France. 2032. Ridge Taghui, ancien trafiquant de drogue, devient Président de la République. Entouré de Imane, Kalach et Ferenc, et à l’aide de son Dragon - drogue « du peuple » - il entend appliquer sa propre méthode pour obtenir la paix sociale et assurer la reprise économique. Mais, entre Violette, journaliste incorruptible - et ex-petite amie - les ultra riche et les néo-anarchiste, les adversaires sont nombreux. Ridge décide de mettre en place les « Arènes », mélange de combat de gladiateur et de concours de la fonction publique.
Résumé des derniers épisodes :
Ridge Taghui commence à douter. Son retour au campement réactive le souvenir douloureux d’une certaine Anita, tandis que Zoraïna, la sorcière du coin, lui rappelle qu’il est maudit. Meyers, envoyé par les Ultra-libéraux de Sternin pour « réduire » Ridge, sympathise avec Ferenc, toujours aussi frigide. Le Dragon connait ses premiers ratés : dans les rues, on se guette pour une dose. François Baroin se confie à Anne Sophie Lapix, avec amertume, sur sa défaite contre De Villiers. Pendant ce temps les Arènes de Ridge débutent par des qualifications régionales. La Chimère, un jeune combattant shooté au Dragon, sort du lot, un peu trop d’ailleurs : l’Archange lui crève les yeux avant de le prendre sous son aile.
Résumé des derniers épisodes :
Ridge Taghui commence à douter. Son retour au campement réactive le souvenir douloureux d’une certaine Anita, tandis que Zoraïna, la sorcière du coin, lui rappelle qu’il est maudit. Meyers, envoyé par les Ultra-libéraux de Sternin pour « réduire » Ridge, sympathise avec Ferenc, toujours aussi frigide. Le Dragon connait ses premiers ratés : dans les rues, on se guette pour une dose. François Baroin se confie à Anne Sophie Lapix, avec amertume, sur sa défaite contre De Villiers. Pendant ce temps les Arènes de Ridge débutent par des qualifications régionales. La Chimère, un jeune combattant shooté au Dragon, sort du lot, un peu trop d’ailleurs : l’Archange lui crève les yeux avant de le prendre sous son aile.
Chapitre 31 - Les Arènes (3) - Archange
Il lui décrit, d’une voix douce, le bâtiment. Il s’agit d’une sorte d’immense dôme en béton, posé là, dans un jardin néoclassique, ou ce qu’il en reste. Comme un furoncle sorti de la terre. Volontairement moche, lisse. « Brutaliste » murmure l’Archange. La Chimère demande s’il peut le toucher. Ils quittent la file d’attente, se dirigent vers un Dragon, qui, moyennant un petit billet, les laisse approcher la façade. La Chimère y pose sa paume, sourit.
— C’est froid. Et doux.
— Prends ta pilule.
Ils regagnent la file d’attente. Dans le petit matin, entre les rayons du soleil froid, les combattants trépignent, se réchauffent comme ils peuvent. Une petite dame en chandail propose du café. Une étudiante en sociologie discute avec un transporteur de fonds. Deux barbus plaisantent avec un garde.
— Ça me rappelle ma JAPD.
— Ta quoi ?
— T’as pris ta pilule ?
L’Archange observe la Chimère, qui lève la tête, écoute les oiseaux chanter, la bouche entrouverte. Le gamin est vêtu d’un short et d’un t-shirt. À 8 heures du matin, en décembre. Et il ne tremble pas. Il ne ressent rien. Plus rien. En trois mois, l’Archange a réussi là où tous les djihadistes du monde, tous les Léviathans de l’univers, tous les théoriciens de la paix sociale ou de l’ataraxie ont échoué. Il a créé un être heureux.
— Comment tu te sens, mon grand ?
— Bien.
— T’as faim.
Ce n’est pas une question, c’est un ordre. S’il ne le lui rappelle pas, la Chimère se laissera mourir de faim, en souriant. Parfois, l’Archange se dit qu’il est allé trop loin. Surtout quand il faut lui répéter de ne pas oublier de se torcher. Le gamin a été purgé de tout le mal, de tout le ressentiment, « nettoyé » au karcher psychique. Propre et net. Ne reste qu’un palimpseste. Il a même pensé à changer son surnom. Mais après tout, la Chimère reste appropriée : le gamin n’est plus qu’un mélange, un patchwork sans queue ni tête - littéralement.
— Essuie-toi. Tu combats dans dix minutes.
— Dis, Arc, t’as déjà été amoureux ?
— On va tester la connexion. Je reviens.
Il se dit qu’il aurait bien voulu avoir un fils. Peu à peu, les traits de Camille s’estompent dans sa mémoire : elle doit avoir quatorze ans maintenant. Il achète des chips. Chimère aime « goût paprika ». Il croise d’autres « coachs » et « managers », de la racaille de fond de chiotte qui le saluent, qui saluent Porcinet du moins. Mais ça fait partie du jeu : ils lui demandent pourquoi il a renoncé, pourquoi il ne combat plus lui-même. Essaient d’en savoir plus sur ce fameux « Chimère », le champion de Picardie. Dans un coin, des types règlent leurs caméras, des journalistes sportifs s’éclaircirent la voix, font des tests micro. L’éclairage au néon façon ligne Maginot ne suffit pas : ils ont apporté leurs propres projecteurs au tungstène. L’atmosphère est étouffante dans cette partie de la zone d’attente. Jean-Christophe repense aux histoires de la Purge, à ce qui s’est passé au Parlement. Là aussi, on filmait. Jusqu’à ce qu’on éteigne les lumières.
Il se tourne, observe les 48 combattants issus des sélections régionales, qui s’échauffent, chacun dans son coin - sauf la Chimère, qui compte les animaux dans sa tête. Si Ridge et ses amis voulaient faire un grand nettoyage, se débarrasser de tous les pires cas sociaux du Royaume, ils pourraient commencer par faire sauter l’Arène, maintenant : ça ferait une bonne partie du taf. Au stand, l’Archange prend aussi un grand verre de Coca pour lui. La journée va être longue. Inch Allah.
— Porcinet.
Un jeune gars en costume, avec un badge illisible autour du cou, une barbe fine taillée au millimètre, et un sourire de vendeur de bagnoles, lui tend la main.
— Et vous êtes ?
— Lucas. Lucas Demonget. Vous étiez mon prof, en 5e, à Dolto. 2021. Juste après le confinement. Vous étiez déjà…
— … au bord ?
Lucas hoche la tête, et lui tend une photo de la Chimère, avec son bandeau devant les yeux. Un truc qu’il a découpé dans l’Équipe.
— Il ne signe pas d’autographes.
— Pas lui, vous, Porcinet. Je voudrais un autographe de vous.
La Marionnette. À un moment, il avait envisagé ça. Mais un type sans regard, muet, à l’origine ethnique incertaine et au surnom troublant, la Chimère sous Fly : ça vendait mieux. Les gratte-papiers et les adolescents en raffolaient. Tout le monde voudrait pouvoir s’échapper. Personne n’aime être manipulé.
Quand il revient, la Chimère trépigne. Il l’emmène aux toilettes. À leur retour, une gentille organisatrice leur remet un formulaire. L’Archange malgré sa phobie administrative, affiche son meilleur sourire.
— C’est quoi ?
La gamine hausse les épaules, glisse un regard vers la Chimère. Elle voudrait savoir ce qu’il y a sous le bandeau. Elles veulent toutes savoir. Toucher. Compatir.
— Un… formulaire.
— On en a déjà rempli toute une palanquée. C’est pour quoi cette fois ? Son régime fiscal, son groupe sanguin ? Vous savez déjà tout…
— Ce qu’il veut.
L’Archange s’interrompt, regarde le document. Là, pour la première fois depuis qu’ils se sont lancés dans le combat, apparait clairement, noir sur blanc, l’alternative. « Poste à responsabilité (préciser le secteur et le domaine le cas échéant) » ou « Récompense matérielle (préciser : argent, Dragon, autre) ». Chimère, qui ne les entend plus se disputer, s’intéresse enfin à leur conversation.
— Qu’est-ce que c’est, Arc ?
— Rien, rien, répond ce dernier, en cochant la première case.
Chimère entre en lice face à un ancien flic, un ours mal léché, aux poings gros comme des citrouilles. Archange regarde du côté de la loge présidentielle. Pour le moment, seuls Kalach et Imane s’y trouvent, occupés à pianoter sur leur téléphone.
François est gavé de Fly. Malgré les cris du public, qui résonnent contre les murs de béton et s’amplifient, il n’est plus que sensations. Archange n’a presque rien à dire, juste un petit conseil sur le placement des pieds ici ou là : son poulain n’est jamais meilleur que lorsqu’il se laisse porter par ses sensations. Les types de l’Équipe appellent ça le « moment Zatoichi » En quelques coups bien placés, il met le flic à terre et se qualifie sans trembler.
— C’était comment ?
— Très bien. Prends ta pilule.
Archange sait qu’il faut doser avec précision. La journée va être longue. En huitième, Chimère se débarrasse d’un cinglé qui passe la majeure partie du combat à l’insulter, en vain. Il est impossible de rentrer dans l’esprit du garçon. Il n’est pas juste vide : il est néant. En quart, il rétame sans ciller un androgyne breton dont les yeux transpirent le massacre. Archange se surprend à se demander si, finalement, il n’est pas en train d’assister à une sorte d’autorégulation : les tarés et les déchets de la France qui s’éliminent les uns les autres. Pour le moment, il n’y a eu que deux morts. Mais un paquet de vaincus ne rentreront pas chez eux, et finiront la nuit en asile, ou flottant sous un pont. Le taux de suicide, parait-il, est très élevé à l’issue des combats.
Les « Arénards » jouent plus que leur vie : ils jouent leur propre image d’eux-mêmes, dans une sorte de pari cathartique : ça passe ou ça casse.
Dans ce contexte, l’absence d’ego est un atout non négligeable.
— T’as envie de dormir un peu. Pas longtemps.
— Oui, Arc. Tu me réveilleras ?
— T’en fais pas gamin. Qu’est-ce que je t’ai dit ?
— Tu me laisseras jamais tomber.
— On y est presque.
La demi-finale commence. Dans la loge, Ridge vient d’arriver. Les caméras se multiplient, les gradins sont remplis, jusqu’en haut de l’Arène oblongue. Les spectateurs, tout là-haut, peuvent presque toucher ceux du rang d’en face. Ils lâchent des chips, des os, vingt mètres plus bas, sur les combattants. La zone de combat est nettoyée avant chaque match.
Chimère entre le premier sur la piste. Il reste seul pendant de longues secondes, immobile. Tout à coup, en le regardant, Archange est saisi d’un tremblement. Il connaît les symptômes : ce n’est pas son vieux crabe qui s’ébroue. Non, c’est autre chose. Il a la chair de poule, tous les poils dressés, comme s’il se trouvait à l’intérieur d’une putain de cage de faraday. Chimère, tout maigre, les bras ballants, dans son short XS et son vieux T-shirt « T.A.TU », a l’air si fragile. C’est qu’un putain de gamin qu’il envoie à l’abattoir : même s’il gagne, et surtout s’il gagne. Le gosse deviendra un col blanc, et il sera bon à ça, aucun doute. Une machine administrative, un virus dans le système, un virus d’autant plus puissant qu’il s’ignore lui-même. Peut-il lui faire ça, lui faire subir ce que lui-même a subi ?
Chimère est une âme sauvage, vagabonde, il le sait, il l’a toujours su. Jean-Christophe ressent, par anticipation, tout le malheur, et le désespoir, qu’il va lui infliger. Mais ils n’ont pas le choix. Les Russes ne pardonneront aucun échec. Ils sont sans doute présents dans la salle. Lui n’a rien à perdre, il crèvera bientôt, de toute façon. Et Elric, la Cause… ils s’en remettront.
— Ça va, monsieur Porcinet ?
Lucas, derrière lui, a passé l’après-midi à faire des photos et des mots croisés.
— J’ai entendu dire que Al-Hâdim s’était désisté. Coup de chance, pas vrai ?
Quelque chose de bizarre dans sa voix. Jean-Christophe se retourne, se concentre sur le badge du jeune homme. « Déleg. étrangère ». Il plisse les yeux.
— Comment tu sais ça, Lucas ? Tu fais partie de l’organisation ?
Son ancien élève croque un churros, puis hausse les épaules.
— Non, non, monsieur Porcinet. Je ne suis qu’un modeste observateur. Je suis très observateur, vous vous souvenez ? Vous disiez que je ne manquais rien de ce qui se passait de l’autre côté de la fenêtre.
Il se penche vers Jean-Christophe, baisse la voix.
— Camille aussi a l’air très observatrice. Une gentille petite. Ce serait dommage de tout gâcher, n’est-ce pas… Archange ?
Chimère écoute. Les cris, les insultes. Les encouragements, les moqueries. Le speaker. Il sent. La transpiration, la friture, les parfums d’occasion, la pisse et le sang. Les médicaments, l’argent, le sable, le béton. Les araignées, les mouches, les bijoux, les portefeuilles en cuir.
Il sent aussi les énergies. La jalousie, le désespoir, la cruauté. L’ennui, profond. Là-haut, autre chose. La volonté, puissante, inflexible. La dévotion, la passion. La peur. Tous ces gens, toutes ces émotions. Elles le transpercent, le restructurent, comme un rubik’s cube vivant. Il se sent craquer de l’intérieur, grincer, s’aligner, se désaxer, se redresser. Son corps et son esprit ne font qu’un, comme l’a dit Arc. Il est prêt à se donner à eux, à leur appartenir. Chimère n’est qu’un avatar de cette société, Arc le répète. Un miroir brisé. Les cris enflent, la salle s’époumone. L’arbitre vient de le désigner vainqueur par abandon. L’adversaire ne s’est jamais présenté. Arc le récupère, l’emmène dans un coin.
— Ils essaient de te déstabiliser.
— C’est toujours vide, répond Chimère.
C’est la première fois qu’il ment à Arc. Il en ressent une impression très désagréable. Mais comment lui dire la vérité ? Son maître le tuerait s’il savait.
— Bien. T’es en finale, mon grand. Les Enculés Associés vont t’envoyer leur représentant. Souviens-toi : t’es le meilleur. Ils vont essayer de te faire croire le contraire, mais t’es déjà un cran au-dessus de leur race.
Chimère sourit.
— Si tu le dis, Arc.
L’autre demi-finale commence. Elle oppose « L’Ami », un réfugié syrien, maigre et apeuré, au grand favori, le Déchiqueteur , « Al-Manshour » en VO, qui commence par un sonore « Allah Akbar » lancé à Ridge. Là-haut le Président ne réagit pas. Arc se demande lequel des deux combattants tourne au Nuke et lequel représente les Fachos Réunis. Qui s’est allié avec qui.
Il se retourne : Lucas lui adresse un signe de tête. Quelque part, il n’y a rien d’étonnant à ce que ses élèves aient mal tourné. À cette époque-là, Archange le sait, il ne maîtrisait pas encore son « pouvoir ». Son esprit fourmillait de théories contradictoires. Cause ou conséquence, de violentes sautes d’humeur le traversaient, au plus grand désarroi de son entourage, qui d’ailleurs avait fini par s’en lasser. Il débordait d’amour ; la minute suivante, insultait tout le monde, persuadé d’être victime d’une machination. Heureusement, il les avait rencontrés. Ils l’avaient aidé.
À présent, ils ne demandent « rien d’autre » qu’un retour sur investissement.
L’Ami prend le dessus. Le taliban est pourtant bien plus costaud : mais le réfugié, peut-être l’un des seuls combattants sains d’esprit, joue plus que sa propre vie. Cela se ressent dans l’énergie qu’il met dans ses coups. L’Arène est divisée, une partie l’encourage et l’autre le hue.
— Il est en train d’essayer de lui briser les côtes, commente Arc.
— Je sais bien ce qui se passe, répond Chimère.
Jean-Christophe tique.
— Tu as pris tes pilules, mon grand ?
Il essaye de deviner, dans la pénombre, qui supporte l’Ami. À gauche, les pauvres sont divisés, entre leur admiration pour le courage du petit Syrien, et leur crainte qu’il ne vienne piquer leur boulot. À droite, et plus haut, sous la tribune présidentielle, dans les sièges rembourrés, quelques encouragements timides fusent. Il reconnaît là Meyers, à côté de Ferenc et d’Arnault Junior. Une brochette étonnante de salopards, qui paraît goûter les exploits de l’Ami.
Le Déchiqueteur, furieux, menace en arabe la famille de l’Ami. Mais celui-ci le fait taire d’une balayette. Puis il saute, coude en avant, façon catcheur, sur la pomme d’Adam de son adversaire. La foule se tait : on peut entendre un craquement, suivi d’un râle. Le Déchiqueteur, mains autour de la gorge, se met à quatre pattes. Il vomit du sang. Il essaie d’appeler à l’aide, mais aucun son ne sort de sa bouche : que des bulles de sang qui explosent.
Les soigneurs se précipitent, l’aident à se relever, et l’emmènent. L’arbitre siffle.
L’Ami lève les bras, et se tourne vers Chimère. Il baisse légèrement la tête. Chimère l’imite.
Chapitre 32 - Inévitable romance
Violette referme la porte-miroir. Elle observe son reflet, ses traits tirés, ses cheveux rêches, sa peau blême - le néon n’arrange rien. Elle a l’impression de regarder sa mère. Ridge l’avait prévenue. Trois mois pour décrocher vraiment - mais si tu replonges… Il a suffi d’une pilule, durant une soirée. J.P et ses potes en toile de fond. Sur le coup, aucun effet, mais c’est bien le problème du Dragon. On ne sent rien, alors on en reprend, et petit à petit…
Ça tord dans son ventre. Puis le liquide chaud, brûlant, amer, remonte dans sa gorge. Elle se plie en deux, tombe à genoux, et trouve tout juste le temps de relever la lunette des toilettes. Elle gerbe. Tout ce qu’elle a bouffé depuis la veille : des chips, du coca, des bouts de brownie, des miettes de pomme. Tout ça ressemblerait presque, de loin, à du chili con carne. Elle relève la tête, se croit tirée d’affaire. Mais l’odeur de son propre vomi remonte jusqu’à ses narines. Elle est prise d’un autre haut le cœur, rote - et le vomi refait un tour de Space Mountain. Elle tapisse les toilettes, encore et encore, sans s’arrêter.
Vas-y, putain, vas-y, vide-toi. Recrache-toi, imbécile.
Ça se calme. Mais ce n’est pas assez. En tremblant, elle glisse deux doigts au fond de sa gorge.
T’en veux encore, hein ?
Violette ne recrache plus qu’un liquide bilieux transparent, comme Pipette avant qu’elle ne crève. Elle réussit à tirer la chasse, et regarde le chili s’effriter dans le vortex. Si seulement il suffisait de ça pour se sentir mieux.
Elle reste figée contre l’émail de la cuvette. Frais, bon. Non, ça ne suffit pas. Et elle sait très bien ce qui se passe.
La même chose qu’en sixième, lorsque les filles avaient écrit dans les toilettes que Madame Duluc puait du cul (et suçait des bites). Elle savait qui. Elle savait et elle n’avait rien dit.
On a retrouvé Madame Duluc avec un sac supermarché sur la tête, pendue dans son garage, le moteur de la Twingo encore allumé.
Pareil, aussi, durant le face-à-face entre Sandrine Rousseau et Jordan Bardella. Elle détenait les photos compromettantes du « petit prince », et ce bien avant Libé. Elle avait cru agir de manière juste, déontologique. Jordan, lui, ne s’était pas embarrassé de principes. Il avait décapitée politiquement la pauvre Sandrine, en diffusant en direct les images. A l’époque, sous Baroin, il suffisait de se curer le nez durant une séance de questions à l’Assemblée pour être accusé de se « moquer du peuple ».
Violette repense souvent à Mme Duluc et à Sandrine Rousseau. Elle les aimait bien. Elles se ressemblent, un peu, toutes les trois. Passionnées, dures, chiantes. Mais des trois, laquelle s’est le plus compromise ?
Sandrine Rousseau était belle. Violette l’avait compris, ça lui avait jailli au visage, pendant que celui de la député se décomposait. Là, sur le plateau de BFM, sous les rires jubilatoires d’un Bardella à son sommet.
Les photos avaient été téléchargées plus de huit millions de fois en moins de 24 heures. Où vivait Sandrine, à présent ? Au Mexique ? Aux dernières nouvelles elle réalisait un documentaire sur les « néo-nazis », et voulait savoir s’il était possible d’interroger Ridge.
De l’eau a coulé sous les ponts. La Violette de BFM n’existe plus depuis un moment.
Vraiment ?
Ses pensées se stabilisent. Ridge. C’est lui le problème. Et la solution, bien sûr : sinon, ce serait trop simple. Ridge avec ses secrets.
Ridge qui se moque de toi. Ridge qui t’espionne, et toi, t’aimes ça, ma cocotte.
— Lâche-moi, putain !
Sa voix résonne dans la cuvette. Monsieur Hazim frappe le plancher. Elle a envie de hurler. Est-ce qu’elle se plaint, quand il fume sa merde à côté de la VMC ?
Tu pourrais vivre ailleurs. Bien mieux. Mais t’as besoin de t’imposer ça. Pourquoi ? Pour te cacher, voilà pourquoi. Parce que tu as peur !
Peur… de quoi ?
De la vérité.
Il pourrait crever. Crever à cause d’elle. C’est ça la vérité.
Oooh, non, c’est plus compliqué.
Oui. Ce serait trop simple. Il a tué des innocents…
Ce ne serait pas si mal, hein… ? Juste un mauvais moment à passer. Et le monde irait mieux. Il avait promis, Violette. Il avait promis.
Ça la déchire. Elle voudrait le détester. Elle peut le sauver. Quoiqu’elle fasse, elle ne pourra plus jamais se regarder dans un miroir.
Son téléphone sonne. Elle tend la main, tâtonne, réussit à l’attraper. Se laisse glisser dos au chiotte.
— Allô ?
— ViVi ? Ça va ?
Plus personne ne l’appelle comme ça depuis… Le passé n’abandonne jamais.
— Karine. Félicitations pour ta nouvelle émission.
— C’est toi qu’il faut féliciter, ma belle. Une semaine et déjà 40 000 exemplaires vendus. Ton « Antre du Dragon » est remplie de pièces d’or, on dirait.
Elles ne se sont plus parlé depuis sept ans, au moins. Mais Karine n’a pas besoin d’argent. C’est autre chose.
Elle sait.
— T’es toujours là, ma chérie ? Ça va, t’es sûre ?
— Oui… Qu’est-ce que… je peux faire pour toi ?
Elle a toujours eu du mal avec cette expression.
— Écoute… Tu te souviens d’Arnaud, de LCI ?
Oh. Oui. Il visait un JT. Prêt à tout. Bien foutu, bien rempli aussi de plans de carrière et d’expressions toutes faites, et de guère autre chose. Chiant à en crever. Un présentateur de JT, oui - tout le temps, même au pieu.
— Il bosse pour Médiapart, maintenant. Il…
Karine Lemarchand baisse la voix, comme à la télé, quand elle a fait avouer au vieux De Villiers que la masturbation, dans certains cas, n’était pas forcément un péché.
— … il dit qu’il a un truc sur toi. D’après lui, Tahgui et toi… le Président t’aime bien, c’est pour ça qu’il te choisit à chaque fois pour ses interviews…
La jalousie, encore plus forte que le passé, plus mesquine, la meilleure pour débusquer la vérité.
— Et que tu l’aides, même quand tu le critiques. Arnaud a bien lu ton bouquin, et d’après lui, un prof de la Sorbonne est prêt à démontrer comment tu te trahis. Comment tes phrases disent l’inverse de ce que tu écris. Le choix des mots, des tournures, le rythme, la ponctuation… Ce gars prétend que l’Antre du Dragon, c’est pas une déclaration de guerre à la drogue, c’est une déclaration d’amour à Ridge Tahgui. Arnaud voudrait t’inter…
Elle raccroche.
Quinze ans. La première fois qu’elle l’a vu, il venait de sortir de prison, et s’était installé à Vaulx-en-Velin, « chez des amis ». Loin de Paris, loin des Saintes-Maries - mais entre les deux. Il se promenait en jogging blanc. À peine vingt ans. Fin, musclé, beau comme un condor sur le point de déployer ses ailes. Ses copains le surnommaient « le Cygne ». En fait, il n’était ni l’un ni l’autre. Juste un petit dragon, avec un sourire de biche, en train de grandir.
Il gérait la MJC, organisait des tournois de foot, aidait les vieilles dames à remplir leurs papiers ou à traverser la route. Elle l’avait interviewé dans un kebab, entre les épaisses odeurs de graisse et le ronflement des scooters volés. Devant eux, les restes d’une halle consumée : là se tenait, la semaine d’avant, un marché.
— Un jour, il n’y aura plus de violence. Plus de banlieue, plus de voleurs en cols blancs, plus de tarés qui rêvent de tuer des petits enfants.
Il se montrait encore parfois lyrique, mais avec lui, tout passait. On s’arrêtait pour le saluer : les enfants, les vieux. Les femmes. Les blacks, les blancs, les asiatiques. Il leur répondait sans cacher son accent du sud, à chaque fois. Porte toi bien. A l’époque, le Dragon commençait à apparaître, il passait de main à main.
Sur les sachets, il était inscrit « PTB ».
Leur mot de passe.
Il se moquait d’elle, sous son nez, comme il avait toujours fait, et elle n’y avait vu que du feu. Ridge avait bien dû en rire.
Lorsqu’elle lui en a reparlé, il a haussé les épaules. Il prétend qu’à cette époque, il restait loin du business. Il lui ment, sans raison. Juste pour préserver la fiction de leur inévitable romance. Elle est la première à l’avoir pris pour autre chose qu’un beau parleur des quartiers. La première à s’être vraiment intéressée à lui.
— C’est toi qui m’a lancé, Violette.
Elle se force à sourire, à chaque fois - et se déteste encore plus.
— J’ai besoin de toi. Mon Dragon, c’est toi.
C’est con, débile, ridicule. Nul à chier.
Mais ça marche à chaque fois.
Chapitre 33 - Les Arènes (4) - Plus fort que la mort
Il aime l’Archange. C’est lui qui lui a ouvert les yeux, qui l’a sorti de l’obscurité. Il lui voue, depuis des mois, une confiance absolue, inaltérable. Ensemble, ils ont sillonné la France, ils ont participé à tous les tournois qualificatifs, pré-qualificatifs, de classement, de sélection, et maintenant, ils y sont. Mais il comprend que leurs chemins vont se séparer, pour de bon.
Pourquoi ? C’est difficile à dire. Il sait qu’Arc ne lui dit pas tout. Le vieux traficote avec les Russes, avec les anarchistes, et maintenant avec ce type bizarre, Lucas, dans les gradins. Chimère, qui a depuis longtemps oublié son propre nom, sait que tout cela le dépasse, que d’autres forces que les siennes sont en jeu, depuis le début. Longtemps, il s’en est moqué : il se moquait de tout. Longtemps il s’est dit que tout se finirait bien.
Et puis les voilà, ici, et pour la première fois, devant lui, se tient un homme qu’il reconnaît. Un homme qui pourrait être son ami, un homme qui se bat pour autre chose que le plaisir, la folie, la gloire ou l’argent. Alors Chimère se laisse faire, malgré les cris d’Arc, malgré les huées des spectateurs. Il laisse les coups pleuvoir, et, déjà, met un pied au sol. Il sait qu’il a gagné, à sa façon. Encore un coup, ou deux, et il pourra s’allonger. S’il arrive à rester debout encore un peu, il récoltera peut-être un Coup Mortel Involontaire.
Il tombe à genoux, et tend un peu le cou, légèrement, sans que ça ne se voie trop. Certains, dans le public, ont compris, malgré tout ; ils commencent à chanter.
C….
M….
Un cri retentit, une femme, vers l’entrée. L’Ami s’interrompt. Un second cri, un mouvement de foule. Lucas se lève. L’Archange l’imite. Des claquements.
— Qu’est-ce que…
— Allah Akbar !
Deux - non, trois hommes, dont le Déchiqueteur et Al-Hâdim, avancent à travers la foule. Al-Hadîm tire sur un premier Dragon qui essaie de s’interposer. Le Déchiqueteur, dont le visage est couvert de sang, ramasse l’arme du Dragon et ouvre le feu sur la foule. Il arrose, sans distinction. Riches et pauvres.
Les corps tressautent, comme s’ils étaient possédés par un démon, puis s’effondrent ; les morts sur les vivants, entre les sièges, noyés par les cris, écrasés par les fuyards désespérés.
Arc se tourne vers les combattants, juste à temps pour voir une rafale traverser le ventre de la Chimère, et le crâne de l’Ami, qui bascule en arrière. Là-haut, les Dragons entourent Ridge, en train de s’éclipser, accompagné de sa cour. Lucas pousse l’Archange au sol. Ils se cachent derrière les sièges. Mais Arc avance la tête. Il veut voir la Chimère. Il échappe à la main de Lucas qui essaie de le retenir, et rampe, sous les balles qui volent, en direction du ring.
— Mécréant ! Chien de Satan ! hurle le troisième homme, un des barbus - celui qui plaisantait avec un garde à l’entrée, Arc s’en souvient tout à coup.
Le type se précipite vers la tribune présidentielle. Il escalade les sièges et les cadavres. Il parvient sous le balcon du Président. Le Déchiqueteur et Al-Hâdim le couvrent : ils arrosent la tribune, les Dragons du Président ripostent, les positions se figent.
Tuer. Tuer, tuer, tuer. 1,2,3,4. Tête. Tête. Là. Oui. Attention. Tuer tuer tuer. Derrière. Tuer. Tuer. Recharge. Recharge, tue. Là. Elle. Lui. Elle. Elle. Lui. Lui. Lui. Eux. Lui. Dragon. Lui. Tuer.
D’abord, Meyers, comme tout le monde, a cru à un plomb qui sautait. Puis il a entendu les cris. Ensuite, tout s’est passé trop vite. Des personnes, dans le public, en face, se sont effondrées. Et les trois types sont apparus. Les spectateurs autour d’eux tombaient un par un, fauchés comme les blés. Des gardes Dragons aussi. La panique dans les gradins, sous eux. Tout ça en quelques secondes à peine, comme un film en accéléré.
Il se tourne vers Arnault Junior.
— Qu’est-ce que c’est, ?
— Qu’est-ce que j’en sais ! Je n’y suis pour rien. Et vous ?
Ferenc les regarde, l’un après l’autre.
— Il faut partir. Maintenant.
Il se lève. Mais déjà l’un des terroristes s’approche d’eux. Son visage est familier à Meyers. Le terroriste pointe son flingue sur lui. Le nouveau ministre s’immobilise, lève les bras. Il déglutit, voit sa vie, littéralement, défiler devant lui. C’est court, très court, et fade. Il ferme les yeux. Entend la voix d’Arnault Junior, à sa droite.
— El Mahdi ? Qu’est-ce que…
— Tais-toi !. As-tu vraiment cru que je mêlerais mon sang au tien ? que j’ignore ta participation à l’asservissement des enfants du Prophète ? Ignare !
Meyers ouvre les yeux. Arnault tremble de tous ses membres.
— Je… Je n’ai rien à voir avec le Dragon, Hassan ! Je ne suis qu’un… homme d’affaires, comme toi. Mon… frère…
— Tais-toi ! Je ne suis pas ton frère !
El Mahdi presse la détente. Deux balles. La troisième ne sort pas : il jette son flingue.
Arnault gît, sans vie, le front troué, aux pieds de Meyers.
Les deux camarades d’El Mahdi se sont retranchés derrière les cadavres, et échangent toujours des tirs nourris avec les Dragons du Président, juste au-dessus d’eux.
El Mahdi se tourne vers Meyers. Dans ses yeux, le ministre lit le désespoir. Un désespoir profond, absolu - qu’il connaît bien. L’espace d’un instant, l’idée, absurde, traverse son esprit, de lui tendre la main. Ils sont pareils, tous les deux. El Mahdi le sait. Il était là lorsqu’ils ont désigné Meyers. Il épiait, silencieux, dans l’ombre. Et maintenant ? Le jeune homme détourne le regard. Il s’éloigne un peu, et prend appui sur le cadavre de Jean Vernet, l’administrateur principal de la banque de France. Il saute et agrippe le rebord du balcon.
— Meyers… Viens.
Ferenc lui saisit le bras.
C’est comme ça que ça devait se finir. C’est mieux ainsi. Ça ne fait pas tellement mal. La douleur est un concept lâche, une excuse des faibles pour abandonner. C’est une arme, pas une blessure. C’est une bénédiction. Il faut l’accepter, l’embrasser. Il tend les mains. Trouve les doigts poisseux de son adversaire. Rampe jusqu’à lui. Les tirs sont dirigés ailleurs, à présent. Il glisse sa paume sur le visage de l’Ami. Trouve les trous dans son front - trois, dont un qui a emporté un bout du crâne. Puis ses yeux, recouverts de sang, qu’il ferme, doucement. Il sent que ses propres entrailles s’échappent de son ventre déchiré, qu’elles traînent sur le ring, tel une offrande aux dieux déments qui les regardent, et s’amusent de leur vanité. Le Dragon ne fait plus effet, déjà. Arc lui aurait donné une pilule. Arc est…
— Je suis là, mon grand. Je suis là.
Il se moque des balles, il se moque du reste. Le Déchiqueteur continue de hurler, de sa voix de fausset. D’où sortent-ils les armes ? Les Russes ? Mais ce serait une alliance contre nature. Et Lucas a paru aussi surpris que lui. Les anarchistes ? Mais ils n’auraient pas tué des « innocents »… A moins que…
— Arc… Je sens plus mes jambes.
— Ça va aller, Chimère. Ça va aller, mon grand.
Il prend la tête du gamin dans ses bras, lui caresse la joue. Le Ruban a glissé. Les deux orbites vides le fixent.
— Je sens… Plus rien, Arc.
Il sourit.
— J’y suis arrivé. Grâce à toi.
— Oui, Chimère. T’y es arrivé.
— Plus fort que la mort…
Est-ce qu’il ferme les yeux ? Est ce qu’il pleure ?
Soudain, l’explosion.
Tuer. Tuer Ridge. Le Tuer pour le Prophète. Le tuer pour les frères. Le tuer pour Allah, le tuer, le tuer, le tuer. Salaud, lâches. Vous allez voir.
Ils longent leur rangée, en direction de l’escalier de secours. Ferenc, qui ouvre la voie, entre les corps sans vie, tressaille.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Meyers.
Son prédécesseur baisse les yeux vers son cœur. Sur sa chemise, une tache rouge s’élargit.
— Touché. Va-t’en, Meyers. Tu peux encore t’en sortir. Je vais faire diversion.
Il passe devant lui, se dirige vers El Mahdi, qui renonce à grimper vers le balcon. Meyers hallucine. Ferenc a en fait pris trois balles dans le torse, dont une au niveau du cœur. Et il continue à avancer.
El Mahdi arrache sa chemise. Soudain, Meyers comprend. Il ne réfléchit plus. Se précipite vers Ferenc.
Allah Akbar ! Gloire à Celui qui dévore les mécréants !
— Allah Akbar ! Gloire à Celui qui dévore les mécréants ! hurle El Mahdi
— Allah Akbar ! répondent en cœur les deux autres, qui se redressent. Ils reçoivent aussitôt des rafales dans le torse, de la part des Dragons regroupés sur le balcon de la tribune présidentielle.
El Mahdi se tourne vers Ferenc. Il ouvre sa chemise et dévoile sa ceinture d’explosif.
Meyers surgit derrière Ferenc, et le tire en l’arrière, puis fait basculer la dépouille de Bernard Arnault Junior sur eux.
El Mahdi appuie sur l’interrupteur placé sur son torse.
Il lui décrit, d’une voix douce, le bâtiment. Il s’agit d’une sorte d’immense dôme en béton, posé là, dans un jardin néoclassique, ou ce qu’il en reste. Comme un furoncle sorti de la terre. Volontairement moche, lisse. « Brutaliste » murmure l’Archange. La Chimère demande s’il peut le toucher. Ils quittent la file d’attente, se dirigent vers un Dragon, qui, moyennant un petit billet, les laisse approcher la façade. La Chimère y pose sa paume, sourit.
— C’est froid. Et doux.
— Prends ta pilule.
Ils regagnent la file d’attente. Dans le petit matin, entre les rayons du soleil froid, les combattants trépignent, se réchauffent comme ils peuvent. Une petite dame en chandail propose du café. Une étudiante en sociologie discute avec un transporteur de fonds. Deux barbus plaisantent avec un garde.
— Ça me rappelle ma JAPD.
— Ta quoi ?
— T’as pris ta pilule ?
L’Archange observe la Chimère, qui lève la tête, écoute les oiseaux chanter, la bouche entrouverte. Le gamin est vêtu d’un short et d’un t-shirt. À 8 heures du matin, en décembre. Et il ne tremble pas. Il ne ressent rien. Plus rien. En trois mois, l’Archange a réussi là où tous les djihadistes du monde, tous les Léviathans de l’univers, tous les théoriciens de la paix sociale ou de l’ataraxie ont échoué. Il a créé un être heureux.
— Comment tu te sens, mon grand ?
— Bien.
— T’as faim.
Ce n’est pas une question, c’est un ordre. S’il ne le lui rappelle pas, la Chimère se laissera mourir de faim, en souriant. Parfois, l’Archange se dit qu’il est allé trop loin. Surtout quand il faut lui répéter de ne pas oublier de se torcher. Le gamin a été purgé de tout le mal, de tout le ressentiment, « nettoyé » au karcher psychique. Propre et net. Ne reste qu’un palimpseste. Il a même pensé à changer son surnom. Mais après tout, la Chimère reste appropriée : le gamin n’est plus qu’un mélange, un patchwork sans queue ni tête - littéralement.
— Essuie-toi. Tu combats dans dix minutes.
— Dis, Arc, t’as déjà été amoureux ?
— On va tester la connexion. Je reviens.
Il se dit qu’il aurait bien voulu avoir un fils. Peu à peu, les traits de Camille s’estompent dans sa mémoire : elle doit avoir quatorze ans maintenant. Il achète des chips. Chimère aime « goût paprika ». Il croise d’autres « coachs » et « managers », de la racaille de fond de chiotte qui le saluent, qui saluent Porcinet du moins. Mais ça fait partie du jeu : ils lui demandent pourquoi il a renoncé, pourquoi il ne combat plus lui-même. Essaient d’en savoir plus sur ce fameux « Chimère », le champion de Picardie. Dans un coin, des types règlent leurs caméras, des journalistes sportifs s’éclaircirent la voix, font des tests micro. L’éclairage au néon façon ligne Maginot ne suffit pas : ils ont apporté leurs propres projecteurs au tungstène. L’atmosphère est étouffante dans cette partie de la zone d’attente. Jean-Christophe repense aux histoires de la Purge, à ce qui s’est passé au Parlement. Là aussi, on filmait. Jusqu’à ce qu’on éteigne les lumières.
Il se tourne, observe les 48 combattants issus des sélections régionales, qui s’échauffent, chacun dans son coin - sauf la Chimère, qui compte les animaux dans sa tête. Si Ridge et ses amis voulaient faire un grand nettoyage, se débarrasser de tous les pires cas sociaux du Royaume, ils pourraient commencer par faire sauter l’Arène, maintenant : ça ferait une bonne partie du taf. Au stand, l’Archange prend aussi un grand verre de Coca pour lui. La journée va être longue. Inch Allah.
— Porcinet.
Un jeune gars en costume, avec un badge illisible autour du cou, une barbe fine taillée au millimètre, et un sourire de vendeur de bagnoles, lui tend la main.
— Et vous êtes ?
— Lucas. Lucas Demonget. Vous étiez mon prof, en 5e, à Dolto. 2021. Juste après le confinement. Vous étiez déjà…
— … au bord ?
Lucas hoche la tête, et lui tend une photo de la Chimère, avec son bandeau devant les yeux. Un truc qu’il a découpé dans l’Équipe.
— Il ne signe pas d’autographes.
— Pas lui, vous, Porcinet. Je voudrais un autographe de vous.
La Marionnette. À un moment, il avait envisagé ça. Mais un type sans regard, muet, à l’origine ethnique incertaine et au surnom troublant, la Chimère sous Fly : ça vendait mieux. Les gratte-papiers et les adolescents en raffolaient. Tout le monde voudrait pouvoir s’échapper. Personne n’aime être manipulé.
Quand il revient, la Chimère trépigne. Il l’emmène aux toilettes. À leur retour, une gentille organisatrice leur remet un formulaire. L’Archange malgré sa phobie administrative, affiche son meilleur sourire.
— C’est quoi ?
La gamine hausse les épaules, glisse un regard vers la Chimère. Elle voudrait savoir ce qu’il y a sous le bandeau. Elles veulent toutes savoir. Toucher. Compatir.
— Un… formulaire.
— On en a déjà rempli toute une palanquée. C’est pour quoi cette fois ? Son régime fiscal, son groupe sanguin ? Vous savez déjà tout…
— Ce qu’il veut.
L’Archange s’interrompt, regarde le document. Là, pour la première fois depuis qu’ils se sont lancés dans le combat, apparait clairement, noir sur blanc, l’alternative. « Poste à responsabilité (préciser le secteur et le domaine le cas échéant) » ou « Récompense matérielle (préciser : argent, Dragon, autre) ». Chimère, qui ne les entend plus se disputer, s’intéresse enfin à leur conversation.
— Qu’est-ce que c’est, Arc ?
— Rien, rien, répond ce dernier, en cochant la première case.
Chimère entre en lice face à un ancien flic, un ours mal léché, aux poings gros comme des citrouilles. Archange regarde du côté de la loge présidentielle. Pour le moment, seuls Kalach et Imane s’y trouvent, occupés à pianoter sur leur téléphone.
François est gavé de Fly. Malgré les cris du public, qui résonnent contre les murs de béton et s’amplifient, il n’est plus que sensations. Archange n’a presque rien à dire, juste un petit conseil sur le placement des pieds ici ou là : son poulain n’est jamais meilleur que lorsqu’il se laisse porter par ses sensations. Les types de l’Équipe appellent ça le « moment Zatoichi » En quelques coups bien placés, il met le flic à terre et se qualifie sans trembler.
— C’était comment ?
— Très bien. Prends ta pilule.
Archange sait qu’il faut doser avec précision. La journée va être longue. En huitième, Chimère se débarrasse d’un cinglé qui passe la majeure partie du combat à l’insulter, en vain. Il est impossible de rentrer dans l’esprit du garçon. Il n’est pas juste vide : il est néant. En quart, il rétame sans ciller un androgyne breton dont les yeux transpirent le massacre. Archange se surprend à se demander si, finalement, il n’est pas en train d’assister à une sorte d’autorégulation : les tarés et les déchets de la France qui s’éliminent les uns les autres. Pour le moment, il n’y a eu que deux morts. Mais un paquet de vaincus ne rentreront pas chez eux, et finiront la nuit en asile, ou flottant sous un pont. Le taux de suicide, parait-il, est très élevé à l’issue des combats.
Les « Arénards » jouent plus que leur vie : ils jouent leur propre image d’eux-mêmes, dans une sorte de pari cathartique : ça passe ou ça casse.
Dans ce contexte, l’absence d’ego est un atout non négligeable.
— T’as envie de dormir un peu. Pas longtemps.
— Oui, Arc. Tu me réveilleras ?
— T’en fais pas gamin. Qu’est-ce que je t’ai dit ?
— Tu me laisseras jamais tomber.
— On y est presque.
La demi-finale commence. Dans la loge, Ridge vient d’arriver. Les caméras se multiplient, les gradins sont remplis, jusqu’en haut de l’Arène oblongue. Les spectateurs, tout là-haut, peuvent presque toucher ceux du rang d’en face. Ils lâchent des chips, des os, vingt mètres plus bas, sur les combattants. La zone de combat est nettoyée avant chaque match.
Chimère entre le premier sur la piste. Il reste seul pendant de longues secondes, immobile. Tout à coup, en le regardant, Archange est saisi d’un tremblement. Il connaît les symptômes : ce n’est pas son vieux crabe qui s’ébroue. Non, c’est autre chose. Il a la chair de poule, tous les poils dressés, comme s’il se trouvait à l’intérieur d’une putain de cage de faraday. Chimère, tout maigre, les bras ballants, dans son short XS et son vieux T-shirt « T.A.TU », a l’air si fragile. C’est qu’un putain de gamin qu’il envoie à l’abattoir : même s’il gagne, et surtout s’il gagne. Le gosse deviendra un col blanc, et il sera bon à ça, aucun doute. Une machine administrative, un virus dans le système, un virus d’autant plus puissant qu’il s’ignore lui-même. Peut-il lui faire ça, lui faire subir ce que lui-même a subi ?
Chimère est une âme sauvage, vagabonde, il le sait, il l’a toujours su. Jean-Christophe ressent, par anticipation, tout le malheur, et le désespoir, qu’il va lui infliger. Mais ils n’ont pas le choix. Les Russes ne pardonneront aucun échec. Ils sont sans doute présents dans la salle. Lui n’a rien à perdre, il crèvera bientôt, de toute façon. Et Elric, la Cause… ils s’en remettront.
— Ça va, monsieur Porcinet ?
Lucas, derrière lui, a passé l’après-midi à faire des photos et des mots croisés.
— J’ai entendu dire que Al-Hâdim s’était désisté. Coup de chance, pas vrai ?
Quelque chose de bizarre dans sa voix. Jean-Christophe se retourne, se concentre sur le badge du jeune homme. « Déleg. étrangère ». Il plisse les yeux.
— Comment tu sais ça, Lucas ? Tu fais partie de l’organisation ?
Son ancien élève croque un churros, puis hausse les épaules.
— Non, non, monsieur Porcinet. Je ne suis qu’un modeste observateur. Je suis très observateur, vous vous souvenez ? Vous disiez que je ne manquais rien de ce qui se passait de l’autre côté de la fenêtre.
Il se penche vers Jean-Christophe, baisse la voix.
— Camille aussi a l’air très observatrice. Une gentille petite. Ce serait dommage de tout gâcher, n’est-ce pas… Archange ?
Chimère écoute. Les cris, les insultes. Les encouragements, les moqueries. Le speaker. Il sent. La transpiration, la friture, les parfums d’occasion, la pisse et le sang. Les médicaments, l’argent, le sable, le béton. Les araignées, les mouches, les bijoux, les portefeuilles en cuir.
Il sent aussi les énergies. La jalousie, le désespoir, la cruauté. L’ennui, profond. Là-haut, autre chose. La volonté, puissante, inflexible. La dévotion, la passion. La peur. Tous ces gens, toutes ces émotions. Elles le transpercent, le restructurent, comme un rubik’s cube vivant. Il se sent craquer de l’intérieur, grincer, s’aligner, se désaxer, se redresser. Son corps et son esprit ne font qu’un, comme l’a dit Arc. Il est prêt à se donner à eux, à leur appartenir. Chimère n’est qu’un avatar de cette société, Arc le répète. Un miroir brisé. Les cris enflent, la salle s’époumone. L’arbitre vient de le désigner vainqueur par abandon. L’adversaire ne s’est jamais présenté. Arc le récupère, l’emmène dans un coin.
— Ils essaient de te déstabiliser.
— C’est toujours vide, répond Chimère.
C’est la première fois qu’il ment à Arc. Il en ressent une impression très désagréable. Mais comment lui dire la vérité ? Son maître le tuerait s’il savait.
— Bien. T’es en finale, mon grand. Les Enculés Associés vont t’envoyer leur représentant. Souviens-toi : t’es le meilleur. Ils vont essayer de te faire croire le contraire, mais t’es déjà un cran au-dessus de leur race.
Chimère sourit.
— Si tu le dis, Arc.
L’autre demi-finale commence. Elle oppose « L’Ami », un réfugié syrien, maigre et apeuré, au grand favori, le Déchiqueteur , « Al-Manshour » en VO, qui commence par un sonore « Allah Akbar » lancé à Ridge. Là-haut le Président ne réagit pas. Arc se demande lequel des deux combattants tourne au Nuke et lequel représente les Fachos Réunis. Qui s’est allié avec qui.
Il se retourne : Lucas lui adresse un signe de tête. Quelque part, il n’y a rien d’étonnant à ce que ses élèves aient mal tourné. À cette époque-là, Archange le sait, il ne maîtrisait pas encore son « pouvoir ». Son esprit fourmillait de théories contradictoires. Cause ou conséquence, de violentes sautes d’humeur le traversaient, au plus grand désarroi de son entourage, qui d’ailleurs avait fini par s’en lasser. Il débordait d’amour ; la minute suivante, insultait tout le monde, persuadé d’être victime d’une machination. Heureusement, il les avait rencontrés. Ils l’avaient aidé.
À présent, ils ne demandent « rien d’autre » qu’un retour sur investissement.
L’Ami prend le dessus. Le taliban est pourtant bien plus costaud : mais le réfugié, peut-être l’un des seuls combattants sains d’esprit, joue plus que sa propre vie. Cela se ressent dans l’énergie qu’il met dans ses coups. L’Arène est divisée, une partie l’encourage et l’autre le hue.
— Il est en train d’essayer de lui briser les côtes, commente Arc.
— Je sais bien ce qui se passe, répond Chimère.
Jean-Christophe tique.
— Tu as pris tes pilules, mon grand ?
Il essaye de deviner, dans la pénombre, qui supporte l’Ami. À gauche, les pauvres sont divisés, entre leur admiration pour le courage du petit Syrien, et leur crainte qu’il ne vienne piquer leur boulot. À droite, et plus haut, sous la tribune présidentielle, dans les sièges rembourrés, quelques encouragements timides fusent. Il reconnaît là Meyers, à côté de Ferenc et d’Arnault Junior. Une brochette étonnante de salopards, qui paraît goûter les exploits de l’Ami.
Le Déchiqueteur, furieux, menace en arabe la famille de l’Ami. Mais celui-ci le fait taire d’une balayette. Puis il saute, coude en avant, façon catcheur, sur la pomme d’Adam de son adversaire. La foule se tait : on peut entendre un craquement, suivi d’un râle. Le Déchiqueteur, mains autour de la gorge, se met à quatre pattes. Il vomit du sang. Il essaie d’appeler à l’aide, mais aucun son ne sort de sa bouche : que des bulles de sang qui explosent.
Les soigneurs se précipitent, l’aident à se relever, et l’emmènent. L’arbitre siffle.
L’Ami lève les bras, et se tourne vers Chimère. Il baisse légèrement la tête. Chimère l’imite.
Chapitre 32 - Inévitable romance
Violette referme la porte-miroir. Elle observe son reflet, ses traits tirés, ses cheveux rêches, sa peau blême - le néon n’arrange rien. Elle a l’impression de regarder sa mère. Ridge l’avait prévenue. Trois mois pour décrocher vraiment - mais si tu replonges… Il a suffi d’une pilule, durant une soirée. J.P et ses potes en toile de fond. Sur le coup, aucun effet, mais c’est bien le problème du Dragon. On ne sent rien, alors on en reprend, et petit à petit…
Ça tord dans son ventre. Puis le liquide chaud, brûlant, amer, remonte dans sa gorge. Elle se plie en deux, tombe à genoux, et trouve tout juste le temps de relever la lunette des toilettes. Elle gerbe. Tout ce qu’elle a bouffé depuis la veille : des chips, du coca, des bouts de brownie, des miettes de pomme. Tout ça ressemblerait presque, de loin, à du chili con carne. Elle relève la tête, se croit tirée d’affaire. Mais l’odeur de son propre vomi remonte jusqu’à ses narines. Elle est prise d’un autre haut le cœur, rote - et le vomi refait un tour de Space Mountain. Elle tapisse les toilettes, encore et encore, sans s’arrêter.
Vas-y, putain, vas-y, vide-toi. Recrache-toi, imbécile.
Ça se calme. Mais ce n’est pas assez. En tremblant, elle glisse deux doigts au fond de sa gorge.
T’en veux encore, hein ?
Violette ne recrache plus qu’un liquide bilieux transparent, comme Pipette avant qu’elle ne crève. Elle réussit à tirer la chasse, et regarde le chili s’effriter dans le vortex. Si seulement il suffisait de ça pour se sentir mieux.
Elle reste figée contre l’émail de la cuvette. Frais, bon. Non, ça ne suffit pas. Et elle sait très bien ce qui se passe.
La même chose qu’en sixième, lorsque les filles avaient écrit dans les toilettes que Madame Duluc puait du cul (et suçait des bites). Elle savait qui. Elle savait et elle n’avait rien dit.
On a retrouvé Madame Duluc avec un sac supermarché sur la tête, pendue dans son garage, le moteur de la Twingo encore allumé.
Pareil, aussi, durant le face-à-face entre Sandrine Rousseau et Jordan Bardella. Elle détenait les photos compromettantes du « petit prince », et ce bien avant Libé. Elle avait cru agir de manière juste, déontologique. Jordan, lui, ne s’était pas embarrassé de principes. Il avait décapitée politiquement la pauvre Sandrine, en diffusant en direct les images. A l’époque, sous Baroin, il suffisait de se curer le nez durant une séance de questions à l’Assemblée pour être accusé de se « moquer du peuple ».
Violette repense souvent à Mme Duluc et à Sandrine Rousseau. Elle les aimait bien. Elles se ressemblent, un peu, toutes les trois. Passionnées, dures, chiantes. Mais des trois, laquelle s’est le plus compromise ?
Sandrine Rousseau était belle. Violette l’avait compris, ça lui avait jailli au visage, pendant que celui de la député se décomposait. Là, sur le plateau de BFM, sous les rires jubilatoires d’un Bardella à son sommet.
Les photos avaient été téléchargées plus de huit millions de fois en moins de 24 heures. Où vivait Sandrine, à présent ? Au Mexique ? Aux dernières nouvelles elle réalisait un documentaire sur les « néo-nazis », et voulait savoir s’il était possible d’interroger Ridge.
De l’eau a coulé sous les ponts. La Violette de BFM n’existe plus depuis un moment.
Vraiment ?
Ses pensées se stabilisent. Ridge. C’est lui le problème. Et la solution, bien sûr : sinon, ce serait trop simple. Ridge avec ses secrets.
Ridge qui se moque de toi. Ridge qui t’espionne, et toi, t’aimes ça, ma cocotte.
— Lâche-moi, putain !
Sa voix résonne dans la cuvette. Monsieur Hazim frappe le plancher. Elle a envie de hurler. Est-ce qu’elle se plaint, quand il fume sa merde à côté de la VMC ?
Tu pourrais vivre ailleurs. Bien mieux. Mais t’as besoin de t’imposer ça. Pourquoi ? Pour te cacher, voilà pourquoi. Parce que tu as peur !
Peur… de quoi ?
De la vérité.
Il pourrait crever. Crever à cause d’elle. C’est ça la vérité.
Oooh, non, c’est plus compliqué.
Oui. Ce serait trop simple. Il a tué des innocents…
Ce ne serait pas si mal, hein… ? Juste un mauvais moment à passer. Et le monde irait mieux. Il avait promis, Violette. Il avait promis.
Ça la déchire. Elle voudrait le détester. Elle peut le sauver. Quoiqu’elle fasse, elle ne pourra plus jamais se regarder dans un miroir.
Son téléphone sonne. Elle tend la main, tâtonne, réussit à l’attraper. Se laisse glisser dos au chiotte.
— Allô ?
— ViVi ? Ça va ?
Plus personne ne l’appelle comme ça depuis… Le passé n’abandonne jamais.
— Karine. Félicitations pour ta nouvelle émission.
— C’est toi qu’il faut féliciter, ma belle. Une semaine et déjà 40 000 exemplaires vendus. Ton « Antre du Dragon » est remplie de pièces d’or, on dirait.
Elles ne se sont plus parlé depuis sept ans, au moins. Mais Karine n’a pas besoin d’argent. C’est autre chose.
Elle sait.
— T’es toujours là, ma chérie ? Ça va, t’es sûre ?
— Oui… Qu’est-ce que… je peux faire pour toi ?
Elle a toujours eu du mal avec cette expression.
— Écoute… Tu te souviens d’Arnaud, de LCI ?
Oh. Oui. Il visait un JT. Prêt à tout. Bien foutu, bien rempli aussi de plans de carrière et d’expressions toutes faites, et de guère autre chose. Chiant à en crever. Un présentateur de JT, oui - tout le temps, même au pieu.
— Il bosse pour Médiapart, maintenant. Il…
Karine Lemarchand baisse la voix, comme à la télé, quand elle a fait avouer au vieux De Villiers que la masturbation, dans certains cas, n’était pas forcément un péché.
— … il dit qu’il a un truc sur toi. D’après lui, Tahgui et toi… le Président t’aime bien, c’est pour ça qu’il te choisit à chaque fois pour ses interviews…
La jalousie, encore plus forte que le passé, plus mesquine, la meilleure pour débusquer la vérité.
— Et que tu l’aides, même quand tu le critiques. Arnaud a bien lu ton bouquin, et d’après lui, un prof de la Sorbonne est prêt à démontrer comment tu te trahis. Comment tes phrases disent l’inverse de ce que tu écris. Le choix des mots, des tournures, le rythme, la ponctuation… Ce gars prétend que l’Antre du Dragon, c’est pas une déclaration de guerre à la drogue, c’est une déclaration d’amour à Ridge Tahgui. Arnaud voudrait t’inter…
Elle raccroche.
Quinze ans. La première fois qu’elle l’a vu, il venait de sortir de prison, et s’était installé à Vaulx-en-Velin, « chez des amis ». Loin de Paris, loin des Saintes-Maries - mais entre les deux. Il se promenait en jogging blanc. À peine vingt ans. Fin, musclé, beau comme un condor sur le point de déployer ses ailes. Ses copains le surnommaient « le Cygne ». En fait, il n’était ni l’un ni l’autre. Juste un petit dragon, avec un sourire de biche, en train de grandir.
Il gérait la MJC, organisait des tournois de foot, aidait les vieilles dames à remplir leurs papiers ou à traverser la route. Elle l’avait interviewé dans un kebab, entre les épaisses odeurs de graisse et le ronflement des scooters volés. Devant eux, les restes d’une halle consumée : là se tenait, la semaine d’avant, un marché.
— Un jour, il n’y aura plus de violence. Plus de banlieue, plus de voleurs en cols blancs, plus de tarés qui rêvent de tuer des petits enfants.
Il se montrait encore parfois lyrique, mais avec lui, tout passait. On s’arrêtait pour le saluer : les enfants, les vieux. Les femmes. Les blacks, les blancs, les asiatiques. Il leur répondait sans cacher son accent du sud, à chaque fois. Porte toi bien. A l’époque, le Dragon commençait à apparaître, il passait de main à main.
Sur les sachets, il était inscrit « PTB ».
Leur mot de passe.
Il se moquait d’elle, sous son nez, comme il avait toujours fait, et elle n’y avait vu que du feu. Ridge avait bien dû en rire.
Lorsqu’elle lui en a reparlé, il a haussé les épaules. Il prétend qu’à cette époque, il restait loin du business. Il lui ment, sans raison. Juste pour préserver la fiction de leur inévitable romance. Elle est la première à l’avoir pris pour autre chose qu’un beau parleur des quartiers. La première à s’être vraiment intéressée à lui.
— C’est toi qui m’a lancé, Violette.
Elle se force à sourire, à chaque fois - et se déteste encore plus.
— J’ai besoin de toi. Mon Dragon, c’est toi.
C’est con, débile, ridicule. Nul à chier.
Mais ça marche à chaque fois.
Chapitre 33 - Les Arènes (4) - Plus fort que la mort
Il aime l’Archange. C’est lui qui lui a ouvert les yeux, qui l’a sorti de l’obscurité. Il lui voue, depuis des mois, une confiance absolue, inaltérable. Ensemble, ils ont sillonné la France, ils ont participé à tous les tournois qualificatifs, pré-qualificatifs, de classement, de sélection, et maintenant, ils y sont. Mais il comprend que leurs chemins vont se séparer, pour de bon.
Pourquoi ? C’est difficile à dire. Il sait qu’Arc ne lui dit pas tout. Le vieux traficote avec les Russes, avec les anarchistes, et maintenant avec ce type bizarre, Lucas, dans les gradins. Chimère, qui a depuis longtemps oublié son propre nom, sait que tout cela le dépasse, que d’autres forces que les siennes sont en jeu, depuis le début. Longtemps, il s’en est moqué : il se moquait de tout. Longtemps il s’est dit que tout se finirait bien.
Et puis les voilà, ici, et pour la première fois, devant lui, se tient un homme qu’il reconnaît. Un homme qui pourrait être son ami, un homme qui se bat pour autre chose que le plaisir, la folie, la gloire ou l’argent. Alors Chimère se laisse faire, malgré les cris d’Arc, malgré les huées des spectateurs. Il laisse les coups pleuvoir, et, déjà, met un pied au sol. Il sait qu’il a gagné, à sa façon. Encore un coup, ou deux, et il pourra s’allonger. S’il arrive à rester debout encore un peu, il récoltera peut-être un Coup Mortel Involontaire.
Il tombe à genoux, et tend un peu le cou, légèrement, sans que ça ne se voie trop. Certains, dans le public, ont compris, malgré tout ; ils commencent à chanter.
C….
M….
Un cri retentit, une femme, vers l’entrée. L’Ami s’interrompt. Un second cri, un mouvement de foule. Lucas se lève. L’Archange l’imite. Des claquements.
— Qu’est-ce que…
— Allah Akbar !
Deux - non, trois hommes, dont le Déchiqueteur et Al-Hâdim, avancent à travers la foule. Al-Hadîm tire sur un premier Dragon qui essaie de s’interposer. Le Déchiqueteur, dont le visage est couvert de sang, ramasse l’arme du Dragon et ouvre le feu sur la foule. Il arrose, sans distinction. Riches et pauvres.
Les corps tressautent, comme s’ils étaient possédés par un démon, puis s’effondrent ; les morts sur les vivants, entre les sièges, noyés par les cris, écrasés par les fuyards désespérés.
Arc se tourne vers les combattants, juste à temps pour voir une rafale traverser le ventre de la Chimère, et le crâne de l’Ami, qui bascule en arrière. Là-haut, les Dragons entourent Ridge, en train de s’éclipser, accompagné de sa cour. Lucas pousse l’Archange au sol. Ils se cachent derrière les sièges. Mais Arc avance la tête. Il veut voir la Chimère. Il échappe à la main de Lucas qui essaie de le retenir, et rampe, sous les balles qui volent, en direction du ring.
— Mécréant ! Chien de Satan ! hurle le troisième homme, un des barbus - celui qui plaisantait avec un garde à l’entrée, Arc s’en souvient tout à coup.
Le type se précipite vers la tribune présidentielle. Il escalade les sièges et les cadavres. Il parvient sous le balcon du Président. Le Déchiqueteur et Al-Hâdim le couvrent : ils arrosent la tribune, les Dragons du Président ripostent, les positions se figent.
Tuer. Tuer, tuer, tuer. 1,2,3,4. Tête. Tête. Là. Oui. Attention. Tuer tuer tuer. Derrière. Tuer. Tuer. Recharge. Recharge, tue. Là. Elle. Lui. Elle. Elle. Lui. Lui. Lui. Eux. Lui. Dragon. Lui. Tuer.
D’abord, Meyers, comme tout le monde, a cru à un plomb qui sautait. Puis il a entendu les cris. Ensuite, tout s’est passé trop vite. Des personnes, dans le public, en face, se sont effondrées. Et les trois types sont apparus. Les spectateurs autour d’eux tombaient un par un, fauchés comme les blés. Des gardes Dragons aussi. La panique dans les gradins, sous eux. Tout ça en quelques secondes à peine, comme un film en accéléré.
Il se tourne vers Arnault Junior.
— Qu’est-ce que c’est, ?
— Qu’est-ce que j’en sais ! Je n’y suis pour rien. Et vous ?
Ferenc les regarde, l’un après l’autre.
— Il faut partir. Maintenant.
Il se lève. Mais déjà l’un des terroristes s’approche d’eux. Son visage est familier à Meyers. Le terroriste pointe son flingue sur lui. Le nouveau ministre s’immobilise, lève les bras. Il déglutit, voit sa vie, littéralement, défiler devant lui. C’est court, très court, et fade. Il ferme les yeux. Entend la voix d’Arnault Junior, à sa droite.
— El Mahdi ? Qu’est-ce que…
— Tais-toi !. As-tu vraiment cru que je mêlerais mon sang au tien ? que j’ignore ta participation à l’asservissement des enfants du Prophète ? Ignare !
Meyers ouvre les yeux. Arnault tremble de tous ses membres.
— Je… Je n’ai rien à voir avec le Dragon, Hassan ! Je ne suis qu’un… homme d’affaires, comme toi. Mon… frère…
— Tais-toi ! Je ne suis pas ton frère !
El Mahdi presse la détente. Deux balles. La troisième ne sort pas : il jette son flingue.
Arnault gît, sans vie, le front troué, aux pieds de Meyers.
Les deux camarades d’El Mahdi se sont retranchés derrière les cadavres, et échangent toujours des tirs nourris avec les Dragons du Président, juste au-dessus d’eux.
El Mahdi se tourne vers Meyers. Dans ses yeux, le ministre lit le désespoir. Un désespoir profond, absolu - qu’il connaît bien. L’espace d’un instant, l’idée, absurde, traverse son esprit, de lui tendre la main. Ils sont pareils, tous les deux. El Mahdi le sait. Il était là lorsqu’ils ont désigné Meyers. Il épiait, silencieux, dans l’ombre. Et maintenant ? Le jeune homme détourne le regard. Il s’éloigne un peu, et prend appui sur le cadavre de Jean Vernet, l’administrateur principal de la banque de France. Il saute et agrippe le rebord du balcon.
— Meyers… Viens.
Ferenc lui saisit le bras.
C’est comme ça que ça devait se finir. C’est mieux ainsi. Ça ne fait pas tellement mal. La douleur est un concept lâche, une excuse des faibles pour abandonner. C’est une arme, pas une blessure. C’est une bénédiction. Il faut l’accepter, l’embrasser. Il tend les mains. Trouve les doigts poisseux de son adversaire. Rampe jusqu’à lui. Les tirs sont dirigés ailleurs, à présent. Il glisse sa paume sur le visage de l’Ami. Trouve les trous dans son front - trois, dont un qui a emporté un bout du crâne. Puis ses yeux, recouverts de sang, qu’il ferme, doucement. Il sent que ses propres entrailles s’échappent de son ventre déchiré, qu’elles traînent sur le ring, tel une offrande aux dieux déments qui les regardent, et s’amusent de leur vanité. Le Dragon ne fait plus effet, déjà. Arc lui aurait donné une pilule. Arc est…
— Je suis là, mon grand. Je suis là.
Il se moque des balles, il se moque du reste. Le Déchiqueteur continue de hurler, de sa voix de fausset. D’où sortent-ils les armes ? Les Russes ? Mais ce serait une alliance contre nature. Et Lucas a paru aussi surpris que lui. Les anarchistes ? Mais ils n’auraient pas tué des « innocents »… A moins que…
— Arc… Je sens plus mes jambes.
— Ça va aller, Chimère. Ça va aller, mon grand.
Il prend la tête du gamin dans ses bras, lui caresse la joue. Le Ruban a glissé. Les deux orbites vides le fixent.
— Je sens… Plus rien, Arc.
Il sourit.
— J’y suis arrivé. Grâce à toi.
— Oui, Chimère. T’y es arrivé.
— Plus fort que la mort…
Est-ce qu’il ferme les yeux ? Est ce qu’il pleure ?
Soudain, l’explosion.
Tuer. Tuer Ridge. Le Tuer pour le Prophète. Le tuer pour les frères. Le tuer pour Allah, le tuer, le tuer, le tuer. Salaud, lâches. Vous allez voir.
Ils longent leur rangée, en direction de l’escalier de secours. Ferenc, qui ouvre la voie, entre les corps sans vie, tressaille.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Meyers.
Son prédécesseur baisse les yeux vers son cœur. Sur sa chemise, une tache rouge s’élargit.
— Touché. Va-t’en, Meyers. Tu peux encore t’en sortir. Je vais faire diversion.
Il passe devant lui, se dirige vers El Mahdi, qui renonce à grimper vers le balcon. Meyers hallucine. Ferenc a en fait pris trois balles dans le torse, dont une au niveau du cœur. Et il continue à avancer.
El Mahdi arrache sa chemise. Soudain, Meyers comprend. Il ne réfléchit plus. Se précipite vers Ferenc.
Allah Akbar ! Gloire à Celui qui dévore les mécréants !
— Allah Akbar ! Gloire à Celui qui dévore les mécréants ! hurle El Mahdi
— Allah Akbar ! répondent en cœur les deux autres, qui se redressent. Ils reçoivent aussitôt des rafales dans le torse, de la part des Dragons regroupés sur le balcon de la tribune présidentielle.
El Mahdi se tourne vers Ferenc. Il ouvre sa chemise et dévoile sa ceinture d’explosif.
Meyers surgit derrière Ferenc, et le tire en l’arrière, puis fait basculer la dépouille de Bernard Arnault Junior sur eux.
El Mahdi appuie sur l’interrupteur placé sur son torse.