j’ai fait mes recherches, sur vous. Une rumeur court, miss Robin. On dit que vous êtes dans les petits papiers de ce salopard de Tahgui.
La renarde hurle à nouveau toute sa frustration, son désir. Violette ne bronche pas.
— Je ne veux pas que vous citiez mon nom. Ni dans la merde que vous écrirez, ni auprès de votre « homme ». C’est clair ?
— Très clair. Je ne prévois pas d’écrire sur vous, ni les vôtres, Elric. Je dois vous reconnaître une chose : vos actions parlent pour elles-mêmes. Alors, ne vous inquiétez pas. Je ne crois pas en l’anarchie.
— Et en quoi croyez-vous, Violette ?
Il pourrait la descendre, là, maintenant, et s’en aller. Mais le temps est compté.
— L’homme, finit-elle par répondre. Avec ses bons et ses mauvais côtés, Elric. L’homme, tout simplement. Et la femme, surtout.
Elle essaie encore de faire de l’humour. Il n’aime pas ça.
— Je possède une information importante.
— Vraiment ? Le lieu et l’heure de votre prochain attentat ? Ça fait un moment que vous n’avez rien fait péter… Qu’est-ce que vous voulez, en échange ?
— Je veux… Je veux que votre Tahgui intervienne… pour libérer quelqu’un. Il l’a déjà fait avec Ferenc.
— Je vois. Finalement, Elric, vous n’êtes pas si différent des autres, pas vrai ?
Il recommence à jouer avec le flingue dans sa poche. Mais elle ne l’énerve plus vraiment. Maintenant il pense à Lui. À Ses mains. Ses doigts. Ses bras, Ses épaules. Depuis trop longtemps. Sa langue. Ses fossettes qu’il caressait, sous la tente, sous la pluie, sous la lune. Trop longtemps.
— Ils vont le buter.
Elle éclate de rire.
— Qui ? Les Américains ? Les Chinois ? Les Corses ? Les indépendantistes ? Les fondamentalistes ? Les anti-Dragons ? Les pro-avortement ? Les juges, les philosophes ? Vos amis, dans leurs bidonvilles, avec leurs explosifs maisons, si ça pète pas pendant qu’un de vos imbéciles verse la javel dans le bidon, comme à Colmar ?
— Les riches.
Elle arrête de rire.
— C’est trop vague. Ce n’est pas dans leur intérêt.
— Les très très riches. Les Trente. L’ancienne loge Pourpre. Arcane. Ça vous parle ?
— Arnault Junior ?
Il hausse les épaules.
— Il y a ceux qui se cachent. Et ceux qui flottent à la surface, poissons rouges parmi les poissons rouges, Violette.
— Je ne vous savais pas poète.
Mais elle ne plaisante plus.
« Qui vous dit que je vais en parler à Rid… au Président ? Pourquoi ne pas passer par ses proches ?
— Vous l’aimez, mais vous ne lui devez rien. Les autres… je ne leur fais pas confiance. Ils sont aussi pourris que ceux qui veulent les éliminer. Sinon pire.
— Donnez-moi un nom. Un lieu. Quelque chose de concret.
— Quelqu’un dans son entourage. Dans quelques mois. C’est déjà beaucoup. Je prends un risque énorme en vous parlant, Violette. Je vous en dirai plus lorsque Ridge aura accédé à ma requête.
Elle fait un pas dans sa direction. Il ne bouge pas. Il aperçoit ses yeux, verts, au reflet de la lune. Elle l’observe sans un mot, pendant de longues secondes.
— Vous avez souffert. Beaucoup. Il reste tellement de haine…
— Ça n’a aucun intérêt, l’interrompt-il aussitôt.
Il sait ce qu’elle essaie de faire. Ça ne marchera pas. Il a reconnu son regard. Elle consomme encore de cette merde. Grand bien lui fasse.
— Bouziane. Ahmed Bouziane.
Elle recule.
— Le droniste du Puy, votre kamikaze ? Monsieur œil pour œil ?
Il hoche la tête.
— La loi pour la mise en place des « Arènes » ouvrira la voie à quelque chose de plus radical. Je ne vous apprends rien. C’est aussi pour cela que je m’adresse à vous, Violette. Nous n’avons rien en commun mais… vous avez des convictions. L’État retrouvera le droit de tuer - en plein jour, ce n’est qu’une question de semaines, de mois.
C’est ce que le peuple veut, et Tahgui est en phase de séduction. Elle réfléchit. Qu’a-t-elle à y gagner, elle ?
Elle comprend qu’elle va détenir la clé : s’il s’est trompé, si elle n’aime pas Tahgui, ou si ses convictions sont plus fortes que son amour pour lui…
— Je ne vous promets rien, Elric. Je vais en parler au Président. Rien qu’à lui.
Il hoche la tête, recule.
— Et moi, je ne veux parler qu’avec vous. Surtout pas à Tahgui, encore moins à sa clique de demeurés. Je reprendrai contact avec vous. Mais la balle est dans votre camp.
Il s’éloigne. Elle l’interpelle, une dernière fois.
— Vous devez vraiment l’aimer.
Mais il ne l’entend pas. Ou l’ignore.
Au loin, la renarde s’est tue, enfin satisfaite.
Chapitre 25 - Prix Nobel
À l’issue de la conférence internationale pour la paix mondiale, Ridge n’en peut plus. Il ne le montre pas, continue de s’afficher souriant, bien coiffé, en pleine forme. Mais quelque chose est cassé. Là, dans les salons étouffants, les couloirs sans fin de leur hôtel de Zermatt, sur la « montagne magique » dont ne cesse de parler Moustache, il les a vues, à nouveau. Dans la pénombre, derrière les vitres. Juste avant de s’endormir, et parfois dans ses rêves. Et tout a pris une couleur sombre, inquiétante. Un flot de bêtise crasse, d’égoïsme et de petitesse.
Les Arabes veulent bien se rapprocher, mais pas faire le ménage ; les Chinois continuent de nier leur auto-génocide, et le rapprochement avec la Corée du Nord - pire encore, ils demandent des conseils à Ridge en matière de purge. Quant à Obadiah Stone, insondable derrière son immense barbe de Père Noël, son front monumental qui n’attend que d’être sculpté dans une montagne du Dakota, ses huit « concubines » (« un échantillon ») déguisées en petites laitières, et ses phrases cryptiques, il l’a déprimé au plus haut point. Le rêve américain pue le crottin, l’inceste et les maximes à deux balles. Tout ce qu’il a compris c’est que le Grand Mormon Sage propose, dans son infinie générosité, d’annexer la France et d’en faire le 58e État.
Le coup de grâce est venu de Santiago Moretti. Ridge espérait que son petit chantage fonctionnerait - le Hongrois, le Polonais, les Italiens et même les Belges l’appuyaient. Mais le président de l’Union Européenne a refusé les cadeaux, les demandes, l’élargissement, la réforme, et il n’a pas cillé face aux menaces ni au chantage. La rupture est consommée. Ce n’est pas une grande perte en soi : les Marocains, les Algériens, les Tunisiens, et plus à l’est, les pays du Golfe, sont prêts à sauter dans le wagon de l’Alliance méditerranéenne. Chez eux, le Dragon Standard (DGN) représente déjà près de 40 %, en moyenne, des transactions.
Dans la berline qui les emmène vers le petit aéroport, à travers les tourbillons de neige, Moustache, lui, est pris de logorrhée. Il affiche son ravissement : on a tenu face au GMS, les Chinois nous font la lèche, Moretti va nous payer une pension alimentaire jusqu’à la fin de sa vie. D’après l’Israélien, le Dirty Dragon, qui a déjà infesté les rangs du Hamas, commence à faire des ravages dans ceux de l’Etat Islamique. Le terrorisme international connaît une crise de recrutement sans précédent. Pour un peu, Ridge pourrait postuler au Prix Nobel.
Le seul bémol, c’est justement que tous les plus « modérés » des djihadistes se rangent des voitures, sous l’effet de la drogue… Et qu’il ne reste au final que l’aile la plus radicale, une concentration des pires tarés qui refusent obstinément de toucher au Dragon ; une sorte de « condensation » de psychopathes prêts à se faire exploser partout sur le globe.
— D’après la DGSE, la branche « Tāj al-Hādir » - ça veut dire « la Couronne du Survivant », on dirait un truc de MMA - fait du pied aux anarchos d’Elric et compagnie. Une sorte d’alliance mondiale des refoulés.
Il s’esclaffe.
— Ça n’a rien de drôle, Moustache. Ils pourraient faire du grabuge, si les fils se touchent.
Kalach se tourne vers Ridge.
— Mais la Purge, ça ne t’a pas gêné…
Le visage de Ridge se ferme un peu plus. Il regarde les flocons qui s’écrasent sur la vitre teintée, et s’y laissent fondre. Certains, plus légers, repartent, arrachés par le vent.
— Tu sais comme moi que ça n’a rien à voir. Si tu me serres la main, tu me plantes pas un couteau dans le dos juste après. Le peuple, Kalach… ils ne me doivent rien. Et une bonne partie d’entre eux ne m’a pas accordé sa confiance. Je dois encore la gagner.
Kalach reste silencieux un moment. Quelque chose cloche, dans la voix de Ridge.
— Je voulais dire… Euh… Oui. J’ai une idée. On pourrait leur proposer de participer aux Arènes.
— Et ? Qu’ils gagnent puis infiltrent les institutions… Exactement comme nous l’avons fait ? Autant que je me tire directement une balle dans la tête, ça ira plus vite. T’as d’autres idées géniales comme celle-là, Moustache ?
Kalach se rencogne dans son siège. Il a compris le message. Les services de renseignements, et Imane, ont déjà filtré un certain nombre de candidats aux Arènes de Ridge. Ferenc, qui connaît bien le milieu, est consulté. Ils ont exclu les fichés S, mais il reste des candidats qui présentent des « zones d’ombres » dans leur parcours.. .
Ridge tient à ses Arènes. Il regimbe. Pour que la fiction de la méritocratie spartiate fonctionne, tout le monde doit avoir sa chance, même les pires rebuts. Il suffira de les disqualifier pour un motif administratif quelconque, s’ils s’approchent trop de la phase finale. On s’arrangera pour qu’ils tombent sur plus fort qu’eux lors du tirage au sort. On enquêtera, on fera pression s’il le faut. Un accident est vite arrivé.
Ferenc, consulté, rappelle que ces types, on ne les voit pas venir. Ils n’ont pas de « zones d’ombre ». Ils se cachent en pleine lumière.
Il est des hommes incapables de se tenir à la moindre résolution : rêvant un jour de richesse, de pouvoir et de grandeur, clamant le lendemain qu’ils se feront ermites, vivant au désert d’eau et de prière. Le plus grand rêve de Bastien Roux est d’une cité-moellon, dans laquelle les êtres, en se croisant, se reconnaissent comme en un miroir ; l’horizon figure un soleil radieux encadré de fumées verticales et conquérantes. Le mieux n’est pas l’ennemi du bien : c’est le choix qui égare les hommes. Notre homme, lui, n’a jamais dévié, failli ni même hésité. Ferenc, ainsi qu’il se fit très tôt appeler, incarne les vertus de l’étroitesse.
D’autres cachent, derrière une façade austère, des trésors de patience et d’amour. Ici encore, le ministre est en dehors tel qu’en dedans. Il aime comme il pense : sans place pour le présent ni pour la joie. On le représente ici en crapaud, là en corbeau, le bec plein de fromage, parfois encore en chameau ; mais Ferenc est un chien, fidèle parmi les fidèles. Pour son maître, il donnerait, dans l’ordre, sa vie, son âme et son rat.
L’homme immobile ne craint pas plus la mort que les embouteillages. Dans ses yeux brille un éclat triste, sur son visage sans expression des cicatrices invisibles sous les coutures. Des douches de l’UEJ aux travées sanglantes de l’hémicycle, en passant par les ateliers-boucherie du désert syrien, et à présent les couloirs silencieux de son ministère, elle lui tient la main.
Hors cela, c’est un bon camarade, d’humeur égale, d’une force de travail bourrine, compendieux et inflexible. Un cauchemar pour journalistes, énarques et commerçants.
De la principale qualité de l’homme découle le pire défaut du serviteur de l’État. Son inflexible honnêteté lui vaut d’être la tête de Turc de tout ce que le pays compte d’égoïstes, ainsi qu’une inépuisable source de mèmes pour les influenceurs de l’Hexagone. Le prophète du néo-collectivisme, dont le programme économique tient en un mot et six syllabes, s’en fiche comme de sa première évasion.
Car ce qui lui importe, c’est moins la fin que les moyens. Ferenc pense moins résultats, élection, popularité, qu’État, Système, Éternité. Cela pourrait bien faire de lui, envers toutes les apparences, le plus grand intellectuel de notre temps.
Chapitre 22 - Les Arènes (1) - Les mains rouges
Les gladiateurs descendent dans l’Arène. Mais les Césars se contentent de les regarder crever, dévorés par les lions ou massacrés par leurs congénères.
— Attendez.
Imane et Kalach veulent enlever les bandeaux qui leur cachent les yeux. Mais quand Ridge ordonne, ils obéissent. Oh, il n’est pas dupe. Ils obéissent à chaque fois un peu moins. Après toutes ces années, leurs organismes se sont habitués. Le Dragon ne suffit plus à réfréner leurs désirs, leurs instincts. Et dans quelques mois, le peuple, nourri d’un Dragon de médiocre qualité, suivra la même courbe morale - inscrite dans ses gènes, et que la drogue n’a fait que dévier temporairement de sa course. La courbe critique. L’irraison pure.
Pourtant, la situation s’améliore. La taxe des super-riches est appliquée ; le taux de chômage est en baisse, des usines nationales ouvrent un peu partout sur le territoire. La dette diminue, les incivilités aussi. Des centaines de milliers de jeunes veulent rejoindre les Dragons. Certes, il y a la grève des juges, celle des universitaires, la « fuite des cerveaux » - qui seront remplacés. Arnault Junior à sa droite, Elric à sa gauche, qui commencent à ruer dans les brancards. Et bien sûr, la Purge de l’an dernier, qui a laissé quelques traces dans l’opinion publique, malgré la censure et les investissements. Des millions d’euros réinjectés dans le budget et consacrés à rénover des écoles, des routes, des logements sociaux. Oui, il le sait, il va falloir leur donner autre chose, très bientôt. Mais Ridge n’est pas du genre à se laisser surprendre.
— Maintenant. Enlevez-les.
Imane et Kalach obéissent.
— Putain…
— Qu’est-ce que c’est que ce truc, Ridge ?
— Mon Arène. L’Arène de Ridge.
Il les précède, les mène vers la loge présidentielle. Leurs pas résonnent dans l’enceinte bunkerisée creusée derrière - et sous - l’Elysée.
— Tu te souviens, Kalach, ce que tu m’as dit un jour - Du pain et des jeux d’abord, du pain et de la drogue ensuite, et pour finir…
— De la drogue et des jeux. Je paraphrasais la dialectique marxienne, et son dualisme rétrograde. Et surtout je me moquais de Ferenc, Ridge.
— Je pensais que tu construisais juste un abri antiatomique, souffle Imane.
Elle descend vers le terrain de terre battue. Passe sa main dans l’ocre, la renifle, la tâte du pied.
— Alors c’était ça, ton petit projet, s’amuse Kalach. Une salle de MMA souterraine.
— Je ne combats plus, tu le sais, leur lance Imane.
Ridge, amusé, secoue la tête. Ils se retrouvent au centre du terrain de combat, qui fait grosso modo la taille d’un terrain de tennis. La salle, tout en hauteur, évoque une cartouche posée à la verticale, un cylindre évidé vers le haut. Un mélange de Théâtre de l’Odéon, de Roland Garros et de puits à pétrole. On peut accueillir jusqu’à 3000 spectateurs, dont la moitié debout, explique Ridge, ravi. Quinze mois de travaux secrets.
— Et en dessous, bien entendu, une ogive nucléaire.
Il adresse un clin d’œil à Kalach qui déglutit.
— Sous… sous le palais ? Sous mon bureau ?
— Parfaitement. Juste sous ton cul Ça vous pose un problème ?
Kalach et Imane se regardent. Il est possible qu’il plaisante. Ou pas. Ils ont beau se détester, malgré leurs différences, ils partagent au moins une chose : sans Ridge, ils ne seraient probablement plus en vie, à l’heure qu’il est.
— Bien. Je reprends : il ne s’agit pas d’une arène de MMA. C’est une Arène. Tout court.
— Comme… à l’époque romaine ?
— Et au Moyen Age, avec les tournois de chevalerie. Et à la Révolution, avec les exécutions publiques, la terreur et compagnie. Et à Sanchez-Pizjuan en 1982. Un peu de tout ça.
— Qu’est-ce que tu racontes, ose Kalach. Ces événements n’ont pas de rapport…
Voir Ridge s’aventurer sur ses plates-bandes l’inquiète.
— En réalité, si, Moustache. Nos petits Français sont fascinés par la tragédie, depuis la nuit des temps - comme la plupart des autres peuples latins. Mais ce qui leur plaît par-dessus tout dans la tragédie, c’est le hasard, et l’injustice du destin. Le leur, celui de leur peuple ou de leur héros, peu importe. C’est la même corde qui tremble. La peur, la rancœur, la jalousie. Les « passions mauvaises » dont tu parles si souvent. Le peuple veut plus d’égalité mais n’est pas prêt à prendre les risques que j’ai pris. Que nous avons pris, chacun de nous. L’égalité repose sur l’inégalité, sur le malheur et la peur, nous le savons tous les trois. Seul Ferenc continue de penser l’inverse. Mais c’est la vérité : la justice repose sur l’injustice.
— Je ne comprends pas où tu veux en venir, concède Kalach.
— Moi, si.
Imane, les mains rouges, s’approche d’eux.
— Il veut faire voler en éclats le plafond de verre. C’est bien ça, Ridge ? Il n’y a pas, et il n’y a jamais eu, d’ascenseur social. C’est chacun pour soi, depuis toujours - et les egos, contrairement à ce que pensent Elric et ses petits copains, ne s’annulent pas.
— Tu es hobbesien, Ridge, murmure Kalach. Tendance sadique. Définitivement.
— C’est un tremplin. Ou une tombe. Un quitte ou double. C’est ce que tu leur offres, pas vrai ? Une méritocratie spartiate…
Ridge hoche la tête.
— Une nouvelle place dans la société. Qu’ils devront mériter. Celui qui viendra se plaindre, celle qui viendra pleurer : nous l’inviterons à postuler à l’Arène. Des sélections seront organisées. Ici, nous recevrons les meilleurs, pour la phase finale. Nos futurs champions, gardiens, ambassadeurs, patrons d’industrie, ministres peut-être. Les meilleurs des pires.
— C’est fou, Ridge. Et ils vont faire quoi ? S’entretuer pour… toi… ? Tu penses vraiment que ça va marcher ?
Mais Kalach le sait. Oui, ça va marcher. Le Dragon, passé la phase d’accoutumance et la lune de miel, qui durent entre deux et quatre années selon les individus, perd sa puissance « conformatrice ». Et l’énergie qu’il dispense évolue vers la zone du « ressentiment ». Le Dragon n’achète pas la paix sociale : il la loue. Cette Arène, cette justice divine… Elle ne fera guère plus, mais peut être assez, jusqu’à la fin du mandat et de la Grande Mutation. Là aussi, c’est quitte ou double. Mais Ridge a toujours fonctionné comme ça.
Il se souvient des débuts, il y a près de dix ans. Qu’à l’époque les flics essayaient de les infiltrer ; que Ridge échappait chaque jour à une nouvelle tentative de meurtre. « Ils ne voudraient pas m’éliminer s’ils ne me pensaient pas dangereux ». Lorsqu’il a décidé de se rendre, de passer volontairement par la case prison. Puis quand il s’est associé aux Chinois, alors qu’ils risquaient surtout de finir décapités au fond du Mékong.
Imane. Mérad. Ferenc, Lapin, paix à son âme. Tous ces paris débiles, qui se sont avérés gagnants, la plupart, du moins. Violette, maintenant. Et même lui, Kalach, gamin tiré du néant, déchet parmi les déchets… Pourquoi Ridge s’était-il entiché d’un gamin puant, pouilleux et à moitié analphabète ? Parce qu’il avait déjà prévu la suite.
— Ça va marcher. Ils aiment qu’on se foutent d’eux : c’est leur chance de nous prouver qu’ils valent mieux que rien. Bien plus que les concours de Science Po et Polytechnique.
Imane secoue la tête mais ne peut s’empêcher de sourire :
— Ils vont adorer.
Chapitre 23 - La shampouineuse
Nous étions une cinquantaine à trimer. Dans les escaliers, on pouvait y aller à la shampouineuse. Dans les travées, il fallait se mettre à quatre pattes pour passer la brosse sous les bancs et les tables. Mais c’était peine perdue, les taches ne partiront pas. Il n’y a que les dalles de marbre, devant le perchoir, qui ont pu être nettoyées.
Même un aveugle, au seuil de cette pièce, aurait compris qu’il s’y était passé quelque chose d’épouvantable. A cause de l’odeur du sang. Le lieu d’un massacre, ça ne ressemble à rien de ce qu’on s’imagine. Peut-être d’ailleurs qu’on ne s’imagine rien. Des massacres, ici ou ailleurs, aujourd’hui ou hier, on en entend parler tous les jours. Mais malgré la puissance du mot, on ne se figure pas la réalité. On manque d’imagination. On se protège, peut-être.
D’abord, le sang répandu n’a pas la couleur qu’on croit. Lorsqu’il a imbibé la moquette rouge, les passages d’escalier rouges, la tapisserie rouge des sièges, il semble noir. Ça fait de grandes taches sombres là où les corps sont tombés, des éclaboussures ailleurs. Je ne sais pas ce qu’on attendait de nous. Pas des miracles, j’espère. Il n’y avait aucun moyen de faire partir tout ça. Le sang avait pénétré de larges taches marron le bois vernis des tables, dans les travées. Là aussi, on pourra bien essayer de polir, il n’y a rien à ravoir. Je suppose que, depuis, ils ont changé le mobilier. Quoique, en guise d’avertissement…
On n’y pense pas, non plus, mais le sang ne jaillit pas seul. Munis de masques, de gants et de sacs poubelle, nous collections des débris d’hommes et de femmes. Des morceaux d’os. Des morceaux de cervelle. Des morceaux de tissu pris dans des morceaux de chair. Nous, nous étions chargés des finitions. Les Dragons étaient passés avant pour dégrossir. Où ils ont emmené les corps, et surtout ce qu’ils en ont fait, aujourd’hui encore, personne ne le sait..
Nous travaillions sans échanger une parole, dans les raclements des brosses et les ronflements des aspirateurs. Même les plus intoxiqués au Dragon étaient méconnaissables dans leur abattement. Inutile de dire qu’on aurait tous jeté notre attirail pour quitter ces lieux et ne jamais y revenir. Mais on nous y avait fait entrer par la force des fusils et nous n’en sortirions que sur ordre des Dragons.
Quand j’ai perdu mon boulot d’architecte, je n’ai jamais rien trouvé d’équivalent. C’était sous de Villiers : avec le second boom de l’IA, l’économie se portait de mieux en mieux et de plus en plus de travailleurs perdaient leur emploi. Mes économies m’ont permis de vivre quelques mois, de plus en plus difficilement. Jusqu’au moment où il a fallu se faire une raison. Le soulèvement populaire après l’attentat du Tour de France, je ne l’ai pas vu venir, trop englué dans mes déboires personnels. Je suis descendu dans la rue, au milieu de la foule, j’ai fait plusieurs manifs. Dans les meetings improvisés, dans l’action collective, j’ai retrouvé un élan. J’ai cru, un moment, qu’un système allait être renversé. Puis j’ai vu Ridge Tahgui monter dans les sondages. J’ai vu des gens avec qui je croyais bâtir un autre monde s’enthousiasmer pour lui, attendre sa venue au pouvoir comme celle d’un sauveur. Ils ont pris feu en un instant, aidés par le Dragon distribué gratuitement dans les « quartiers », les mouvements d’initiative populaire et les manifestations. J’ai lutté à contre-courant, puis j’ai abandonné. Toute l’énergie retrouvée était retombée. J’aurais peut-être dû prendre cette merde, moi aussi.
Tahgui avait promis du travail pour toutes et tous. Et il a tenu parole. Les usines de Dragon recrutaient déjà à tour de bras, même avant la Purge et la nationalisation. Qui se présentait était retenu. C’était, en quelque sorte, la réouverture des Ateliers nationaux. Une partie du salaire se payait en nature. Je ne voulais pas tomber si bas. Que restait-il comme perspective de carrière à un designer devenu moins performant et moins créatif qu’un ordinateur ? Je suis devenu agent d’entretien.
Je travaille pour une boite d’interim. Nous sommes tous intérimaires. Aucune société, aucun service public, ne recrute ses propres agents d’entretien. Le recrutement se fait en fonction des besoins, et pratiquement en temps réel. L’entreprise A, en contrat avec l’agence B, lui adresse un courrier type dans lequel elle n’a qu’à indiquer le nombre d’agents nécessaires pour une tâche donnée. Le recrutement se fait pour la journée, la demi-journée, voire l’heure. L’agence B envoie une notification à tous les agents disponibles ce jour-là. Tous, c’est-à-dire bien plus que le nombre nécessaire. Premiers sur place, premiers servis. Les autres, sur le qui-vive, attendront le prochain message d’alerte. Le jour de la Purge, je me trouvais, par hasard, non loin de l’Assemblée, et il leur fallait du monde. Une veine.
Bien sûr, nous ignorions tout de ce qui venait de se passer. On nous a alignés par cinq et conduits devant la salle des débats. Les portes se sont ouvertes, on nous a poussés dans l’allée centrale. Le temps qu’on comprenne, les portes avaient été refermées et une dizaine de Dragons, alignés au fond de la salle, veillaient à ce qu’on ne soit pas venus pour rien.
Aussi bizarre que ça puisse paraître, je n’ai pas tout de suite cru à ce que je voyais. Rien n’aurait dû m’étonner de la part de Tahgui et de sa clique. Et pourtant, la première pensée qui m’est venue a été celle du Bataclan. J’avais dix-huit ans à l’époque. Les terroristes, pour moi, même vingt ans plus tard, ça ne pouvait être que les « autres ». Quand j’y réfléchis, c’est un non-sens. J’aurais dû comprendre depuis longtemps que le pouvoir est un monstre au sang-froid, et que nous étions parvenus à une époque où il pouvait exercer sa brutalité sans porter de masque. Mais il lui fallait une incarnation. Il l’avait trouvée en Ridge Tahgui. En cela, le Président était le produit de son époque.
Voilà, vous savez tout. Je fais ce cauchemar, en boucle. Et je rumine ces pensées, en boucle aussi. Mais n’insistez pas.
Jamais je ne prendrai de votre saloperie.
Plutôt crever.
Chapitre 24 - Putains de vaches
Putain de campagne. Putain de brouillard, putain de boue, putain de bruine. Putain de paysans et putains de vaches.
Elric essaie de ne pas repenser à ses parents. À sa vieille, qui en faisait 70 à 45. À son vieux, qui regardait le fusil avec un peu trop d’amour. Aux cochons, dans l’étable, qui pleuraient, la nuit, sans s’arrêter, sans raisons, juste pour faire chier. À l’odeur de merde, d’ammoniac et de fumier, qu’il s’était trimbalée sur ses fringues, de 4 à 14 ans - années de colère, de rage, de lutte, de baston, de nez cassés, d’oreilles arrachées, de coups de latte dans les couilles. Les Crottins, c’est ainsi qu’ils s’appelaient, entre eux, ça lui revient - en fait, il n’a jamais vraiment oublié.
Au loin, ça hurle. Une renarde en chaleur, qui attend de se faire défoncer le cul. Appel à bonnes volontés. Une fois, ils avaient capturé un renardeau, et Arthur Bonnard lui avait enfilé un mortier, avant de l’allumer. Ils avaient regardé la bestiole s’enfuir, effrayée, poursuivie par le pétard planté dans son fion, jusqu’à ce qu’elle explose en petits morceaux, puis regardé aussi les morceaux qui retombaient dans la boue des champs à peine labourés, dans la nuit dégueulasse du Cantal, floc-floc-floc, couverts par leurs rires gras.
Il grommelle. Qu’est-ce qu’elle fout, cette conne ? Il l’attend dans le froid depuis deux heures. Sarthe ou Cantal, même constat. Mêmes endroits paumés, vidés de toute sève, de toute énergie, de toute intelligence. Mêmes villages morts-vivants, mêmes baraques aux murs écaillés, figées dans leur jus, mêmes publicités périmées depuis quarante ans au bord des routes, mêmes commerces fermés, remplacés par des caméras, et, ici ou là, un distributeur automatique de Dragon périmé.
Aprés la putain d’école, le putain de collège, il y avait eu le putain de garage. Des journées à monter et démonter des essieux, des pots d’échappement, des boîtes de vitesse, à baigner dans la suie, les odeurs d’essence et de graisse, la puanteur de rat crevé des clim défectueuses, et du shit maison que fumaient les autres apprentis à longueur de journée. Juste à côté des bonbonnes de gaz.
Une silhouette, au loin. Il se raidit, affermit sa poigne sur le petit Makarov trafiqué qu’il garde dans la poche de sa doudoune. Retint sa respiration pour ne pas être dérangé par la buée. Si ce n’est pas elle, il faudrait aviser. Et si c’est elle, mieux vaut rester prudent. Ils ont beau essayer de rester discrets : lui sait. Il sait beaucoup de choses.
Il sait qu’on n’échappe pas à son destin. On finit presque toujours comme on a commencé. Lui crèvera le nez dans la boue. D’une certaine manière, il l’a toujours su. Après s’être bien fait sodomiser dans les douches de l’EPM, puis sous presque tous les ponts de la région, il avait fini par comprendre. Et trouver. Les plus belles années de sa vie, en clandestinité. Les camps sauvages, d’abord dans l’Allier, puis en Dordogne, puis un peu partout, partout où d’autres rebuts, d’autres écorchés comme lui, dégoûtés de tout, et incapables pourtant de se résigner - bouillants de colère, déchirés de rage - se regroupaient, se complétaient comme ils pouvaient. Peu à peu, ils s’apprivoisaient, apprenaient même à aimer. Commençaient à imaginer autre chose. Un espoir, une idée. Le refus de l’inéluctable, des structures imposées, de la haine du tous contre tous. Ils s’autorisaient à croire en une autre forme de société. L’égalité, la liberté - enfin. Plus républicains que les républicains : les Joyeux Anarchistes Réunis.
Elle s’approche en regardant là où elle pose les pieds. Jette sa cigarette dans la boue.
— Vous êtes seul ?
— Et vous ?
— Si quelqu’un avait voulu me suivre, il aurait déjà abandonné depuis longtemps, Elric. C’est l’endroit le plus triste de France. Non, même, du monde.
Il ricane, relâche la poignée du flingue dans sa poche.
— J’ai vu des drones, un peu plus à l’est.
— Et alors ? Moi aussi. Il y en a partout. Mais vous n’avez pas choisi cet endroit par hasard, n’est-ce pas ? Les sous-sols, dans le coin, sont riches en magnétite. Et les drones n’aiment pas ça. Vous êtes dans votre élément, pas vrai ? Ici, dans la…
— … dans la frange. N’ayez pas peur des mots. C’est le meilleur endroit où se planquer. Je suis juste pragmatique. Vous faites un article sur moi, mademoiselle Robin ?
— C’est vous qui m’avez contactée. Si vous n’avez rien d’intéressant à me dire, j’espère au moins que vous allez m’offrir des rillettes.
Elric n’a aucune envie de plaisanter. Violette est belle, du moins, autant qu’il peut le deviner à la lueur de la lune. Mais la beauté du diable, ça aussi, il connaît.
— J’ai lu votre article. Sur les usines de Dragon. Vos trois semaines en tant que Langue. Les effets de cette merde sur vous. Le circuit du Bad Dragon…
— Rien que vous ne sachiez déjà, hélas, n’est-ce pas, Elric ? Vos petits camarades carburent au « Bad » depuis longtemps.
Il renifle, détourne un instant le regard. Il joue gros.
— C’était un bon article. Un peu larmoyant, et toujours condescendant. Mais bon quand même.
— Merci, ça me va droit au cœur. Surtout venant de l’homme à l’origine de la mort de quinze spectateurs du tour de France, qui a su ne pas se montrer « condescendant » par rapport à leur classe sociale…
Aussitôt, il se braque :
— Ça ne devait pas se passer comme ça ! Ces connards de cyclistes… 55 km/h de moyenne dans le faux-plat final ? A quoi ils tournaient, à votre avis ?
— Vous ne visiez pas Defranc ?
Elle n’est pas étonnée. Pure rhétorique.
— On est pas là pour parler de ça. Moi aussi j’ai fait mes recherches, sur vous. Une rumeur court, miss Robin. On dit que vous êtes dans les petits papiers de ce salopard de Tahgui.
La renarde hurle à nouveau toute sa frustration, son désir. Violette ne bronche pas.
— Je ne veux pas que vous citiez mon nom. Ni dans la merde que vous écrirez, ni auprès de votre « homme ». C’est clair ?
— Très clair. Je ne prévois pas d’écrire sur vous, ni les vôtres, Elric. Je dois vous reconnaître une chose : vos actions parlent pour elles-mêmes. Alors, ne vous inquiétez pas. Je ne crois pas en l’anarchie.
— Et en quoi croyez-vous, Violette ?
Il pourrait la descendre, là, maintenant, et s’en aller. Mais le temps est compté.
— L’homme, finit-elle par répondre. Avec ses bons et ses mauvais côtés, Elric. L’homme, tout simplement. Et la femme, surtout.
Elle essaie encore de faire de l’humour. Il n’aime pas ça.
— Je possède une information importante.
— Vraiment ? Le lieu et l’heure de votre prochain attentat ? Ça fait un moment que vous n’avez rien fait péter… Qu’est-ce que vous voulez, en échange ?
— Je veux… Je veux que votre Tahgui intervienne… pour libérer quelqu’un. Il l’a déjà fait avec Ferenc.
— Je vois. Finalement, Elric, vous n’êtes pas si différent des autres, pas vrai ?
Il recommence à jouer avec le flingue dans sa poche. Mais elle ne l’énerve plus vraiment. Maintenant il pense à Lui. À Ses mains. Ses doigts. Ses bras, Ses épaules. Depuis trop longtemps. Sa langue. Ses fossettes qu’il caressait, sous la tente, sous la pluie, sous la lune. Trop longtemps.
— Ils vont le buter.
Elle éclate de rire.
— Qui ? Les Américains ? Les Chinois ? Les Corses ? Les indépendantistes ? Les fondamentalistes ? Les anti-Dragons ? Les pro-avortement ? Les juges, les philosophes ? Vos amis, dans leurs bidonvilles, avec leurs explosifs maisons, si ça pète pas pendant qu’un de vos imbéciles verse la javel dans le bidon, comme à Colmar ?
— Les riches.
Elle arrête de rire.
— C’est trop vague. Ce n’est pas dans leur intérêt.
— Les très très riches. Les Trente. L’ancienne loge Pourpre. Arcane. Ça vous parle ?
— Arnault Junior ?
Il hausse les épaules.
— Il y a ceux qui se cachent. Et ceux qui flottent à la surface, poissons rouges parmi les poissons rouges, Violette.
— Je ne vous savais pas poète.
Mais elle ne plaisante plus.
« Qui vous dit que je vais en parler à Rid… au Président ? Pourquoi ne pas passer par ses proches ?
— Vous l’aimez, mais vous ne lui devez rien. Les autres… je ne leur fais pas confiance. Ils sont aussi pourris que ceux qui veulent les éliminer. Sinon pire.
— Donnez-moi un nom. Un lieu. Quelque chose de concret.
— Quelqu’un dans son entourage. Dans quelques mois. C’est déjà beaucoup. Je prends un risque énorme en vous parlant, Violette. Je vous en dirai plus lorsque Ridge aura accédé à ma requête.
Elle fait un pas dans sa direction. Il ne bouge pas. Il aperçoit ses yeux, verts, au reflet de la lune. Elle l’observe sans un mot, pendant de longues secondes.
— Vous avez souffert. Beaucoup. Il reste tellement de haine…
— Ça n’a aucun intérêt, l’interrompt-il aussitôt.
Il sait ce qu’elle essaie de faire. Ça ne marchera pas. Il a reconnu son regard. Elle consomme encore de cette merde. Grand bien lui fasse.
— Bouziane. Ahmed Bouziane.
Elle recule.
— Le droniste du Puy, votre kamikaze ? Monsieur œil pour œil ?
Il hoche la tête.
— La loi pour la mise en place des « Arènes » ouvrira la voie à quelque chose de plus radical. Je ne vous apprends rien. C’est aussi pour cela que je m’adresse à vous, Violette. Nous n’avons rien en commun mais… vous avez des convictions. L’État retrouvera le droit de tuer - en plein jour, ce n’est qu’une question de semaines, de mois.
C’est ce que le peuple veut, et Tahgui est en phase de séduction. Elle réfléchit. Qu’a-t-elle à y gagner, elle ?
Elle comprend qu’elle va détenir la clé : s’il s’est trompé, si elle n’aime pas Tahgui, ou si ses convictions sont plus fortes que son amour pour lui…
— Je ne vous promets rien, Elric. Je vais en parler au Président. Rien qu’à lui.
Il hoche la tête, recule.
— Et moi, je ne veux parler qu’avec vous. Surtout pas à Tahgui, encore moins à sa clique de demeurés. Je reprendrai contact avec vous. Mais la balle est dans votre camp.
Il s’éloigne. Elle l’interpelle, une dernière fois.
— Vous devez vraiment l’aimer.
Mais il ne l’entend pas. Ou l’ignore.
Au loin, la renarde s’est tue, enfin satisfaite.
Chapitre 25 - Prix Nobel
À l’issue de la conférence internationale pour la paix mondiale, Ridge n’en peut plus. Il ne le montre pas, continue de s’afficher souriant, bien coiffé, en pleine forme. Mais quelque chose est cassé. Là, dans les salons étouffants, les couloirs sans fin de leur hôtel de Zermatt, sur la « montagne magique » dont ne cesse de parler Moustache, il les a vues, à nouveau. Dans la pénombre, derrière les vitres. Juste avant de s’endormir, et parfois dans ses rêves. Et tout a pris une couleur sombre, inquiétante. Un flot de bêtise crasse, d’égoïsme et de petitesse.
Les Arabes veulent bien se rapprocher, mais pas faire le ménage ; les Chinois continuent de nier leur auto-génocide, et le rapprochement avec la Corée du Nord - pire encore, ils demandent des conseils à Ridge en matière de purge. Quant à Obadiah Stone, insondable derrière son immense barbe de Père Noël, son front monumental qui n’attend que d’être sculpté dans une montagne du Dakota, ses huit « concubines » (« un échantillon ») déguisées en petites laitières, et ses phrases cryptiques, il l’a déprimé au plus haut point. Le rêve américain pue le crottin, l’inceste et les maximes à deux balles. Tout ce qu’il a compris c’est que le Grand Mormon Sage propose, dans son infinie générosité, d’annexer la France et d’en faire le 58e État.
Le coup de grâce est venu de Santiago Moretti. Ridge espérait que son petit chantage fonctionnerait - le Hongrois, le Polonais, les Italiens et même les Belges l’appuyaient. Mais le président de l’Union Européenne a refusé les cadeaux, les demandes, l’élargissement, la réforme, et il n’a pas cillé face aux menaces ni au chantage. La rupture est consommée. Ce n’est pas une grande perte en soi : les Marocains, les Algériens, les Tunisiens, et plus à l’est, les pays du Golfe, sont prêts à sauter dans le wagon de l’Alliance méditerranéenne. Chez eux, le Dragon Standard (DGN) représente déjà près de 40 %, en moyenne, des transactions.
Dans la berline qui les emmène vers le petit aéroport, à travers les tourbillons de neige, Moustache, lui, est pris de logorrhée. Il affiche son ravissement : on a tenu face au GMS, les Chinois nous font la lèche, Moretti va nous payer une pension alimentaire jusqu’à la fin de sa vie. D’après l’Israélien, le Dirty Dragon, qui a déjà infesté les rangs du Hamas, commence à faire des ravages dans ceux de l’Etat Islamique. Le terrorisme international connaît une crise de recrutement sans précédent. Pour un peu, Ridge pourrait postuler au Prix Nobel.
Le seul bémol, c’est justement que tous les plus « modérés » des djihadistes se rangent des voitures, sous l’effet de la drogue… Et qu’il ne reste au final que l’aile la plus radicale, une concentration des pires tarés qui refusent obstinément de toucher au Dragon ; une sorte de « condensation » de psychopathes prêts à se faire exploser partout sur le globe.
— D’après la DGSE, la branche « Tāj al-Hādir » - ça veut dire « la Couronne du Survivant », on dirait un truc de MMA - fait du pied aux anarchos d’Elric et compagnie. Une sorte d’alliance mondiale des refoulés.
Il s’esclaffe.
— Ça n’a rien de drôle, Moustache. Ils pourraient faire du grabuge, si les fils se touchent.
Kalach se tourne vers Ridge.
— Mais la Purge, ça ne t’a pas gêné…
Le visage de Ridge se ferme un peu plus. Il regarde les flocons qui s’écrasent sur la vitre teintée, et s’y laissent fondre. Certains, plus légers, repartent, arrachés par le vent.
— Tu sais comme moi que ça n’a rien à voir. Si tu me serres la main, tu me plantes pas un couteau dans le dos juste après. Le peuple, Kalach… ils ne me doivent rien. Et une bonne partie d’entre eux ne m’a pas accordé sa confiance. Je dois encore la gagner.
Kalach reste silencieux un moment. Quelque chose cloche, dans la voix de Ridge.
— Je voulais dire… Euh… Oui. J’ai une idée. On pourrait leur proposer de participer aux Arènes.
— Et ? Qu’ils gagnent puis infiltrent les institutions… Exactement comme nous l’avons fait ? Autant que je me tire directement une balle dans la tête, ça ira plus vite. T’as d’autres idées géniales comme celle-là, Moustache ?
Kalach se rencogne dans son siège. Il a compris le message. Les services de renseignements, et Imane, ont déjà filtré un certain nombre de candidats aux Arènes de Ridge. Ferenc, qui connaît bien le milieu, est consulté. Ils ont exclu les fichés S, mais il reste des candidats qui présentent des « zones d’ombres » dans leur parcours.. .
Ridge tient à ses Arènes. Il regimbe. Pour que la fiction de la méritocratie spartiate fonctionne, tout le monde doit avoir sa chance, même les pires rebuts. Il suffira de les disqualifier pour un motif administratif quelconque, s’ils s’approchent trop de la phase finale. On s’arrangera pour qu’ils tombent sur plus fort qu’eux lors du tirage au sort. On enquêtera, on fera pression s’il le faut. Un accident est vite arrivé.
Ferenc, consulté, rappelle que ces types, on ne les voit pas venir. Ils n’ont pas de « zones d’ombre ». Ils se cachent en pleine lumière.