France. 2032. Ridge Taghui, ancien trafiquant de drogue, devient Président de la République. Imane, Kalach et Ferenc, ses fidèles, font avec lui l’expérience du pouvoir. Le Dragon - drogue « du peuple » lui assure la paix social, mais jusqu’à quand ? Les médias, les ultra riche et les néo-anarchiste, tous veulent sa peau. Ridge décide de mettre en place les « Arènes », mélange de combat de gladiateur et de concours de la fonction publique, afin de faire redescendre la pression.
Résumé des derniers épisodes :
Les Arènes prennent de l’ampleur : Archange et sa Chimère montent à Paris, des rêves de corruption du système plein la tête. Le petit se bat bien, façon Zatoïchi. Violette, l’April O’Neil du Droguistan, affronte quant à elle ses vieux démons, à commencer par Karine Lemarchand. Son attirance fatale pour Ridge (service minimum romance) n’arrange rien au bordel dans sa tête. Retour aux Arènes, ça bastonne sec : la Chimère se hisse en finale, mais là, ça part en couille : des allaakbar font irruption, tentent de buter Ridge, blessent Ferenc, sauvé par Meyers. Premier gros coup de barre sur le Droguistan (et fin de la première partie, au passage).
Résumé des derniers épisodes :
Les Arènes prennent de l’ampleur : Archange et sa Chimère montent à Paris, des rêves de corruption du système plein la tête. Le petit se bat bien, façon Zatoïchi. Violette, l’April O’Neil du Droguistan, affronte quant à elle ses vieux démons, à commencer par Karine Lemarchand. Son attirance fatale pour Ridge (service minimum romance) n’arrange rien au bordel dans sa tête. Retour aux Arènes, ça bastonne sec : la Chimère se hisse en finale, mais là, ça part en couille : des allaakbar font irruption, tentent de buter Ridge, blessent Ferenc, sauvé par Meyers. Premier gros coup de barre sur le Droguistan (et fin de la première partie, au passage).
Chapitre 34 - Heute hier, morgen dort
Violette regarde derrière eux. À l’intérieur de la grande salle du Séraphin sont réunis tous les supporters de la première heure. Cent cinquante Dragons « fidèles », qui fêtent les trente-cinq ans de Ridge et ses 18 mois de règne en dansant sur du Lady Gaga. Cent-cinquante et elle peut compter sur les doigts de la main ceux qui n’ont jamais, ne serait-ce qu’une seconde, pensé à le trahir. La question est, et reste : et elle ?
— C’est… Tu sais.
Il se redresse, se retourne vers elle. Autrefois, il lui aurait pris le poignet et l’aurait plaquée contre lui.
— Je te fais peur.
— Non.
Elle repense aux 74 députés « purgés ». Aux 82 spectateurs morts durant la finale des Arènes, il y a à peine 6 mois. Et à eux qui dansent, comme si de rien n’était. Elle ne peut s’empêcher de frissonner. L’air est frais, mais Ridge n’est pas dupe.
— J’ai changé, Violette.
C’est vrai. Il n’est plus lui-même, depuis quelque temps ; elle pensait que les « Ombres » comme il dit, se dissiperaient après l’attentat. Il craignait l’attaque des ultrariches. Mais… Arnault a trouvé la mort. Ça ne colle pas avec ce que Elric avait annoncé. Il y a quelque chose de louche là-dessous. Ridge a beau faire semblant, elle le sait : les « Ombres » sont toujours là, autour de lui.
— Je ne regrette rien. Et tu le sais. Je ne changerai pas ma façon de faire et de penser. Quand on me suit, c’est jusqu’au bout, ou pas du tout. Jusqu’à ce que la mort nous sépare…
Il hoche la tête.
— Ce n’était pas contre moi, Violette. Ces types… D’après Imane et ses Dragons, ce sont des fous de Dieu, biberonnés par l’État islamique et le KGB, comme à la grande époque. Mais d’après Meyers et Ferenc, ça viendrait des anarchistes, infestés par les espions russes.
— Le point commun entre les terroristes anarchistes ou islamistes, Ridge…Tu le connais bien.
— Je sais. Le Bad Dragon ne fait plus effet. Quand je pense à tous ces gens qui disent que j’essaie de « zombifier » la France, pour la mettre à mon service. S’il y a des zombies, ce sont ces types. Le Dragon ne fait aucun mal. C’est une béquille, pas un implant ou une putain de conscience de substitution. Je veux la paix, Violette. À n’importe quel prix. Je sais que tu ne me crois pas, mais c’est vrai.
Il s’interrompt , se tourne vers elle.
— Tu m’as eu, bien joué.
Elle sourit.
— C’était trop facile.
— Écoute. Je te demande juste d’y réfléchir. Je vais avoir besoin de toi.
Elle frémit à nouveau. Ridge ôte sa veste et la pose sur son dos. Elle le retient, et l’embrasse.
— On dirait un baiser d’adieux.
— Pourtant, tu es toujours vivant, Ridge
— Pour le moment.
Il lui saisit la main. Elle l’esquive d’abord. Puis finit par lui céder.
Ridge, lui, repense à la vieille Zoraïna.
Oui, il vivra.
Mais chassé, méprisé, haï, détruit. Seul, et pourtant noyé dans la masse grouillante Sur le bateau, derrière eux, la foule éclate de joie. Et quelqu’un se racle la gorge.
Imane se tient là. Depuis quand ?
— Monsieur le Président. Est-ce qu’on peut avoir une discussion ?
Ridge hoche la tête.
— Entre nous, insiste Imane, qui ne quitte pas Violette des yeux.
Elles repensent toutes les deux à la soirée de l’élection. Au pauvre Thomas Sotto qui ne s’en est jamais remis. Ridge, en d’autres circonstances, trouverait cette situation très amusante.
Violette hoche la tête, et se dirige vers l’intérieur, sans se retourner.
Imane observe le rivage, au loin. La villa de Bono est éclairée ; celle du « lucky looser » aux dernières élections américaines - la bi-nationalité ne l’a pas aidé - George Clooney, est plongée dans la pénombre, et pour cause : le docteur Ross se trouve à l’intérieur du bateau, avec les autres convives. Le rire sonore de Kad Merad leur parvient depuis la cabine. Lui a bien digéré la « Purge » : à peine neuf mois plus tard le voilà sur le point d’être nommé Ambassadeur en Tunisie, ce qui équivaut, avec l’Alliance méditerranéenne naissante, à un poste officieux de vice-ministre des Affaires étrangères.
— Rassure-moi. On est en sécurité, ici ?
Elle lui répond sans se retourner.
— On n’est en sécurité nulle part, Ridge, tu le sais bien. Il faut se méfier de tout le monde. Tout le monde.
— Si ça peut te rassurer, quand tu parles comme ça, je me méfie aussi de toi.
Il se rapproche, lui pose une main sur l’épaule. Imane se dérobe. Elle ne veut plus. Plus comme ça. Ils n’ont pas couché ensemble depuis un an, très exactement. Et elle sait, elle est bien placée pour savoir, qu’il ne fréquente plus que Violette depuis. Quant à elle… Elle trouve un semblant de consolation où elle peut, il n’a pas à le savoir. D’ailleurs, ce que le Président veut savoir, il le sait.
— J’ai fait suivre Violette. Depuis le début, malgré tes ordres.
Il sourit.
— Je n’en attendais pas moins de ta part. Alors ? Elle travaille pour Moscou ?
— Pékin, à mon avis.
Ridge s’esclaffe.
— Les Chinois m’adorent. Et même s’ils venaient m’espionner, quel intérêt pour eux ?
— C’est dans leur culture. Leurs ennemis restent des amis potentiels… et inversement. Et il y a le Nuke… Tôt ou tard ils voudront s’attaquer au marché du Dragon.
Il se reprend.
— Ok. Mettons que ce soit vrai. Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Elle s’est rendue dans une zone grise, il y a environ deux mois. Un endroit auquel les drones n’ont pas accès. Mais nous l’avons quand même suivie. Elle y a rencontré Elric. Nous pensons qu’ils ont parlé d’un projet d’attentat… contre toi.
— Les Arènes ? Ils auraient manipulé des Djihadistes, eux-mêmes infiltrés chez les Ultras ?
Imane se tourne vers lui.
— Ça n’a rien de drôle. Tout est possible, dans ce monde. Le sang ou l’argent ou dieu. Tout ou le néant, c’est kif-kif pour eux. Ils te haïssent tous, à leur façon. Mais tu t’en moques , Ridge. Pas vrai ?
Il fait un signe en direction de Bono, qui est sorti sur sa terrasse.
— Heute hier, morgen dort, comme m’a dit le chancelier allemand l’autre jour. Nous ne faisons que passer.
— Qu’est-ce qui a changé ? Tu es bizarre depuis que tu es retourné aux Saintes-Maries… tu aurais dû me laisser venir avec toi.
Il soupire.
— Écoute, Imane. J’ai eu une mère, il me reste encore huit sœurs. Je n’ai pas besoin de remettre ça, ok ? Si tu es jalouse, dis-le, simplement. Ça te fait plus de mal qu’à moi, ou à elle. Mais évite d’inventer des histoires. Violette est journaliste. Bien sûr qu’elle va rencontrer des gens qui ne m’aiment pas. Qu’elle va écrire des articles contre moi. Mais elle ne me trahira pas.
Elle se tait, le regarde en silence pendant un long moment. Il soutient son regard.
— Tu ne comprends pas, Ridge. Quel que soit son rôle, elle te cache quelque chose. Elle possédait une information qu’elle ne t’a pas transmise. Alors que toi, tu es honnête avec elle. Même si elle ne te veux pas de mal, tu es en danger avec cette femme. Tu comprends ? C’est mon devoir de t’alerter.
Ridge ne rit plus du tout. Il a reposé son verre, et lui répond d’une voix blanche, le regard perdu dans les flots.
— Et c’est mon droit de penser que tu n’es pas lucide. Un peu de repos ne te ferait pas de mal, Imane. Si tu vois ce que je veux dire.
Oh, elle voit. Elle voit très bien.
Un peu plus tard, elle s’isole, sort le téléphone pré-payé. Relit le texto. Hésite un instant. Regarde à l’intérieur. Violette et Ridge dansent. Tant pis. Elle doit le faire, pour lui, même s’il va la haïr, peut-être même la tuer. Elle presse sur le bouton. Le message part. Il est parti. Elle jette le téléphone dans la mer glacée, lisse sa robe de soirée, prend une grande inspiration. Le vieux Clooney sort prendre l’air. Il porte toujours beau malgré ses 75 ans. Il s’approche et lui demande du feu, dans un français excellent.
— Une belle soirée. Vous ne trouvez pas ? Quand je vois un ciel comme celui-là, je me dis que rien ne peut nous arriver.
Elle allume son briquet et le lui tend.
Chapitre 35 - Marionnette
Des moutons. Des gros, des maigres. Des chevaux, de toutes tailles. Des poules. L’odeur de fumier, de paille, de saucisson et de vin chaud. Ridge qui sert des pognes à foison, et Imane qui lui colle au train. Kalach, lui, s’est laissé alpaguer par Eléonore.
Elle est passée dans la dernière saison de « L’amour est dans le pré » en 2027. Moustache s’en souvient très bien. Il s’est branlé un paquet de fois, dans leur petite piaule à Saint-Denis, en la regardant minauder près du tracteur, ou dans les champs de blé. Il s’imaginait Eléanore nue sous sa salopette, avec ses bottes en caoutchouc, assise près des poules, l’air de rien, et lui, en inspecteur vétérinaire un peu paumé, une gaule d’enfer sous sa combinaison, obligé d’enfoncer dans le fion d’un cheval, tandis qu’elle mâchonnait un brin d’herbe. Ridge, lui, faisait sa petite tournée, construisait son empire.
Ça fait réfléchir, un empire. Trois canards et un cochon.
— Prends-moi, Kalach.
Il sursaute.
— Pardon ?
— Je n’ai rien dit.
Sur certaines femmes, le temps fait des merveilles. Eleanore appartient à cette catégorie, sans doute possible. Ou c’est lui qui vieillit. A vingt-sept ans il s’en sent le double, trop souvent. Elle lui sourit : il va se réveiller. Elle avance sa main, touche le nœud de sa cravate, fait la moue.
— Vous seriez mieux sans.
Il croise le regard d’Imane, qui lui fait signe. Il a le réflexe de lui laisser une carte. Juste avant de quitter le stand, il hésite :
— Et Gérard ?
Elle hausse les épaules.
— Il a bu tout un vieux pot de Gramoxone, cul sec.
Kalach déglutit. S’il avait un chapeau, il pourrait l’ôter - idée stupide, qu’il chasse de sa tête. Elle le regarde et éclate de rire.
— Je plaisante ! Il baisait à tout va au village. J’en ai eu ma claque, on a divorcé au bout de deux ans. Je vous appellerai, monsieur le Secrétaire Général.
— Qu’est-ce que tu foutais avec ta péquenaude ?
Il lève la tête :
— Ça te pose un problème ? T’es jalouse ?
Imane le regarde sans broncher. Derrière elle, Ridge imite le chant du coq, à la demande d’un sosie de feu José Bové. Même là, le Président reste d’une classe, d’un naturel bluffant. N’importe quel autre politique se serait ridiculisé. Lui, il en fait un défi - la vidéo fera encore des millions de vue, et dans quinze jours, le Dragon aura rapporté, en moins de deux ans et demi, 53 milliards d’euros à l’État français. La dette publique a été divisée par deux et pour la première fois depuis plus de 60 ans, le budget vient d’être voté à l’équilibre. Ça vaut bien un cocorico.
— Ça t’excite, pas vrai ?
Il ne la quitte pas des yeux. Elle peut faire de lui ce qu’elle veut. Elle peut le faire souffrir. Elle peut aussi l’apaiser. Imane pose un doigt sur son cou. Kalach gémit et se dégage.
— Arrête, Imane. Pas ici.
— J’essaie de te remettre en route, Kalach. La petite paysanne risque d’être déçue, si je ne te prépare un peu.
Elle parle à voix basse, pour que les nuées de journalistes ne les entendent pas.
— Arrête. Tu peux la garder, ta pitié.
Après le Salon, Ridge file à Saint-Nazaire pour l’inauguration d’un nouvel atelier. Imane se rend place Beauvau Elle doit rencontrer son prédécesseur, Exo-Killer, qui s’est « spontanément » retiré, afin de se « recentrer sur son activité de création de contenus ». Kalach prétexte un dossier urgent pour rentrer à l’Élysée.
Il se retrouve seul dans son grand bureau. Toutes les secrétaires sont rentrées, il a poussé Gustave, le Chambellan, dehors. Seul, enfin, après la cacophonie. Ces derniers jours, le monde tourne trop vite. Sa montre bipe. Il devrait aller marcher, comme le lui a conseillé Imane. Le Dragon en jogging l’attend à la sortie, prêt à l’escorter. Mais pas ce soir. Kalach est trop fatigué. Quand il a signé pour le projet dément de Ridge, il pensait s’amuser. Ce serait putes, fric et alcool à volonté. En fait, la fête est finie depuis longtemps, pour lui. L’échec tragique des Arènes, même noyé dans le tsunami de la réussite économique, l’a marqué plus qu’il ne le pensait. Pour la première fois, il a pensé que Ridge pourrait disparaître avant lui. Ça lui a mis un coup.
Il l’a toujours su : il n’a jamais eu le choix. Toute sa vie, les autres ont décidé pour lui. Ses parents, qui l’ont abandonné après avoir compris qu’ils n’arriveraient pas à le tuer. La DDASS qui l’a trimballé de foyer en foyer. Même sa fugue n’était pas de son choix : il s’est laissé embarquer. Et Ridge a pris le relais. Sans lui, il sera libre. Mais libre, il ne sera plus rien.
Son téléphone vibre. Un texto.
Ça va, trouduc ? Tu t’es bien astiqué ? Tu veux que je t’envoie une stagiaire Dragonne pour t’aider à finir ?
Il commence à écrire :
Gradéeée da tpioé
Souffle un grand coup. Les tremblements diminuent.
Garde ta pitié, sale pute
Mais la vérité, c’est qu’il dépend maintenant autant d’elle que de lui. Ça va, mercizazad
Il efface.
J’ai envie de tezda
Efface encore
J’ai envizzdde de
J’ai envie de azete voir
J’ai envie de te
J’ai envie de toi
Non. C’est encore pire. Mais il arrive à se maîtriser, à peu près. Se concentre.
J’ai besoin de toi
Envoyé.
Le Dragon a remis sa combinaison. Il patrouille dans le hall en écoutant du rap. Dehors, la nuit recouvre le dôme des Arènes. Ridge envisage de le transformer en salle de spectacle. Ou de shoot. Il n’a peur de rien. La porte du bureau grince.
Imane a revêtu une robe de soirée scintillante, qui la magnifie. Ses cheveux, pour une fois libérés, retombent en boucles noires sur ses épaules. Elle a géré le maquillage. Il en a le souffle coupé.
— Fallait pas te faire si belle pour moi.
Elle s’approche sans un mot. Il recule dans son fauteuil. Elle pourrait le frapper. C’est déjà arrivé. Elle balaie les parapheurs et s’assied sur le bureau. Il a du mal à avaler sa propre salive.
— Si c’est juste pour m’allumer, il suffisait de…
Elle lui fait signe de se taire. Un instant, il s’imagine qu’il y a un danger. Puis il l’aperçoit. Là, presque invisible, au coin de ses lèvres. Un sourire. Elle lui prend la main. Il obéit, prêt à succomber. Elle lui caresse la paume, doucement. Il sent tous ses muscles se relâcher. Frémit.
Ferme les yeux.
Il s’imagine dans un désert, seul. Au loin, le bruit des vagues, et devant lui, des piliers anciens, qui émergent du sable. Deux silhouettes s’éloignent, tremblotantes à l’horizon. Un homme et une femme. Parfois, c’est une ruelle sombre, parfois, une gare, parfois, une cuisine, mais toujours, ils s’en vont - et il veut les rattraper.
Mais pas ce soir. Cette fois, il laisse le sable l’ensevelir. Recouvrir ses pieds, l’avaler, l’engloutir. Entrer dans ses oreilles, ses narines, sa bouche.
Quand il ouvre les yeux, ceux d’Imane se trouvent à quelques centimètres des siens. Ses tremblements ont cessé. Le mal de tête aussi. Pour quelques heures, du moins. Elle est assise sur lui, ses cuisses écartées. Il ne peut plus bouger.
— Tu me veux, Kalach.
Bien sûr qu’il la veut. Il la veut autant qu’il la déteste.
— Et tu sais que tu ne peux pas m’avoir.
Il hoche la tête.
Elle approche ses lèvres de son oreille. Il ferme les yeux et voudrait être le sable, son corps débile, en ruine enfin dissolu pour de bon et couler sur elle, sur son ventre, ses seins, son cou, et l’engloutir à son tour et se perdre sur son corps à la merci du vent.
— Je sais ce qui va se passer, Moustache. Je sais que tu as peur. Et que tu as mal. Mais je peux t’aider. Jusqu’à la fin, si tu me le demandes.
Il serre les dents, retient sa respiration. Ferme les yeux.
— Ferme… Ferme ta gueule. Sale pute.
Chapitre 36 - Drôle d’endroit pour un tango
Il y a tout juste assez de place pour eux sept dans le minuscule restaurant de Pham, en face de l’église au cœur de Vaulx-en-Velin. Il n’imaginait pas qu’il fêterait l’entrée dans sa troisième année de règne ailleurs qu’au centre de Paris, avec champagne et orchestre. C’est Imane qui lui a fait la surprise : Pham est un vieil ami de Ridge, rencontré à l’époque où il sortait de prison et écumait les « quartiers » en tant que travailleur social. Il avait découvert le restaurant et l’histoire de cet ancien boat people, et ils avaient gardé contact.
De l’extérieur, le lieu n’est pas engageant. Quand on y entre, c’est la caverne d’Ali Baba : rouge et or partout. Quelque chose entre le palais des Mille et une nuits et celui du Grand Khan. Surtout ce soir, qui est celui du Nouvel An chinois. Depuis que Pham a compris que pour les Européens tous les Asiatiques se ressemblent, yeux, sourires, baguettes et tutti quanti, il ne prend plus la peine d’expliquer que les Vietnamiens ont inventé les nems, il répond quand un habitué le salue d’un Nǐ hǎo et pavoise son restaurant aux couleurs du Nouvel An chinois. Quand la porte s’ouvre, un Dragon géant en papier, blanc, la gueule grande ouverte, fait mine de vouloir avaler le client. Suspendu au plafond sur toute la largeur de la salle, il se gonfle et ondule sous l’effet de l’appel d’air. Il y a des lanternes en papier dans tous les coins, et tant de rouge que Ridge se croit un instant revenu chez les Gitans. D’autres dragons sous toutes les formes et sur tous les supports : nappes, serviettes, affiches. Une figurine de bébé dragon attend chaque convive au centre de son assiette. Sauf dans celle de Ridge, qui a droit à la version adulte. Pham ne manque pas d’humour.
Depuis qu’il a appris quel serait le signe astrologique en 2036, Barny, le ministre du Dragon, ne cesse de s’émerveiller :
— Tu te rends compte, Ridge, l’année du Dragon ! C’est pas de bon augure ? Pham ! Ça signifie quoi le Dragon dans vos croyances ?
— Intelligence et ouverture d’esprit, répond sans rire Pham, tout en l’aidant à retirer son manteau.
— Tu vois ? C’est exactement ça ! C’est mon année, moi le ministre, que dis-je ? l’empereur du Dragon !
— T’emballe pas, Barny, y a qu’un empereur ici, le reprend Kalach en s’asseyant entre Imane et Violette.
Barny, bien que déjà défoncé, comprend qu’il a passé les bornes. Il se confond en excuses, puis s’enthousiasme de nouveau :
— Avec la délégation au privé que nous pond Meyers, on va continuer à rafler la mise, et sans en foutre une rame ! Et tu peux compter sur nos amis les ultrariches pour nous trouver des débouchés à l’international. D’ailleurs, t’en es où des négociations avec ce bouseux de Mormon ?
— Ça avance, ça avance, répond Ridge. Au fait, Imane, tu sais ce que m’a dit Stone lors de sa visite officielle ?
Imane, assise en face de lui, est plus belle que jamais. Avec le pouvoir, elle a gagné en distinction : sa démarche est plus souple, elle ne donne plus l’impression d’entrer dans une pièce comme on entre sur un ring. Mais l’évolution s’est faite sans qu’elle perde rien de son caractère hautement inflammable. Elle pourrait sortir un porte-cigarette pour fumer ses Marlboro sans que ça paraisse ridicule. Tout le monde la craint, partout où elle va, et tout le monde parle d’elle avec déférence. Il en est certain : pour rétablir les relations diplomatiques avec l’Afghanistan, c’est Imane qu’il enverra négocier avec les Talibans. Intérieur aujourd’hui, Affaires étrangères demain, Dragon un jour, pourquoi pas ? Elle peut tout faire. Pas comme ce je-m’en-foutiste de Barny, qu’il ne garde que pour fluidifier ses relations avec le monde des affaires.
— Non, Monsieur le Président, répond-elle avec cet air narquois qu’elle affecte désormais de prendre avec lui, mais je brûle de le savoir.
— Que tu ferais une magnifique treizième Dame à table de la Maison blanche. Pardon, la Maison Pure.
Imane reprend une chips de crevette sans répondre. La Verrière fait de nouveau entendre son rire de demeuré. Ferenc doit se lever pour lui ôter du gosier le nem avec lequel il est en passe de s’étouffer.
— Il prend ses repas avec ses douze épouses ? murmure Meyers choqué. Quel blasphème...
— C’est vrai, Imane, tu ne déparerais pas le harem de Stone, commente La Verrière qui a repris son souffle.
— Ce n’est guère flatteur pour Mademoiselle Rimani, proteste Meyers, galant par éducation. Treizième Dame… alors qu’elle est taillée pour les premiers rôles.
Manifestement, Imane ne s’attendait pas à un tel hommage. Pour la toute première fois, Ridge la voit désarçonnée. Cela ne dure que le temps d’un regard interloqué à Meyers, qui ne remarque rien. Elle se ressaisit immédiatement :
— La star de la soirée, Monsieur le ministre, se trouve en face de moi. Je propose un toast. Je lève mon verre à votre troisième année de mandat ! Je lève mon verre à 2036 ! Je lève mon verre à notre Dragon !! Pham, joins-toi à nous.
Pham, que l’on voit s’activer par l’ouverture sur la cuisine, secoue la tête.
— Si, Monsieur Pham, insiste Violette. On ne peut pas fêter la nouvelle année dans votre restaurant et sans vous.
— Les fêtes, c’est bon pour ceux qui ont le temps. Moi, je travaille tous les jours de ma vie. Tous les jours depuis l’âge de cinq ans.
— Justement, reprend Ridge, tu as bien mérité de te reposer.
— Si j’arrête de travailler un seul jour, les communistes vont venir me chercher pour me faire payer.
Ridge entend cette réplique depuis dix ans. Et il ne sait toujours pas jusqu’à quel point Pham plaisante.
— Ramène-toi, c’est un ordre.
— Tu es le président, Ridge, pas le dictateur. Je suis venu en France parce que c’est un pays libre. Et j’espère bien que ça va le rester, ajoute-t-il en regardant Ferenc de travers.
On peut plaisanter de tout avec Pham, mais pas avec la dictature des communistes. Le miracle de sa vie, ç’a été de leur échapper en montant dans une barque en 1985. Cinquante ans qu’il s’émerveille de pouvoir dire ce qu’il pense sans risquer la torture. Ridge n’insiste pas. La confiance de Pham dans la démocratie le fait sourire. Elle commence à lui faire mal aussi. Surtout depuis les Ombres.
Il y a huit chaises autour de la table ronde : Ferenc a insisté pour que Abus ait un siège, entre lui et De la Verrière. Barnabé, fasciné par le rat, cherche à lui faire bouffer un cachet de Dragon mais la bestiole le mord chaque fois qu’il tend la main.
— Putain, Ferenc, il a quoi ton rat ? Il est timide ?
Ferenc marmonne quelque chose à propos d’une allergie ; Barny, qui n’a pas écouté, hoche la tête comme s’il se satisfaisait de l’explication. Ridge observe ses camarades : à gauche de Ferenc, Imane se penche à intervalles réguliers vers Kalach qui se redresse alors, essuie sa bouche ou arrête de jouer avec le plateau tournant au milieu de la table. Décidément, ça s’est arrangé entre eux, depuis l’élection. Il faut dire que Kalach a fait un effort, niveau hygiène. Peut-être pour elle. Il la regarde avec un air mi-apeuré, mi-admiratif. Elle l’a pris sous son aile ; elle lui apprend les bonnes manières. Enfin, songe Ridge, autant qu’il est possible : malgré toutes ses qualités, sa ministre de l’Intérieur et cheffe de la sécurité n’est pas une magicienne. Il s’étonne qu’elle joue la grande sœur avec ce pauvre Moustache, qu’elle traitait jusqu’il a peu pire qu’une merde.
Lui en revanche, elle le regarde à peine. Depuis sa fête d’anniversaire sur le bateau, elle ne lui parle plus que boulot, et seulement pour lui rappeler avec détachement les consignes de sécurité, avec l’air de celle qui a fait tout ce qu’elle pouvait et qui maintenant s’en lave les mains.
Ce soir, la concorde semble régner entre ses disciples - six de moins que ceux du Christ, qui a dit que tout augmente ? - mais il sait que ça ne durera pas. Depuis que Pham a apporté les apéritifs, il voit Imane jeter des regards du côté de Violette qui, assise entre Kalach et Meyers, fait semblant de ne rien remarquer. Il n’est donc pas étonné quand il l’entend lancer :
— Mais il y a quelqu’un d’autre à cette table pour qui l’année 2036 sera un tournant. N’est-ce pas Violette ? Ce sera quoi, ton prochain livre ? Au lit avec mon Dragon ?
— Non, Imane, corrige Violette sans se démonter, pas de nouveau livre en préparation. J’envisage un complément d’enquête pour une réédition de Dans l’antre du Dragon. Enquête au cœur du Droguistan.
C’est au tour de Kalach d’attaquer :
— Plus jamais tu ne publieras de torchon à charge contre Ridge sans me le faire lire d’abord. Tu m’as bien compris ?
— Et crois-moi, Violette, il s’y connaît notre Kalach en matière de torche-cul !
Imane et Kalach éclatent de rire. Le pauvre Moustache est rouge de plaisir. Ridge est sûr qu’il bande. Violette ne se trouble pas :
— C’est mort, Kalach. Jusqu’à plus ample informé, la presse est encore indépendante en France.
— C’est juste, Violette, confirme Imane, d’ailleurs, nous y veillons. Mais que veux-tu, parfois, bien malgré nous, les petits journalistes s’invitent à la table des grands. Et c’est nous qu’on accuse de corruption.
Violette encaisse. Ridge repense à la nuit qu’il a passée avec elle, la veille. Meyers, que le tour pris par la conversation met mal à l’aise, défait son nœud papillon, et tente de défendre l’indéfendable. Il n’est pas allé chez les jésuites pour rien.
— Il me semble que la sincérité des sentiments peut faire pardonner quelques inconséquences… comment dire… déontologiques.
Barny a perdu le fil à partir de « sincérité » :
— Ya rien de logique là-dedans. C’est vrai, Ridge, quoi ! soit elle te baise, soit tu la baises. Il faut que les choses soient claires.
— Barnabé, j’espère que vous avez aimé le chapitre que je vous ai consacré ? Et toi, Imane, tu ne m’en veux pas trop de ce que j’ai écrit sur toi ?
— Mais je t’en prie, Violette, le professionnalisme avant tout. A propos, dis-moi, ils vont le trouver où, le fric, à La Zone, pour éditer tes enquêtes ?
Ridge la regarde fixement. Elle sait mieux que personne d’où vient l’argent. Une partie des bénéfices du Dragon alimente une caisse noire qui sert, entre autres, à financer ce qu’il reste de journaux d’opposition. C’est important, dans un pays libre. Il est sûr que Violette le sait, mais qu’elle fait l’autruche.
— On compte sur les ventes, répond Violette. Il y a encore des gens qui croient dans le journalisme d’investigation, même si ça te défrise, Imane.
Comme tout à l’heure en écoutant Pham, Ridge ressent une - légère - douleur. Qui ne trahit-il pas ? Il voit aussi que les nerfs de Violette, sur la défensive, ne sont pas loin de lâcher. Ça n’a pas échappé à Imane qui enchaîne :
— Pardonne-moi mon indiscrétion mais… vous êtes combien dans ta tête, Violette ? D’une main tu écris un bouquin à charge contre Ridge, de l’autre tu lui branles la queue. Comment tu fais ?
— Imane… avertit Ridge.
— Ça va, Ridge, moi ce que je lui dis à la petite Violette, c’est de la rigolade comparé à ce qu’elle va se prendre bientôt de la part de ses confrères. Il vaut mieux qu’elle s’y prépare. Je lui sers de sparing partner. Elle ne m’a jamais vue sur un ring, sinon elle saurait que j’y vais en douceur avec elle.
— Ferenc te dirait que la censure a disparu avec le Second Empire, dit Ridge.
Kalach ouvre la bouche pour protester.
— Moustache… mon frère, ne gâchons pas cette belle soirée. Violette peut écrire ce qu’elle veut.
— Imane a raison, murmure Violette en posant ses baguettes, il faudra que je choisisse mon camp.
— Tu ne choisiras rien du tout, tu m’entends ! Tu es à notre table ET tu écris ce que tu veux. Tu ne crois quand même pas que ça m’effraie, la publication tes enquêtes, et tes portraits anonymes dans la presse ?
— Les pastiches de Saint-Simon, je t’ai déjà dit que ce n’était pas moi ! Pourquoi je me cacherais ?
— Mais on s’en fout, Violette, tu m’entends ? On s’en fout ! Et vous, ma soi-disant garde rapprochée, au lieu de me faire chier avec une petite journaliste, protégez-moi plutôt des Russes et des Chinois !
Le silence se fait. Ils n’ont pas l’habitude de le voir sortir de ses gonds. Même Barny se rend compte de quelque chose. Meyers est plus mal à l’aise que jamais. Violette, réduite au silence, fait de la charpie avec sa serviette. Kalach se trémousse sur sa chaise, visiblement pris de maux de ventre. Ferenc, philosophe, prend soin de son rat en attendant que l’orage passe. Seule Imane ne craint pas de croiser son regard. Au contraire. Enfin, elle le fixe, l’air satisfait. Elle doit se dire que le Dragon se réveille, songe Ridge. Pham, qui a le sens du timing, apporte les plats. Quand les conversations reprennent, chacun y va de son commentaire extasié. Il faut dire que Pham est un maître : présentation, textures, parfums, goûts, tout est d’une exquise finesse. Barny est le plus enthousiaste. Ridge le soupçonne néanmoins de ne plus distinguer un cheeseburger d’un bœuf Wellington, tant ses sens ont été émoussés par sa consommation de D.
Ferenc donne des morceaux de nourriture à son rat, sous le regard scandalisé de Pham. Meyers, qui a occupé un poste important à Osaka, manie les baguettes avec une dextérité surprenante et montre à Violette comment on se tient lorsqu’on a le privilège de partager son repas avec une geisha. Ridge, constate qu’il n’a pas faim. Imane le regarde toujours et il ne sait pas s’il ça l’excite ou si ça l’agace. Des phrases insignifiantes rebondissent d’un convive à l’autre. Il se souvient des arrivées de pèlerins aux Saintes-Maries-de-la-Mer, de ces journées de bondieuseries obligatoires et d’explorations juvéniles, quand les champs camarguais devenaient un terrain de jeu pour des centaines d’enfants, garçons et filles, d’ici ou d’ailleurs, parfois venus de très loin, communiant dans l’air marin et les parfums de l’interdit.
Imane s’est levée. Il la voit confier un CD à Pham - oui, Pham a toujours son lecteur de CD. Il surveille aussi Violette, qui finit son assiette en conversant poliment avec Meyers. Il sent qu’elle est déjà ailleurs. Pour elle, la fête est finie. Il ne sera pas étonné dans un instant de la voir se lever, remercier Pham et enfiler son manteau pour retourner à l’hôtel. Pas sûr qu’elle lui ouvre sa chambre ce soir. Il ferme un instant les yeux et se laisse aller en arrière sur son fauteuil. Ne plus rien contrôler… Ces gens autour de lui… Des amis, des partenaires, des obligés. Il croyait les distinguer les uns des autres. Ce soir il ne sait plus. Il repense à sa descente des Champs-Elysées deux ans plus tôt. Imane, Kalach et lui, comme une bande de potes de province à qui on aurait offert un séjour tous frais payés dans la capitale, ou comme un groupe de jeunes banlieusards jouant dans un garage insonorisé aux boîtes d’œufs, déboulant soudain sur la scène du Zénith. Et ce soir ? Qui sont pour lui Imane et Kalach ?
Aux premières notes il rouvre les yeux. Imane est debout à côté de sa chaise et lui tend la main. La table chargée de plats a disparu. Les autres sièges ont été relégués sur les côtés. Celui de Violette est vide. Ses affaires ne sont plus suspendues au porte-manteau. C’est un tango gitan, grave et mélancolique. Depuis quand Imane danse-t-elle le tango ? Elle, l’ancienne free-fighteuse, indomptable, agressive jusqu’à la cruauté, capable de rompre les vertèbres de son adversaire sur un ring ? Le minuscule restaurant de Pham leur offre une large piste de danse. Elle a choisi la version pour cordes. Comment a-t-elle su ? Il y a bien longtemps qu’il n’a plus entendu ce tango. La fin de l’adolescence. Son dernier séjour aux Saintes-Maries. C’est l’oncle Tacco qui le jouait avec ses deux frères aînés et le grand-père. Et lui, il dansait avec Anita. Imane appuie son bras sur le sien, sa main gauche prise dans celle de Ridge. Dans les règles de l’art. Elle se laisse conduire. Elle réagit à la plus légère pression sur son omoplate pour changer de direction. En avant, en arrière, à gauche, à droite… dès les premières mesures il comprend qu’il peut s’abandonner au rythme syncopé du violoncelle et à la mélancolie des violons et qu’elle le suivra, toujours. Passent devant lui le visage de son oncle qui jouait toujours en fermant les yeux, les lumières au loin sur la mer, les anciens qui dansaient leur vie au milieu du clan rassemblé, le feu de bois, leurs ombres projetées sur les murs de l’église-forteresse, la robe rouge, les manches de sa belle chemise blanche à lui, les yeux d’Anita. Imane presse fermement son bras sur le sien : elle veut son regard. Elle se plie aux règles de cette danse où il s’agit de se laisser guider mais, au fond, c’est elle qui garde le contrôle. L’espace entre eux ne sera jamais plus long que la distance entre la main et l’avant-bras. Au premier violon, l’oncle Tacco, libre, virtuose, soutenu par son frère au second violon. Au violoncelle, le grand-père, imperturbable, marquant sur deux notes le rythme syncopé. Son fils aîné, à l’alto, sur le même rythme. La liberté dans la maîtrise. Imane s’impose à Ridge par le regard, il se soumet. Elle le laisse choisir les pas, la direction, elle le laisse improviser, mais toujours il sent la pression de son bras sur le sien quand elle veut le ramener au centre, sous le dragon de papier qui ondule au gré de leurs déplacements : sa queue semble faire à la jeune femme une longue cape écaillée lorsqu’il s’abaisse, et un dais de soie blanche quand il se redresse. Ridge ne sait plus s’il est en Chine ou en Camargue, s’il célèbre le nouvel an ou l’arrivée des Maries en Provence. Mais il sait qu’il danse avec Imane, il sait qu’elle est là pour lui, qu’elle le connaît autant qu’on peut le connaître sans être né dans le clan.
La musique cesse. On entend Pham remuer des assiettes dans la cuisine. Les autres sont partis. Il se sent vide, soudain. Il voudrait serrer Imane contre lui, se fondre en elle, et tout oublier. Mais, sans le repousser, elle résiste. Elle n’a plus la souplesse de la danseuse. Elle lui lance un regard dur, un regard qui dit : je couve ce pauvre Kalach, mais je ne joue pas les consolatrices. Lorsqu’il essaie de la retenir, il s’entend répondre : Toi aussi, il va falloir que tu choisisses ton camp.
Elle va chercher ses affaires, salue Pham et sort, le laissant seul au milieu de la salle. Il n’est pas encore minuit. Pham sort une petite table, apporte deux verres et une bouteille. C’est avec son vieil ami vietnamien qu’il fêtera l’entrée dans l’année du Dragon.
Chapitre 37 - Les Ombres
Ridge le savait. Devant lui sont alignés les décrets à signer, les projets de lois, les arbitrages, décisions, tous les rouages de la grande machine France, qu’il a simplifiés, forcés, huilés, démontés, depuis le premier jour - et même, en fait, bien avant. Mais ce soir, il le sait, il le sent. Les Ombres sont là, dehors. Elles attendent, patientes, elles surgiront quand il le faudra, quand le Zeitgeist le demandera. Kalach, pour le réconforter, lui cite du Hegel :
— Les grands hommes sont ceux qui ont voulu et accompli la volonté de l’Esprit du monde
Mais ce soir, Kalach n’est pas là. Imane non plus. Et ce n’est sans doute pas un hasard. Ridge, qui écoute d’habitude du Seyfu à pleine puissance, a lancé la suite n° 3 de Bach, mezzo. Franklin, son Dragon du soir, un gaillard d’1 mètre 95, 140 kilos, glisse sa grosse tête, et le nez de son AK-47, à travers la porte.
— Tout va bien, Dragon ?
— Ça va, Franklin. Tu as des enfants, non ?
Le garde entre dans le grand bureau. Le parquet, à l’agonie, gémit à chacun de ses pas. Ces bâtiments n’ont pas été construits pour des hommes comme nous, se dit Ridge, qui, malgré le « tuning » du bureau présidentiel, n’a jamais réussi à lui faire perdre sa patine initiale, son résidu de pouvoir républicain old school qui accroche, comme de la vilaine peinture au plomb, derrière la pacotille dont il a essayé de l’habiller.
— Trois, Dragon. Deux garçons, et une fille.
— La fille, c’est la plus jeune ? Elle a quel âge ?
— Douze ans, Dragon.
Il scanne Franklin.
— T’as eu tes gosses à huit ans ou quoi ?
— J’avais seize ans pour le premier, boss.
Ridge aperçoit une ombre devant la porte fenêtre. Mais son Dragon n’a pas bougé. Il n’y a rien, ni personne, il le sait. Et pourtant, Anita rôde.
— Qu’est-ce que tu penses de la situation ?
Franklin hésite.
— On ne craint rien, Dragon. Dehors, il y a cinquante types, plus jeunes, plus forts et plus rapides que moi. Pour vous atteindre, il faudrait être invisible et passer à travers les murs.
— Un fantôme… Je te parle du monde, Franklin. Du pays, de la France. Toi qui le vois de près.
Franklin, soulagé, hausse les épaules.
— Dragon, vous avez plus fait pour nous en deux ans que tous les charlots qui vous ont précédé pendant quatre-vingts ans.
— Quand tu dis « nous »…
— Les pauvres. Les petites gens. Les banlieusards, les commerçants, les chômeurs, les artisans. Ma grand-mère… Grâce au Dragon, elle vit une deuxième jeunesse. Et mon aîné, qui tourne au Baby Drag, va avoir son bac avec mention. Enfin il a intérêt, sinon…
— Mais les autres, Franklin… Les autres, ils disent quoi ?
Le garde Dragon se concentre. Il essaie de puiser dans ses souvenirs, son expérience. Avec ses amis, ses voisins, les autres parents d’élèves. Ce qu’il voit dans la rue, à la télévision. Il fronce les sourcils. Son talkie-walkie grésille, un des gardes lui dit qu’il a vu un gros rat dans le jardin.
— C’est Abus. Ferenc l’a laissé là durant son voyage à Moscou, exceptionnellement. Il ne faut pas lui faire de mal. Mais répondez-moi, Franklin.
Pourquoi est-ce que je le vouvoie ? se demande Ridge. Parce qu’il s’éloigne d’eux. Il s’est « normalisé ». Baroin l’avait prévenu : « l’habit fait le moine ».
— C’est chaud, boss. Ça commence à râler. Ils en veulent plus. Ils veulent leur part du gâteau. En fait…
— Allez-y.
— En fait, on dirait qu’il y a quelque chose qui grouille.
— Qui grouille ? Qu’est-ce que vous voulez dire.
— Comme des insectes. Quelque chose de malsain. En surface, tout à l’air d’aller bien, mais en dessous… Vous savez. La boulangère vous sourit, le garagiste vous sert la main, Dragon. Ils sont « dessous ».
C’est le terme qu’on utilise pour les drogués en phase optimale. Ça vient, selon Kalach, des Américains, qui découvrent la version « light » du Dragon. « Under influence », « under », « undie » pour la déconne. « Dessous », chez nous. Sous l’influence, sous influence. En caleçon. Sous la surface.
— Patron ? C’est peut-être juste la météo, vous savez. Il fait très froid, depuis longtemps. Votre ami américain dit que Dieu veut nous soigner par la glace.
— Mon ami américain dit beaucoup de conneries, Franklin.
Mais Obadiah lui aussi a parlé de la punition. Ils jouent un jeu dangereux, ils le savent, tous. La paix, la paix rêvée par Kant ; la sérénité, le bonheur d’Aristote. La caverne de Platon. Kalach adore ces conneries-là.
***
Piégé entre les ombres et les bêtes qui s’y cachent, qui le guettent, Ridge sombre, peu à peu. Et la France - engluée dans un hiver qui n’en finit pas, des congères sibériennes, des plaques de verglas de la taille d’un terrain de foot, des pannes d’électricité en pagaille, des accidents spectaculaires sur les nationales - la France, doucement, se réveille, au pire des moments. En pleine nuit.
D’abord, ils perdent le sommeil. Et ça s’étend, comme une épidémie. Les chercheurs lui disent que le Dragon opère des transformations profondes dans les circuits neuronaux. Il augmente artificiellement l’intelligence émotionnelle… il connecte les gens entre eux. Pour le meilleur, pendant quelque temps. Et puis, à présent… les connexions s’affaiblissent, les passions reprennent le dessus. Le Dragon recule, se terre. Peu à peu, il dévoile les crevasses, qu’il laisse dans les esprits à vif ; les écorchés errent, hébétés, en caleçon et en soutif, dans la neige. Ils se demandent ce qu’il s’est passé. Comment ils en sont arrivés là. Et pourquoi ils se sentent si mal.
Une énorme gueule de bois qui ne s’arrête jamais. Les sons, les odeurs, les lumières deviennent plus pénibles. Libération parle de « Zombies », le Figaro d’une « méchante grippe ». Le Parisien titre juste « chassez le naturel… ».
Et Ridge, qui n’a jamais touché un gramme de Dragon, n’échappe pas à la morosité. L’Union Européenne lui a adressé un ultimatum. Le papier traîne sur son bureau.
Il porte les mêmes chaussettes depuis trois jours. Kalach, Imane, Ferenc, Meyers et même Barny le remplacent sur le terrain. Les rumeurs commencent à enfler. Rien, pour le moment, qu’un peu de fric, et quelques douces menaces ne puissent calmer. Violette ne l’a pas encore rappelé. Elle visitait une petite maison, du côté de Meudon. La baraque dans laquelle Céline s’est planqué pour écrire sa trilogie allemande. Aujourd’hui, tout le monde s’en fout : Céline, comme Brassens, Sardou et toute une flopée de noms, ont été rayés de la carte culturelle, « cancelisés » durant les années Baroin. « Henri Potter » avait la gâchette facile : il a fait place nette. L’exception française, nettoyage par le vide. Ridge s’en fout, il n’a rien lu depuis La Chartreuse de Parme en prison. Kalach, lui, a très mal vécu cette période. |A l’époque, il suffisait d’hésiter pour être condamné, d’être tiède pour finir cuit. Mais, justement : ça les a bien endurcis. Ils sont devenus des bêtes d’esquive, des artistes de la déjouade. Experts en bien-pensance, capable de soutenir tout et son contraire, et surtout, au bon moment.
Le langage.
Ce n’est pas la drogue, ni la rage, ni l’imbécillité, ni le désespoir, ni la violence, qui les ont menés au pouvoir.
Juste la rhétorique.
Ils avaient capturé le « Zeitgeist ». Ensuite, le maltraiter, le retourner, comme un gant, fut une formalité pour eux.
Les premières manifestations. Les forces de police qui interviennent à Rouen, à Marseille, à Strasbourg. Un match de foot qui dégénère à Sochaux. Zemmour qui repointe le bout de son nez, depuis l’Allemagne, et menace de revenir. Plus pâle et mesquin que jamais… L’époque, l’ambiance, lui irait comme un manteau. Il sent que son tour approche. Soigne ses connexions avec les ultrariches. D’après certains rapports, c’est lui qui téléguidait Arnault Junior. La place est libre, depuis les Arènes.
En mars, alors que les lacs ne dégèlent pas, et qu’une tempête de glace a détruit le clocher de la cathédrale de Reims, Imane propose de rétablir le couvre-feu, et de décréter l’état d’urgence à Grenoble et Marseille. Les vieux trafiquants, sentant que le Dragon est moins bien, sortent eux aussi de leurs tombes. Increvables. Ils diffusent des rumeurs : le « D. » rend stupide, impuissant, chauve. Il cause des dégénérescences psychiques, neuronales, de l’acné, de l’herpès. Dans leur catalogue sans fin, ils tombent forcément juste, parfois. C’est le jeu : Ridge leur a fait la même chose, dix ans plus tôt.
— Tu dois agir.
Des manifestants aux couilles en acier se sont réunis sur le plateau des Millevaches. Ils construisent une ZAD à l’emplacement de la prochaine centrale nucléaire. L’histoire se répète. Elric recrute à tours de bras des cohortes de haineux, d’ex royalistes déconfits, qui ne demandent qu’à apprendre comment on construit une bombe.
— Il faut l’éliminer..
— Plus d’assassinats, Imane.
Il sait qu’elle désapprouve. La solution la plus simple est la meilleure. Mais ce n’est plus possible. L’État n’est pas si fort que ça.
— Trouve autre chose.
Elle trouvera. Elle trouve toujours.
Dehors, la neige s’amasse dans le jardin de l’Élysée. Abus est depuis longtemps rentré chez lui. Les Dragons patrouillent en se frottant les mains, soufflent la buée devant eux. Et Ridge guette.
Il guette l’ombre. Il l’attend.
Chapitre 38 - Wonderwoman
Nulle mieux qu’Imane Rimani ne peut figurer l’extrême degré de bassesse où tomba le gouvernement de la France en 2034.
Qu’on s’imagine une femme faite à merveille, musclée comme un homme, fine comme une danseuse, puissante au physique comme au moral, prête à recevoir et à donner tous les coups, effrayée de rien, cachant si bien ses faiblesses qu’elle a fini par leur tordre le cou. Telle est Mademoiselle Rimani, championne de Mixed Martial Arts, sport de combat où le meurtre est permis, passée sans transition d’une cage de boxe à l’arène politique.
D’abord cheffe de cabinet, un temps pressentie aux Affaires étrangères pour son entregent, elle est en définitive nommée à l’Intérieur, sans jamais cesser d’assurer en sus la sécurité du Gitan. Les journalistes sans cervelle l’appellent la putain présidentielle, ce lui fait l’effet d’une pichenette à une armoire à glace. Une autre femme, d’ailleurs, lui a ravi le titre. Jusqu’à quand ?
Sans idéaux, sans scrupules, inaccessible à la fierté non plus qu’au remords, elle se fond dans tous les moules, sans jamais perdre sa forme première. Elle se ferait gilet pare-balles, lance-flamme, au besoin, pour assurer la protection de Ridge Tahgui. Même délaissée pour une femme qui ne la vaut pas, elle reste fidèle à cette unique ligne de conduite, ne négligeant rien, osant tenir tête au Président quand d’autres redoutent ses colères.
D’où vient-elle ? D’où tire-t-elle sa force plus qu’humaine ? Si elle ne dit rien de ses origines, c’est parce que seul compte ce qui se passe ici et maintenant. Survivra-t-elle à la chute éventuelle de Ridge Tahgui ? Sans aucun doute. Pour l’enterrer de ses mains, si elle ne peut le sauver. Avant de repartir pour d’autres combats.
Chapitre 39 - Déchirements
— Mademoiselle Robin, que répondez-vous aux accusations de Médiapart ?
— Mademoiselle Robin, depuis combien de temps êtes-vous la maîtresse du président Tahgui ?
— Mademoiselle Robin, allez-vous rendre votre carte de presse ?
— Mademoiselle Robin, allez-vous devenir la Première dame de la République ?
L’article a été publié dans la nuit. C’est une déflagration. Oh ! pas pour le pays, qui en a vu d’autres. Mais pour elle. C’est la claque qu’elle attendait depuis longtemps pour lui remettre les idées en place. Elle sait qu’elle fait n’importe quoi depuis deux ans. Que ça n’a aucun sens. Elle le sait parce qu’il y a des signes qui ne trompent pas : depuis des mois, toutes les nuits, assise sur la cuvette des WC, elle se mettrait des baffes, elle se traiterait de tous les noms. La nuit apporte une lucidité qui se ternira peu à peu avec le soleil. Dans la multitude de ses activités diurnes, elle trouve mille raisons de se comporter comme une idiote. Mais la nuit, quand son corps est reposé, son cerveau suractif, quand elle est seule dans le silence, rien ne vient au secours de sa mauvaise foi. Et c’est dans ces moments-là qu’elle se dit : Violette, toi et ton prénom fleuri, vous faites de la merde. Et quelques heures après, elle s’arrange pour oublier la vérité. Maintenant, grâce à ses confrères et consœurs d’un journal qui n’a pas renoncé, elle ne peut plus mentir, pas plus à elle qu’aux autres.
Ridge a appelé dix fois depuis ce matin 6 heures. Elle n’a pas décroché. Depuis 5 heures 30 son téléphone ne cessait pas de vibrer. Les appels venaient de tous ses contacts, et d’un tas de numéros inconnus. Elle a éteint le téléphone. Elle a éteint la télévision, la radio, l’ordinateur. Elle a sérieusement songé à s’éteindre elle-même. Bien sûr, elle n’a pas envie de mourir. Mais, honnêtement, il n’y a pas, il n’y aura plus à présent qu’elle a écarté l’option suicide, de solution définitive au problème.
Elle aurait pu aussi s’enfermer chez elle. Mais elle est sortie. Elle savait qu’il y aurait un comité d’accueil en bas de l’immeuble. Elle a eu un instant la tentation d’une évasion à la Ferenc, par la benne à ordures. Mais ça, c’est pire qu’un suicide raté. En descendant l’escalier de l’immeuble, elle tremblait des pieds à la tête mais elle se répétait : quoi que j’aie pu faire, j’ai encore le droit de sortir de chez moi. C’est insensé, mais c’est la seule chose qu’elle a trouvé pour se donner du courage. Elle en est là, oui.
Bloquée sur la troisième marche, devant des confrères et des consœurs armés de micros, de calepins, de caméras :
— Mademoiselle Robin, vous ne pourrez pas rester silencieuse longtemps. Vous le savez.
Rien n’est plus juste que cette phrase. Il faudra qu’elle parle, oui. D’une manière ou d’une autre. Sortir sa carte de presse, la remettre à cette journaliste, serait une réponse. Peut-être même la seule qui vaille. Alors elle n’essaie plus de forcer le passage. Elle se redresse. Le silence se fait. Que c’est bon, le silence, pense Violette. La journaliste lui tend un micro, fébrile, mais respectueuse. Le genre de respect qu’on accorde à un condamné à mort. Va-t-on aussi lui demander ses dernières volontés ?
Violette regarde sa consœur. Quel âge a-t-elle ? Quelques années de plus qu’elle. Quel genre de gratte-papier est-elle ? Pas une qui s’est illustrée dans l’investigation. Elle la connaîtrait. Son micro ne porte pas de nom. Il suffirait qu’elle lui demande pour quel média elle travaille. Elle ne le fait pas. Car quand bien même elle travaillerait pour un torchon comme La Phrygienne, elle, Violette, a perdu tout droit de porter des jugements. Elle peut seulement dire la vérité. La vérité, toujours. Parce que c’est sa boussole. Et au fond, parce que c’est plus simple.
— Les faits rapportés par Médiapart sont exacts.
C’en est fini du silence. Autour d’elle c’est le chaos. Elle distingue des morceaux de questions, des mots noyés dans d’autres mots. Elle croit en reconnaître certains qui font encore plus mal, mais choisit de les ignorer.
— Tout est exact dans l’article de mes confrères de Médiapart : les faits, les dates, les lieux.
— Les cadeaux ?
Violette prend une grande inspiration :
— Les cadeaux.
— Dans ce cas, que doit-on penser de vos articles contre le Président Tahgui ?
— Avez-vous été payée par les Chinois pour votre livre ?
— Êtes-vous rémunérée par la mafia ?
— Vous rendez-vous compte que vous déshonorez la profession ?
— Mademoiselle Robin, souffrez-vous d’un dédoublement de personnalité ?
Elle croyait s’être libérée, elle est toujours prisonnière de cette barricade de journalistes. Elle essaie à nouveau de descendre l’escalier, impossible, on la presse de toutes parts. Elle sent venir le moment de la chute, et du piétinement. Puis des coups de feu retentissent. Par réflexe, tout le monde se couche à terre. Elle, qui a vu le garde du corps de Ridge sortir son arme et tirer en l’air, court vers la voiture. Elle ne demande pas au Dragon où il l’emmène. Elle le sait déjà.
***
Ils sont dans cette suite depuis une heure. Il s’est levé à son entrée. Il s’est tenu devant elle sans parler. Il ne faisait pas une tête de circonstance. Il n’avait l’air ni désolé, ni contrit. Il n’avait pas l’air d’un président qui a ordonné un massacre dans l’Assemblée, ni d’un trafiquant de drogue, ni de l’ex-délinquant reconverti en travailleur social qu’elle a interviewé la première fois. Il n’est rien de tout cela. Il porte un jean, un pull en laine à torsades, gris. Elle pense alors une chose toute bête. Elle se dit que Ridge est un homme. C’est risible. Et c’est vertigineux.
Elle s’est assise. Il s’est assis en face d’elle. De temps en temps ils se regardent. Elle ne sait pas ce que son visage à elle exprime. Et ce qu’elle croit lire sur le sien ? Ne serait-ce pas seulement une projection de ses propres pensées ? Elle ne sait qu’une chose avec certitude : il est là. Et il est là pour elle.
Pourquoi ne parlent-ils pas ? Pourquoi parle-t-on ? Pour s’informer mutuellement. Elle sait à peu près tout de lui, il n’ignore rien d’elle : ni les faits, ni leurs conséquences. Et ni lui ni elle ne parleront seulement pour s’épancher, pour se réconforter : par pudeur, par fierté, par dégoût de ce qui est vain.
La comédie qu’on jouait vis à vis de l’extérieur est finie. Il ne reste qu’une question : quelle comédie se jouait-on à nous-mêmes ? C’est la seule qui pourrait surgir entre eux. Ils le savent. Mais aucun des deux n’a la réponse. Enfin, se corrige Violette, moi je ne l’ai pas.
Au bout d’une heure, elle réussit à articuler :
— J’aime ton pull.
— Je sais.
Nouveau silence. Mais sans pesanteur. Violette s’aperçoit qu’elle respire mieux. Qu’il y a bien longtemps qu’elle ne s’est pas sentie aussi bien. Elle respire de ne plus se sentir coupable, de ne plus sentir le déchirement de l’hypocrisie.
Elle n’a envie que d’une chose, là. Elle sait qu’il lui suffit de le regarder pour qu’il comprenne. Elle ne le regarde pas.
— Ridge ?
— Non. C’est une mauvaise idée.
— Je le sais. Je te le dis pour que tu ne le fasses pas. Même si je te suppliais.
Il n’a pas toujours dit que c’était une mauvaise idée. Elle se souvient d’une fois, peut-être leur meilleure séance de baise, dans un escalier. Elle en était ressortie couverte de bleus dans le dos. Et elle avait tellement aimé… Mais elle sait pourquoi ce n’est pas le moment.
— Ridge ? Il faut que tu me promettes que tu ne cherch…
— NON.
Plus encore que la précédente, la réponse a claqué. Nette, définitive. Il y a déjà réfléchi. Il a même peut-être déjà pris des mesures. Elle ne le saura pas.
— Qui que ce soit qui a tout balancé à la presse, il a bien fait.
— Elle. Pas il. Ne fais pas semblant, Violette.
Elle prend une grande inspiration avant de prononcer son nom :
— Alors, ne t’en prends pas à Imane. Elle ne t’a pas trahi : elle a voulu te protéger. Ne t’en prends à personne. Assumons, toi et moi.
Il s’est levé. Il lui tourne le dos. Le silence dure plus longtemps encore que les précédents. Violette se rend compte qu’elle a peur. Pas de l’avenir, pas des journalistes qui vont la poursuivre jusqu’à ce qu’une autre affaire éclipse la sienne. Mais peur de lui, peur de ses réactions. Peur de le contrarier. Elle entend déjà J.P :
— Tu vois où tu en es, Violette ? Tu as tout perdu, et je ne parle même pas de ton boulot. Je parle de tes convictions, de ta droiture, de ta dignité. Et qu’est-ce qui t’inquiète ? Que tu puisses contrarier ce mec, cette ordure, cette petite frap…
— Ta gueule, J. P.
Ridge se retourne. Elle a parlé à haute voix.
Il se font face et se regardent droit dans les yeux pour la première fois depuis que le Dragon lui a ouvert la porte de cette suite.
Elle se lève à son tour et se place derrière lui, sans le toucher. Elle respire le parfum de son eau de toilette. Elle regarde avec émotion les torsades de son pull. Dans la pièce d’à côté, il y a une chambre. Elle lui demande s’il bande. Il répond sans se retourner qu’il bande toujours, quand il est avec elle. Dehors, on entend un marchand vanter la primeur de ses fraises. Une minute plus tard, sur la moquette - ils n’ont eu qu’à se laisser glisser - il est en elle, leurs pantalons jetés l’un sur l’autre à côté d’eux. Ils sont collés comme s’ils voulaient se fondre. Elle avait besoin de se laisser aller. Mais lui, que veut-il ? A quoi pense-t-il en ce moment, alors que son sexe cogne au fond d’elle et qu’elle se cabre pour l’emmener plus loin encore ? À Imane qui l’a trahi, à la manière de la faire payer ? Est-ce à son ancienne maîtresse qu’il pense alors même qu’il la baise, elle ? Violette n’en veut pas à la Dragonne en chef. Elle la comprend trop bien. Mais la jalousie, qui est la peur de ne jamais suffire, ça c’est incontrôlable. Elle souffre que Ridge puisse penser à l’autre, même si c’est pour la faire souffrir. Surtout si c’est pour la faire souffrir.
Ils restent longtemps étendus côte à côte. Dehors la rue est de plus en plus bruyante - c’est la fin du marché - on entend les hayons des véhicules, le frottement des balayeuses sur le bitume. Elle est couchée contre lui en chien de fusil. Lui, sur le dos, les yeux fixés au plafond, lui caresse le bras. Ils ne parleront pas de son avenir à lui. A quoi bon ? Il restera président. Pour elle, c’en est fini du journalisme, du contre-pouvoir, de la Vérité, toutes ces conneries qu’elle prétendait servir tout en se faisant démonter par le Président mafieux, le pourvoyeur en chef de la came qui asservit le peuple, le liquidateur de l’Assemblée nationale. Elle a perdu le droit de servir la Vérité. À partir de maintenant, de deux choses l’une : soit elle boit sa honte jusqu’à la dernière goutte en l’épousant et en jouant avec lui la comédie du couple présidentiel, soit elle disparaît de la circulation. Endosser une autre identité lui sera facile. Elle voit déjà Ferenc s’occuper de tout. Elle changera d’apparence. S’il le faut, même, elle aura recours à la chirurgie esthétique. C’est fou ce qu’un nouveau nez peut transformer un visage. Elle trouvera une petite maison à la campagne, pas trop loin de Paris. Et ils continueront à se voir parce que, elle en est sûre à présent, le quitter est impossible. Et il faut bien qu’il lui reste quelque chose. Elle aménagera toute une pièce en bibliothèque, elle aura…
— … un chien, tant que tu y es ?
Elle l’a déjà vu faire, avec d’autres. Depuis quand peut-il faire ça, lire dans les pensées ? La première fois, elle s’en souvient très bien, c’était avec Thomas Sotto, pendant qu’il baisait Imane - encore elle. Mais avec elle, elle s’était enorgueillie du fait que ça ne marcherait pas. Encore une erreur.
— Tu n’iras nulle part. Pas si je peux t’en empêcher. Aide-moi, plutôt. La manière, je te laisse la choisir. Mais aide-moi. Ton J.P a raison de te mettre en garde. N’attends pas de moi que j’aie des états d’âme. Grâce à Ferenc, Kalach, Imane, j’ai fait ce que j’avais prévu : mettre au pas l’Assemblée, la Justice, l’Éducation ; institutionnaliser le Dragon, créer l’Alliance méditerranéenne, lancer les Arènes. Mais je suis lucide : le plus dur reste à faire. Mes ennemis ne céderont pas, et bientôt je ne pourrai plus compter sur l’aveuglement du peuple. Tu le sais : bientôt ils vont se réveiller, et même s’ils ont du travail, même si la dette est comblée, même si les inégalités sont moins criantes, ils ne verront que le négatif. Pas même le verre à moitié vide. Ils me détesteront pour ça. J’aurai besoin de toi, à ce moment-là, pour tenir. J’ai besoin de toi. Ne tue pas le Dragon, Violette. Aide-moi à le dompter.
Elle pourrait réfléchir longtemps à la proposition. Peser le pour et le contre. Mais elle a envie de décider tout de suite, là, dans l’intimité de cette suite, alors que son corps vibre encore de leurs ébats, quand elle le sent encore couler en elle. Elle veut que ce soit viscéral, brutal comme leurs étreintes. Ce n’est pas ce qu’elle décidera qui importe, mais la façon dont elle se tiendra à cette décision.
Violette regarde derrière eux. À l’intérieur de la grande salle du Séraphin sont réunis tous les supporters de la première heure. Cent cinquante Dragons « fidèles », qui fêtent les trente-cinq ans de Ridge et ses 18 mois de règne en dansant sur du Lady Gaga. Cent-cinquante et elle peut compter sur les doigts de la main ceux qui n’ont jamais, ne serait-ce qu’une seconde, pensé à le trahir. La question est, et reste : et elle ?
— C’est… Tu sais.
Il se redresse, se retourne vers elle. Autrefois, il lui aurait pris le poignet et l’aurait plaquée contre lui.
— Je te fais peur.
— Non.
Elle repense aux 74 députés « purgés ». Aux 82 spectateurs morts durant la finale des Arènes, il y a à peine 6 mois. Et à eux qui dansent, comme si de rien n’était. Elle ne peut s’empêcher de frissonner. L’air est frais, mais Ridge n’est pas dupe.
— J’ai changé, Violette.
C’est vrai. Il n’est plus lui-même, depuis quelque temps ; elle pensait que les « Ombres » comme il dit, se dissiperaient après l’attentat. Il craignait l’attaque des ultrariches. Mais… Arnault a trouvé la mort. Ça ne colle pas avec ce que Elric avait annoncé. Il y a quelque chose de louche là-dessous. Ridge a beau faire semblant, elle le sait : les « Ombres » sont toujours là, autour de lui.
— Je ne regrette rien. Et tu le sais. Je ne changerai pas ma façon de faire et de penser. Quand on me suit, c’est jusqu’au bout, ou pas du tout. Jusqu’à ce que la mort nous sépare…
Il hoche la tête.
— Ce n’était pas contre moi, Violette. Ces types… D’après Imane et ses Dragons, ce sont des fous de Dieu, biberonnés par l’État islamique et le KGB, comme à la grande époque. Mais d’après Meyers et Ferenc, ça viendrait des anarchistes, infestés par les espions russes.
— Le point commun entre les terroristes anarchistes ou islamistes, Ridge…Tu le connais bien.
— Je sais. Le Bad Dragon ne fait plus effet. Quand je pense à tous ces gens qui disent que j’essaie de « zombifier » la France, pour la mettre à mon service. S’il y a des zombies, ce sont ces types. Le Dragon ne fait aucun mal. C’est une béquille, pas un implant ou une putain de conscience de substitution. Je veux la paix, Violette. À n’importe quel prix. Je sais que tu ne me crois pas, mais c’est vrai.
Il s’interrompt , se tourne vers elle.
— Tu m’as eu, bien joué.
Elle sourit.
— C’était trop facile.
— Écoute. Je te demande juste d’y réfléchir. Je vais avoir besoin de toi.
Elle frémit à nouveau. Ridge ôte sa veste et la pose sur son dos. Elle le retient, et l’embrasse.
— On dirait un baiser d’adieux.
— Pourtant, tu es toujours vivant, Ridge
— Pour le moment.
Il lui saisit la main. Elle l’esquive d’abord. Puis finit par lui céder.
Ridge, lui, repense à la vieille Zoraïna.
Oui, il vivra.
Mais chassé, méprisé, haï, détruit. Seul, et pourtant noyé dans la masse grouillante Sur le bateau, derrière eux, la foule éclate de joie. Et quelqu’un se racle la gorge.
Imane se tient là. Depuis quand ?
— Monsieur le Président. Est-ce qu’on peut avoir une discussion ?
Ridge hoche la tête.
— Entre nous, insiste Imane, qui ne quitte pas Violette des yeux.
Elles repensent toutes les deux à la soirée de l’élection. Au pauvre Thomas Sotto qui ne s’en est jamais remis. Ridge, en d’autres circonstances, trouverait cette situation très amusante.
Violette hoche la tête, et se dirige vers l’intérieur, sans se retourner.
Imane observe le rivage, au loin. La villa de Bono est éclairée ; celle du « lucky looser » aux dernières élections américaines - la bi-nationalité ne l’a pas aidé - George Clooney, est plongée dans la pénombre, et pour cause : le docteur Ross se trouve à l’intérieur du bateau, avec les autres convives. Le rire sonore de Kad Merad leur parvient depuis la cabine. Lui a bien digéré la « Purge » : à peine neuf mois plus tard le voilà sur le point d’être nommé Ambassadeur en Tunisie, ce qui équivaut, avec l’Alliance méditerranéenne naissante, à un poste officieux de vice-ministre des Affaires étrangères.
— Rassure-moi. On est en sécurité, ici ?
Elle lui répond sans se retourner.
— On n’est en sécurité nulle part, Ridge, tu le sais bien. Il faut se méfier de tout le monde. Tout le monde.
— Si ça peut te rassurer, quand tu parles comme ça, je me méfie aussi de toi.
Il se rapproche, lui pose une main sur l’épaule. Imane se dérobe. Elle ne veut plus. Plus comme ça. Ils n’ont pas couché ensemble depuis un an, très exactement. Et elle sait, elle est bien placée pour savoir, qu’il ne fréquente plus que Violette depuis. Quant à elle… Elle trouve un semblant de consolation où elle peut, il n’a pas à le savoir. D’ailleurs, ce que le Président veut savoir, il le sait.
— J’ai fait suivre Violette. Depuis le début, malgré tes ordres.
Il sourit.
— Je n’en attendais pas moins de ta part. Alors ? Elle travaille pour Moscou ?
— Pékin, à mon avis.
Ridge s’esclaffe.
— Les Chinois m’adorent. Et même s’ils venaient m’espionner, quel intérêt pour eux ?
— C’est dans leur culture. Leurs ennemis restent des amis potentiels… et inversement. Et il y a le Nuke… Tôt ou tard ils voudront s’attaquer au marché du Dragon.
Il se reprend.
— Ok. Mettons que ce soit vrai. Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Elle s’est rendue dans une zone grise, il y a environ deux mois. Un endroit auquel les drones n’ont pas accès. Mais nous l’avons quand même suivie. Elle y a rencontré Elric. Nous pensons qu’ils ont parlé d’un projet d’attentat… contre toi.
— Les Arènes ? Ils auraient manipulé des Djihadistes, eux-mêmes infiltrés chez les Ultras ?
Imane se tourne vers lui.
— Ça n’a rien de drôle. Tout est possible, dans ce monde. Le sang ou l’argent ou dieu. Tout ou le néant, c’est kif-kif pour eux. Ils te haïssent tous, à leur façon. Mais tu t’en moques , Ridge. Pas vrai ?
Il fait un signe en direction de Bono, qui est sorti sur sa terrasse.
— Heute hier, morgen dort, comme m’a dit le chancelier allemand l’autre jour. Nous ne faisons que passer.
— Qu’est-ce qui a changé ? Tu es bizarre depuis que tu es retourné aux Saintes-Maries… tu aurais dû me laisser venir avec toi.
Il soupire.
— Écoute, Imane. J’ai eu une mère, il me reste encore huit sœurs. Je n’ai pas besoin de remettre ça, ok ? Si tu es jalouse, dis-le, simplement. Ça te fait plus de mal qu’à moi, ou à elle. Mais évite d’inventer des histoires. Violette est journaliste. Bien sûr qu’elle va rencontrer des gens qui ne m’aiment pas. Qu’elle va écrire des articles contre moi. Mais elle ne me trahira pas.
Elle se tait, le regarde en silence pendant un long moment. Il soutient son regard.
— Tu ne comprends pas, Ridge. Quel que soit son rôle, elle te cache quelque chose. Elle possédait une information qu’elle ne t’a pas transmise. Alors que toi, tu es honnête avec elle. Même si elle ne te veux pas de mal, tu es en danger avec cette femme. Tu comprends ? C’est mon devoir de t’alerter.
Ridge ne rit plus du tout. Il a reposé son verre, et lui répond d’une voix blanche, le regard perdu dans les flots.
— Et c’est mon droit de penser que tu n’es pas lucide. Un peu de repos ne te ferait pas de mal, Imane. Si tu vois ce que je veux dire.
Oh, elle voit. Elle voit très bien.
Un peu plus tard, elle s’isole, sort le téléphone pré-payé. Relit le texto. Hésite un instant. Regarde à l’intérieur. Violette et Ridge dansent. Tant pis. Elle doit le faire, pour lui, même s’il va la haïr, peut-être même la tuer. Elle presse sur le bouton. Le message part. Il est parti. Elle jette le téléphone dans la mer glacée, lisse sa robe de soirée, prend une grande inspiration. Le vieux Clooney sort prendre l’air. Il porte toujours beau malgré ses 75 ans. Il s’approche et lui demande du feu, dans un français excellent.
— Une belle soirée. Vous ne trouvez pas ? Quand je vois un ciel comme celui-là, je me dis que rien ne peut nous arriver.
Elle allume son briquet et le lui tend.
Chapitre 35 - Marionnette
Des moutons. Des gros, des maigres. Des chevaux, de toutes tailles. Des poules. L’odeur de fumier, de paille, de saucisson et de vin chaud. Ridge qui sert des pognes à foison, et Imane qui lui colle au train. Kalach, lui, s’est laissé alpaguer par Eléonore.
Elle est passée dans la dernière saison de « L’amour est dans le pré » en 2027. Moustache s’en souvient très bien. Il s’est branlé un paquet de fois, dans leur petite piaule à Saint-Denis, en la regardant minauder près du tracteur, ou dans les champs de blé. Il s’imaginait Eléanore nue sous sa salopette, avec ses bottes en caoutchouc, assise près des poules, l’air de rien, et lui, en inspecteur vétérinaire un peu paumé, une gaule d’enfer sous sa combinaison, obligé d’enfoncer dans le fion d’un cheval, tandis qu’elle mâchonnait un brin d’herbe. Ridge, lui, faisait sa petite tournée, construisait son empire.
Ça fait réfléchir, un empire. Trois canards et un cochon.
— Prends-moi, Kalach.
Il sursaute.
— Pardon ?
— Je n’ai rien dit.
Sur certaines femmes, le temps fait des merveilles. Eleanore appartient à cette catégorie, sans doute possible. Ou c’est lui qui vieillit. A vingt-sept ans il s’en sent le double, trop souvent. Elle lui sourit : il va se réveiller. Elle avance sa main, touche le nœud de sa cravate, fait la moue.
— Vous seriez mieux sans.
Il croise le regard d’Imane, qui lui fait signe. Il a le réflexe de lui laisser une carte. Juste avant de quitter le stand, il hésite :
— Et Gérard ?
Elle hausse les épaules.
— Il a bu tout un vieux pot de Gramoxone, cul sec.
Kalach déglutit. S’il avait un chapeau, il pourrait l’ôter - idée stupide, qu’il chasse de sa tête. Elle le regarde et éclate de rire.
— Je plaisante ! Il baisait à tout va au village. J’en ai eu ma claque, on a divorcé au bout de deux ans. Je vous appellerai, monsieur le Secrétaire Général.
— Qu’est-ce que tu foutais avec ta péquenaude ?
Il lève la tête :
— Ça te pose un problème ? T’es jalouse ?
Imane le regarde sans broncher. Derrière elle, Ridge imite le chant du coq, à la demande d’un sosie de feu José Bové. Même là, le Président reste d’une classe, d’un naturel bluffant. N’importe quel autre politique se serait ridiculisé. Lui, il en fait un défi - la vidéo fera encore des millions de vue, et dans quinze jours, le Dragon aura rapporté, en moins de deux ans et demi, 53 milliards d’euros à l’État français. La dette publique a été divisée par deux et pour la première fois depuis plus de 60 ans, le budget vient d’être voté à l’équilibre. Ça vaut bien un cocorico.
— Ça t’excite, pas vrai ?
Il ne la quitte pas des yeux. Elle peut faire de lui ce qu’elle veut. Elle peut le faire souffrir. Elle peut aussi l’apaiser. Imane pose un doigt sur son cou. Kalach gémit et se dégage.
— Arrête, Imane. Pas ici.
— J’essaie de te remettre en route, Kalach. La petite paysanne risque d’être déçue, si je ne te prépare un peu.
Elle parle à voix basse, pour que les nuées de journalistes ne les entendent pas.
— Arrête. Tu peux la garder, ta pitié.
Après le Salon, Ridge file à Saint-Nazaire pour l’inauguration d’un nouvel atelier. Imane se rend place Beauvau Elle doit rencontrer son prédécesseur, Exo-Killer, qui s’est « spontanément » retiré, afin de se « recentrer sur son activité de création de contenus ». Kalach prétexte un dossier urgent pour rentrer à l’Élysée.
Il se retrouve seul dans son grand bureau. Toutes les secrétaires sont rentrées, il a poussé Gustave, le Chambellan, dehors. Seul, enfin, après la cacophonie. Ces derniers jours, le monde tourne trop vite. Sa montre bipe. Il devrait aller marcher, comme le lui a conseillé Imane. Le Dragon en jogging l’attend à la sortie, prêt à l’escorter. Mais pas ce soir. Kalach est trop fatigué. Quand il a signé pour le projet dément de Ridge, il pensait s’amuser. Ce serait putes, fric et alcool à volonté. En fait, la fête est finie depuis longtemps, pour lui. L’échec tragique des Arènes, même noyé dans le tsunami de la réussite économique, l’a marqué plus qu’il ne le pensait. Pour la première fois, il a pensé que Ridge pourrait disparaître avant lui. Ça lui a mis un coup.
Il l’a toujours su : il n’a jamais eu le choix. Toute sa vie, les autres ont décidé pour lui. Ses parents, qui l’ont abandonné après avoir compris qu’ils n’arriveraient pas à le tuer. La DDASS qui l’a trimballé de foyer en foyer. Même sa fugue n’était pas de son choix : il s’est laissé embarquer. Et Ridge a pris le relais. Sans lui, il sera libre. Mais libre, il ne sera plus rien.
Son téléphone vibre. Un texto.
Ça va, trouduc ? Tu t’es bien astiqué ? Tu veux que je t’envoie une stagiaire Dragonne pour t’aider à finir ?
Il commence à écrire :
Gradéeée da tpioé
Souffle un grand coup. Les tremblements diminuent.
Garde ta pitié, sale pute
Mais la vérité, c’est qu’il dépend maintenant autant d’elle que de lui. Ça va, mercizazad
Il efface.
J’ai envie de tezda
Efface encore
J’ai envizzdde de
J’ai envie de azete voir
J’ai envie de te
J’ai envie de toi
Non. C’est encore pire. Mais il arrive à se maîtriser, à peu près. Se concentre.
J’ai besoin de toi
Envoyé.
Le Dragon a remis sa combinaison. Il patrouille dans le hall en écoutant du rap. Dehors, la nuit recouvre le dôme des Arènes. Ridge envisage de le transformer en salle de spectacle. Ou de shoot. Il n’a peur de rien. La porte du bureau grince.
Imane a revêtu une robe de soirée scintillante, qui la magnifie. Ses cheveux, pour une fois libérés, retombent en boucles noires sur ses épaules. Elle a géré le maquillage. Il en a le souffle coupé.
— Fallait pas te faire si belle pour moi.
Elle s’approche sans un mot. Il recule dans son fauteuil. Elle pourrait le frapper. C’est déjà arrivé. Elle balaie les parapheurs et s’assied sur le bureau. Il a du mal à avaler sa propre salive.
— Si c’est juste pour m’allumer, il suffisait de…
Elle lui fait signe de se taire. Un instant, il s’imagine qu’il y a un danger. Puis il l’aperçoit. Là, presque invisible, au coin de ses lèvres. Un sourire. Elle lui prend la main. Il obéit, prêt à succomber. Elle lui caresse la paume, doucement. Il sent tous ses muscles se relâcher. Frémit.
Ferme les yeux.
Il s’imagine dans un désert, seul. Au loin, le bruit des vagues, et devant lui, des piliers anciens, qui émergent du sable. Deux silhouettes s’éloignent, tremblotantes à l’horizon. Un homme et une femme. Parfois, c’est une ruelle sombre, parfois, une gare, parfois, une cuisine, mais toujours, ils s’en vont - et il veut les rattraper.
Mais pas ce soir. Cette fois, il laisse le sable l’ensevelir. Recouvrir ses pieds, l’avaler, l’engloutir. Entrer dans ses oreilles, ses narines, sa bouche.
Quand il ouvre les yeux, ceux d’Imane se trouvent à quelques centimètres des siens. Ses tremblements ont cessé. Le mal de tête aussi. Pour quelques heures, du moins. Elle est assise sur lui, ses cuisses écartées. Il ne peut plus bouger.
— Tu me veux, Kalach.
Bien sûr qu’il la veut. Il la veut autant qu’il la déteste.
— Et tu sais que tu ne peux pas m’avoir.
Il hoche la tête.
Elle approche ses lèvres de son oreille. Il ferme les yeux et voudrait être le sable, son corps débile, en ruine enfin dissolu pour de bon et couler sur elle, sur son ventre, ses seins, son cou, et l’engloutir à son tour et se perdre sur son corps à la merci du vent.
— Je sais ce qui va se passer, Moustache. Je sais que tu as peur. Et que tu as mal. Mais je peux t’aider. Jusqu’à la fin, si tu me le demandes.
Il serre les dents, retient sa respiration. Ferme les yeux.
— Ferme… Ferme ta gueule. Sale pute.
Chapitre 36 - Drôle d’endroit pour un tango
Il y a tout juste assez de place pour eux sept dans le minuscule restaurant de Pham, en face de l’église au cœur de Vaulx-en-Velin. Il n’imaginait pas qu’il fêterait l’entrée dans sa troisième année de règne ailleurs qu’au centre de Paris, avec champagne et orchestre. C’est Imane qui lui a fait la surprise : Pham est un vieil ami de Ridge, rencontré à l’époque où il sortait de prison et écumait les « quartiers » en tant que travailleur social. Il avait découvert le restaurant et l’histoire de cet ancien boat people, et ils avaient gardé contact.
De l’extérieur, le lieu n’est pas engageant. Quand on y entre, c’est la caverne d’Ali Baba : rouge et or partout. Quelque chose entre le palais des Mille et une nuits et celui du Grand Khan. Surtout ce soir, qui est celui du Nouvel An chinois. Depuis que Pham a compris que pour les Européens tous les Asiatiques se ressemblent, yeux, sourires, baguettes et tutti quanti, il ne prend plus la peine d’expliquer que les Vietnamiens ont inventé les nems, il répond quand un habitué le salue d’un Nǐ hǎo et pavoise son restaurant aux couleurs du Nouvel An chinois. Quand la porte s’ouvre, un Dragon géant en papier, blanc, la gueule grande ouverte, fait mine de vouloir avaler le client. Suspendu au plafond sur toute la largeur de la salle, il se gonfle et ondule sous l’effet de l’appel d’air. Il y a des lanternes en papier dans tous les coins, et tant de rouge que Ridge se croit un instant revenu chez les Gitans. D’autres dragons sous toutes les formes et sur tous les supports : nappes, serviettes, affiches. Une figurine de bébé dragon attend chaque convive au centre de son assiette. Sauf dans celle de Ridge, qui a droit à la version adulte. Pham ne manque pas d’humour.
Depuis qu’il a appris quel serait le signe astrologique en 2036, Barny, le ministre du Dragon, ne cesse de s’émerveiller :
— Tu te rends compte, Ridge, l’année du Dragon ! C’est pas de bon augure ? Pham ! Ça signifie quoi le Dragon dans vos croyances ?
— Intelligence et ouverture d’esprit, répond sans rire Pham, tout en l’aidant à retirer son manteau.
— Tu vois ? C’est exactement ça ! C’est mon année, moi le ministre, que dis-je ? l’empereur du Dragon !
— T’emballe pas, Barny, y a qu’un empereur ici, le reprend Kalach en s’asseyant entre Imane et Violette.
Barny, bien que déjà défoncé, comprend qu’il a passé les bornes. Il se confond en excuses, puis s’enthousiasme de nouveau :
— Avec la délégation au privé que nous pond Meyers, on va continuer à rafler la mise, et sans en foutre une rame ! Et tu peux compter sur nos amis les ultrariches pour nous trouver des débouchés à l’international. D’ailleurs, t’en es où des négociations avec ce bouseux de Mormon ?
— Ça avance, ça avance, répond Ridge. Au fait, Imane, tu sais ce que m’a dit Stone lors de sa visite officielle ?
Imane, assise en face de lui, est plus belle que jamais. Avec le pouvoir, elle a gagné en distinction : sa démarche est plus souple, elle ne donne plus l’impression d’entrer dans une pièce comme on entre sur un ring. Mais l’évolution s’est faite sans qu’elle perde rien de son caractère hautement inflammable. Elle pourrait sortir un porte-cigarette pour fumer ses Marlboro sans que ça paraisse ridicule. Tout le monde la craint, partout où elle va, et tout le monde parle d’elle avec déférence. Il en est certain : pour rétablir les relations diplomatiques avec l’Afghanistan, c’est Imane qu’il enverra négocier avec les Talibans. Intérieur aujourd’hui, Affaires étrangères demain, Dragon un jour, pourquoi pas ? Elle peut tout faire. Pas comme ce je-m’en-foutiste de Barny, qu’il ne garde que pour fluidifier ses relations avec le monde des affaires.
— Non, Monsieur le Président, répond-elle avec cet air narquois qu’elle affecte désormais de prendre avec lui, mais je brûle de le savoir.
— Que tu ferais une magnifique treizième Dame à table de la Maison blanche. Pardon, la Maison Pure.
Imane reprend une chips de crevette sans répondre. La Verrière fait de nouveau entendre son rire de demeuré. Ferenc doit se lever pour lui ôter du gosier le nem avec lequel il est en passe de s’étouffer.
— Il prend ses repas avec ses douze épouses ? murmure Meyers choqué. Quel blasphème...
— C’est vrai, Imane, tu ne déparerais pas le harem de Stone, commente La Verrière qui a repris son souffle.
— Ce n’est guère flatteur pour Mademoiselle Rimani, proteste Meyers, galant par éducation. Treizième Dame… alors qu’elle est taillée pour les premiers rôles.
Manifestement, Imane ne s’attendait pas à un tel hommage. Pour la toute première fois, Ridge la voit désarçonnée. Cela ne dure que le temps d’un regard interloqué à Meyers, qui ne remarque rien. Elle se ressaisit immédiatement :
— La star de la soirée, Monsieur le ministre, se trouve en face de moi. Je propose un toast. Je lève mon verre à votre troisième année de mandat ! Je lève mon verre à 2036 ! Je lève mon verre à notre Dragon !! Pham, joins-toi à nous.
Pham, que l’on voit s’activer par l’ouverture sur la cuisine, secoue la tête.
— Si, Monsieur Pham, insiste Violette. On ne peut pas fêter la nouvelle année dans votre restaurant et sans vous.
— Les fêtes, c’est bon pour ceux qui ont le temps. Moi, je travaille tous les jours de ma vie. Tous les jours depuis l’âge de cinq ans.
— Justement, reprend Ridge, tu as bien mérité de te reposer.
— Si j’arrête de travailler un seul jour, les communistes vont venir me chercher pour me faire payer.
Ridge entend cette réplique depuis dix ans. Et il ne sait toujours pas jusqu’à quel point Pham plaisante.
— Ramène-toi, c’est un ordre.
— Tu es le président, Ridge, pas le dictateur. Je suis venu en France parce que c’est un pays libre. Et j’espère bien que ça va le rester, ajoute-t-il en regardant Ferenc de travers.
On peut plaisanter de tout avec Pham, mais pas avec la dictature des communistes. Le miracle de sa vie, ç’a été de leur échapper en montant dans une barque en 1985. Cinquante ans qu’il s’émerveille de pouvoir dire ce qu’il pense sans risquer la torture. Ridge n’insiste pas. La confiance de Pham dans la démocratie le fait sourire. Elle commence à lui faire mal aussi. Surtout depuis les Ombres.
Il y a huit chaises autour de la table ronde : Ferenc a insisté pour que Abus ait un siège, entre lui et De la Verrière. Barnabé, fasciné par le rat, cherche à lui faire bouffer un cachet de Dragon mais la bestiole le mord chaque fois qu’il tend la main.
— Putain, Ferenc, il a quoi ton rat ? Il est timide ?
Ferenc marmonne quelque chose à propos d’une allergie ; Barny, qui n’a pas écouté, hoche la tête comme s’il se satisfaisait de l’explication. Ridge observe ses camarades : à gauche de Ferenc, Imane se penche à intervalles réguliers vers Kalach qui se redresse alors, essuie sa bouche ou arrête de jouer avec le plateau tournant au milieu de la table. Décidément, ça s’est arrangé entre eux, depuis l’élection. Il faut dire que Kalach a fait un effort, niveau hygiène. Peut-être pour elle. Il la regarde avec un air mi-apeuré, mi-admiratif. Elle l’a pris sous son aile ; elle lui apprend les bonnes manières. Enfin, songe Ridge, autant qu’il est possible : malgré toutes ses qualités, sa ministre de l’Intérieur et cheffe de la sécurité n’est pas une magicienne. Il s’étonne qu’elle joue la grande sœur avec ce pauvre Moustache, qu’elle traitait jusqu’il a peu pire qu’une merde.
Lui en revanche, elle le regarde à peine. Depuis sa fête d’anniversaire sur le bateau, elle ne lui parle plus que boulot, et seulement pour lui rappeler avec détachement les consignes de sécurité, avec l’air de celle qui a fait tout ce qu’elle pouvait et qui maintenant s’en lave les mains.
Ce soir, la concorde semble régner entre ses disciples - six de moins que ceux du Christ, qui a dit que tout augmente ? - mais il sait que ça ne durera pas. Depuis que Pham a apporté les apéritifs, il voit Imane jeter des regards du côté de Violette qui, assise entre Kalach et Meyers, fait semblant de ne rien remarquer. Il n’est donc pas étonné quand il l’entend lancer :
— Mais il y a quelqu’un d’autre à cette table pour qui l’année 2036 sera un tournant. N’est-ce pas Violette ? Ce sera quoi, ton prochain livre ? Au lit avec mon Dragon ?
— Non, Imane, corrige Violette sans se démonter, pas de nouveau livre en préparation. J’envisage un complément d’enquête pour une réédition de Dans l’antre du Dragon. Enquête au cœur du Droguistan.
C’est au tour de Kalach d’attaquer :
— Plus jamais tu ne publieras de torchon à charge contre Ridge sans me le faire lire d’abord. Tu m’as bien compris ?
— Et crois-moi, Violette, il s’y connaît notre Kalach en matière de torche-cul !
Imane et Kalach éclatent de rire. Le pauvre Moustache est rouge de plaisir. Ridge est sûr qu’il bande. Violette ne se trouble pas :
— C’est mort, Kalach. Jusqu’à plus ample informé, la presse est encore indépendante en France.
— C’est juste, Violette, confirme Imane, d’ailleurs, nous y veillons. Mais que veux-tu, parfois, bien malgré nous, les petits journalistes s’invitent à la table des grands. Et c’est nous qu’on accuse de corruption.
Violette encaisse. Ridge repense à la nuit qu’il a passée avec elle, la veille. Meyers, que le tour pris par la conversation met mal à l’aise, défait son nœud papillon, et tente de défendre l’indéfendable. Il n’est pas allé chez les jésuites pour rien.
— Il me semble que la sincérité des sentiments peut faire pardonner quelques inconséquences… comment dire… déontologiques.
Barny a perdu le fil à partir de « sincérité » :
— Ya rien de logique là-dedans. C’est vrai, Ridge, quoi ! soit elle te baise, soit tu la baises. Il faut que les choses soient claires.
— Barnabé, j’espère que vous avez aimé le chapitre que je vous ai consacré ? Et toi, Imane, tu ne m’en veux pas trop de ce que j’ai écrit sur toi ?
— Mais je t’en prie, Violette, le professionnalisme avant tout. A propos, dis-moi, ils vont le trouver où, le fric, à La Zone, pour éditer tes enquêtes ?
Ridge la regarde fixement. Elle sait mieux que personne d’où vient l’argent. Une partie des bénéfices du Dragon alimente une caisse noire qui sert, entre autres, à financer ce qu’il reste de journaux d’opposition. C’est important, dans un pays libre. Il est sûr que Violette le sait, mais qu’elle fait l’autruche.
— On compte sur les ventes, répond Violette. Il y a encore des gens qui croient dans le journalisme d’investigation, même si ça te défrise, Imane.
Comme tout à l’heure en écoutant Pham, Ridge ressent une - légère - douleur. Qui ne trahit-il pas ? Il voit aussi que les nerfs de Violette, sur la défensive, ne sont pas loin de lâcher. Ça n’a pas échappé à Imane qui enchaîne :
— Pardonne-moi mon indiscrétion mais… vous êtes combien dans ta tête, Violette ? D’une main tu écris un bouquin à charge contre Ridge, de l’autre tu lui branles la queue. Comment tu fais ?
— Imane… avertit Ridge.
— Ça va, Ridge, moi ce que je lui dis à la petite Violette, c’est de la rigolade comparé à ce qu’elle va se prendre bientôt de la part de ses confrères. Il vaut mieux qu’elle s’y prépare. Je lui sers de sparing partner. Elle ne m’a jamais vue sur un ring, sinon elle saurait que j’y vais en douceur avec elle.
— Ferenc te dirait que la censure a disparu avec le Second Empire, dit Ridge.
Kalach ouvre la bouche pour protester.
— Moustache… mon frère, ne gâchons pas cette belle soirée. Violette peut écrire ce qu’elle veut.
— Imane a raison, murmure Violette en posant ses baguettes, il faudra que je choisisse mon camp.
— Tu ne choisiras rien du tout, tu m’entends ! Tu es à notre table ET tu écris ce que tu veux. Tu ne crois quand même pas que ça m’effraie, la publication tes enquêtes, et tes portraits anonymes dans la presse ?
— Les pastiches de Saint-Simon, je t’ai déjà dit que ce n’était pas moi ! Pourquoi je me cacherais ?
— Mais on s’en fout, Violette, tu m’entends ? On s’en fout ! Et vous, ma soi-disant garde rapprochée, au lieu de me faire chier avec une petite journaliste, protégez-moi plutôt des Russes et des Chinois !
Le silence se fait. Ils n’ont pas l’habitude de le voir sortir de ses gonds. Même Barny se rend compte de quelque chose. Meyers est plus mal à l’aise que jamais. Violette, réduite au silence, fait de la charpie avec sa serviette. Kalach se trémousse sur sa chaise, visiblement pris de maux de ventre. Ferenc, philosophe, prend soin de son rat en attendant que l’orage passe. Seule Imane ne craint pas de croiser son regard. Au contraire. Enfin, elle le fixe, l’air satisfait. Elle doit se dire que le Dragon se réveille, songe Ridge. Pham, qui a le sens du timing, apporte les plats. Quand les conversations reprennent, chacun y va de son commentaire extasié. Il faut dire que Pham est un maître : présentation, textures, parfums, goûts, tout est d’une exquise finesse. Barny est le plus enthousiaste. Ridge le soupçonne néanmoins de ne plus distinguer un cheeseburger d’un bœuf Wellington, tant ses sens ont été émoussés par sa consommation de D.
Ferenc donne des morceaux de nourriture à son rat, sous le regard scandalisé de Pham. Meyers, qui a occupé un poste important à Osaka, manie les baguettes avec une dextérité surprenante et montre à Violette comment on se tient lorsqu’on a le privilège de partager son repas avec une geisha. Ridge, constate qu’il n’a pas faim. Imane le regarde toujours et il ne sait pas s’il ça l’excite ou si ça l’agace. Des phrases insignifiantes rebondissent d’un convive à l’autre. Il se souvient des arrivées de pèlerins aux Saintes-Maries-de-la-Mer, de ces journées de bondieuseries obligatoires et d’explorations juvéniles, quand les champs camarguais devenaient un terrain de jeu pour des centaines d’enfants, garçons et filles, d’ici ou d’ailleurs, parfois venus de très loin, communiant dans l’air marin et les parfums de l’interdit.
Imane s’est levée. Il la voit confier un CD à Pham - oui, Pham a toujours son lecteur de CD. Il surveille aussi Violette, qui finit son assiette en conversant poliment avec Meyers. Il sent qu’elle est déjà ailleurs. Pour elle, la fête est finie. Il ne sera pas étonné dans un instant de la voir se lever, remercier Pham et enfiler son manteau pour retourner à l’hôtel. Pas sûr qu’elle lui ouvre sa chambre ce soir. Il ferme un instant les yeux et se laisse aller en arrière sur son fauteuil. Ne plus rien contrôler… Ces gens autour de lui… Des amis, des partenaires, des obligés. Il croyait les distinguer les uns des autres. Ce soir il ne sait plus. Il repense à sa descente des Champs-Elysées deux ans plus tôt. Imane, Kalach et lui, comme une bande de potes de province à qui on aurait offert un séjour tous frais payés dans la capitale, ou comme un groupe de jeunes banlieusards jouant dans un garage insonorisé aux boîtes d’œufs, déboulant soudain sur la scène du Zénith. Et ce soir ? Qui sont pour lui Imane et Kalach ?
Aux premières notes il rouvre les yeux. Imane est debout à côté de sa chaise et lui tend la main. La table chargée de plats a disparu. Les autres sièges ont été relégués sur les côtés. Celui de Violette est vide. Ses affaires ne sont plus suspendues au porte-manteau. C’est un tango gitan, grave et mélancolique. Depuis quand Imane danse-t-elle le tango ? Elle, l’ancienne free-fighteuse, indomptable, agressive jusqu’à la cruauté, capable de rompre les vertèbres de son adversaire sur un ring ? Le minuscule restaurant de Pham leur offre une large piste de danse. Elle a choisi la version pour cordes. Comment a-t-elle su ? Il y a bien longtemps qu’il n’a plus entendu ce tango. La fin de l’adolescence. Son dernier séjour aux Saintes-Maries. C’est l’oncle Tacco qui le jouait avec ses deux frères aînés et le grand-père. Et lui, il dansait avec Anita. Imane appuie son bras sur le sien, sa main gauche prise dans celle de Ridge. Dans les règles de l’art. Elle se laisse conduire. Elle réagit à la plus légère pression sur son omoplate pour changer de direction. En avant, en arrière, à gauche, à droite… dès les premières mesures il comprend qu’il peut s’abandonner au rythme syncopé du violoncelle et à la mélancolie des violons et qu’elle le suivra, toujours. Passent devant lui le visage de son oncle qui jouait toujours en fermant les yeux, les lumières au loin sur la mer, les anciens qui dansaient leur vie au milieu du clan rassemblé, le feu de bois, leurs ombres projetées sur les murs de l’église-forteresse, la robe rouge, les manches de sa belle chemise blanche à lui, les yeux d’Anita. Imane presse fermement son bras sur le sien : elle veut son regard. Elle se plie aux règles de cette danse où il s’agit de se laisser guider mais, au fond, c’est elle qui garde le contrôle. L’espace entre eux ne sera jamais plus long que la distance entre la main et l’avant-bras. Au premier violon, l’oncle Tacco, libre, virtuose, soutenu par son frère au second violon. Au violoncelle, le grand-père, imperturbable, marquant sur deux notes le rythme syncopé. Son fils aîné, à l’alto, sur le même rythme. La liberté dans la maîtrise. Imane s’impose à Ridge par le regard, il se soumet. Elle le laisse choisir les pas, la direction, elle le laisse improviser, mais toujours il sent la pression de son bras sur le sien quand elle veut le ramener au centre, sous le dragon de papier qui ondule au gré de leurs déplacements : sa queue semble faire à la jeune femme une longue cape écaillée lorsqu’il s’abaisse, et un dais de soie blanche quand il se redresse. Ridge ne sait plus s’il est en Chine ou en Camargue, s’il célèbre le nouvel an ou l’arrivée des Maries en Provence. Mais il sait qu’il danse avec Imane, il sait qu’elle est là pour lui, qu’elle le connaît autant qu’on peut le connaître sans être né dans le clan.
La musique cesse. On entend Pham remuer des assiettes dans la cuisine. Les autres sont partis. Il se sent vide, soudain. Il voudrait serrer Imane contre lui, se fondre en elle, et tout oublier. Mais, sans le repousser, elle résiste. Elle n’a plus la souplesse de la danseuse. Elle lui lance un regard dur, un regard qui dit : je couve ce pauvre Kalach, mais je ne joue pas les consolatrices. Lorsqu’il essaie de la retenir, il s’entend répondre : Toi aussi, il va falloir que tu choisisses ton camp.
Elle va chercher ses affaires, salue Pham et sort, le laissant seul au milieu de la salle. Il n’est pas encore minuit. Pham sort une petite table, apporte deux verres et une bouteille. C’est avec son vieil ami vietnamien qu’il fêtera l’entrée dans l’année du Dragon.
Chapitre 37 - Les Ombres
Ridge le savait. Devant lui sont alignés les décrets à signer, les projets de lois, les arbitrages, décisions, tous les rouages de la grande machine France, qu’il a simplifiés, forcés, huilés, démontés, depuis le premier jour - et même, en fait, bien avant. Mais ce soir, il le sait, il le sent. Les Ombres sont là, dehors. Elles attendent, patientes, elles surgiront quand il le faudra, quand le Zeitgeist le demandera. Kalach, pour le réconforter, lui cite du Hegel :
— Les grands hommes sont ceux qui ont voulu et accompli la volonté de l’Esprit du monde
Mais ce soir, Kalach n’est pas là. Imane non plus. Et ce n’est sans doute pas un hasard. Ridge, qui écoute d’habitude du Seyfu à pleine puissance, a lancé la suite n° 3 de Bach, mezzo. Franklin, son Dragon du soir, un gaillard d’1 mètre 95, 140 kilos, glisse sa grosse tête, et le nez de son AK-47, à travers la porte.
— Tout va bien, Dragon ?
— Ça va, Franklin. Tu as des enfants, non ?
Le garde entre dans le grand bureau. Le parquet, à l’agonie, gémit à chacun de ses pas. Ces bâtiments n’ont pas été construits pour des hommes comme nous, se dit Ridge, qui, malgré le « tuning » du bureau présidentiel, n’a jamais réussi à lui faire perdre sa patine initiale, son résidu de pouvoir républicain old school qui accroche, comme de la vilaine peinture au plomb, derrière la pacotille dont il a essayé de l’habiller.
— Trois, Dragon. Deux garçons, et une fille.
— La fille, c’est la plus jeune ? Elle a quel âge ?
— Douze ans, Dragon.
Il scanne Franklin.
— T’as eu tes gosses à huit ans ou quoi ?
— J’avais seize ans pour le premier, boss.
Ridge aperçoit une ombre devant la porte fenêtre. Mais son Dragon n’a pas bougé. Il n’y a rien, ni personne, il le sait. Et pourtant, Anita rôde.
— Qu’est-ce que tu penses de la situation ?
Franklin hésite.
— On ne craint rien, Dragon. Dehors, il y a cinquante types, plus jeunes, plus forts et plus rapides que moi. Pour vous atteindre, il faudrait être invisible et passer à travers les murs.
— Un fantôme… Je te parle du monde, Franklin. Du pays, de la France. Toi qui le vois de près.
Franklin, soulagé, hausse les épaules.
— Dragon, vous avez plus fait pour nous en deux ans que tous les charlots qui vous ont précédé pendant quatre-vingts ans.
— Quand tu dis « nous »…
— Les pauvres. Les petites gens. Les banlieusards, les commerçants, les chômeurs, les artisans. Ma grand-mère… Grâce au Dragon, elle vit une deuxième jeunesse. Et mon aîné, qui tourne au Baby Drag, va avoir son bac avec mention. Enfin il a intérêt, sinon…
— Mais les autres, Franklin… Les autres, ils disent quoi ?
Le garde Dragon se concentre. Il essaie de puiser dans ses souvenirs, son expérience. Avec ses amis, ses voisins, les autres parents d’élèves. Ce qu’il voit dans la rue, à la télévision. Il fronce les sourcils. Son talkie-walkie grésille, un des gardes lui dit qu’il a vu un gros rat dans le jardin.
— C’est Abus. Ferenc l’a laissé là durant son voyage à Moscou, exceptionnellement. Il ne faut pas lui faire de mal. Mais répondez-moi, Franklin.
Pourquoi est-ce que je le vouvoie ? se demande Ridge. Parce qu’il s’éloigne d’eux. Il s’est « normalisé ». Baroin l’avait prévenu : « l’habit fait le moine ».
— C’est chaud, boss. Ça commence à râler. Ils en veulent plus. Ils veulent leur part du gâteau. En fait…
— Allez-y.
— En fait, on dirait qu’il y a quelque chose qui grouille.
— Qui grouille ? Qu’est-ce que vous voulez dire.
— Comme des insectes. Quelque chose de malsain. En surface, tout à l’air d’aller bien, mais en dessous… Vous savez. La boulangère vous sourit, le garagiste vous sert la main, Dragon. Ils sont « dessous ».
C’est le terme qu’on utilise pour les drogués en phase optimale. Ça vient, selon Kalach, des Américains, qui découvrent la version « light » du Dragon. « Under influence », « under », « undie » pour la déconne. « Dessous », chez nous. Sous l’influence, sous influence. En caleçon. Sous la surface.
— Patron ? C’est peut-être juste la météo, vous savez. Il fait très froid, depuis longtemps. Votre ami américain dit que Dieu veut nous soigner par la glace.
— Mon ami américain dit beaucoup de conneries, Franklin.
Mais Obadiah lui aussi a parlé de la punition. Ils jouent un jeu dangereux, ils le savent, tous. La paix, la paix rêvée par Kant ; la sérénité, le bonheur d’Aristote. La caverne de Platon. Kalach adore ces conneries-là.
***
Piégé entre les ombres et les bêtes qui s’y cachent, qui le guettent, Ridge sombre, peu à peu. Et la France - engluée dans un hiver qui n’en finit pas, des congères sibériennes, des plaques de verglas de la taille d’un terrain de foot, des pannes d’électricité en pagaille, des accidents spectaculaires sur les nationales - la France, doucement, se réveille, au pire des moments. En pleine nuit.
D’abord, ils perdent le sommeil. Et ça s’étend, comme une épidémie. Les chercheurs lui disent que le Dragon opère des transformations profondes dans les circuits neuronaux. Il augmente artificiellement l’intelligence émotionnelle… il connecte les gens entre eux. Pour le meilleur, pendant quelque temps. Et puis, à présent… les connexions s’affaiblissent, les passions reprennent le dessus. Le Dragon recule, se terre. Peu à peu, il dévoile les crevasses, qu’il laisse dans les esprits à vif ; les écorchés errent, hébétés, en caleçon et en soutif, dans la neige. Ils se demandent ce qu’il s’est passé. Comment ils en sont arrivés là. Et pourquoi ils se sentent si mal.
Une énorme gueule de bois qui ne s’arrête jamais. Les sons, les odeurs, les lumières deviennent plus pénibles. Libération parle de « Zombies », le Figaro d’une « méchante grippe ». Le Parisien titre juste « chassez le naturel… ».
Et Ridge, qui n’a jamais touché un gramme de Dragon, n’échappe pas à la morosité. L’Union Européenne lui a adressé un ultimatum. Le papier traîne sur son bureau.
Il porte les mêmes chaussettes depuis trois jours. Kalach, Imane, Ferenc, Meyers et même Barny le remplacent sur le terrain. Les rumeurs commencent à enfler. Rien, pour le moment, qu’un peu de fric, et quelques douces menaces ne puissent calmer. Violette ne l’a pas encore rappelé. Elle visitait une petite maison, du côté de Meudon. La baraque dans laquelle Céline s’est planqué pour écrire sa trilogie allemande. Aujourd’hui, tout le monde s’en fout : Céline, comme Brassens, Sardou et toute une flopée de noms, ont été rayés de la carte culturelle, « cancelisés » durant les années Baroin. « Henri Potter » avait la gâchette facile : il a fait place nette. L’exception française, nettoyage par le vide. Ridge s’en fout, il n’a rien lu depuis La Chartreuse de Parme en prison. Kalach, lui, a très mal vécu cette période. |A l’époque, il suffisait d’hésiter pour être condamné, d’être tiède pour finir cuit. Mais, justement : ça les a bien endurcis. Ils sont devenus des bêtes d’esquive, des artistes de la déjouade. Experts en bien-pensance, capable de soutenir tout et son contraire, et surtout, au bon moment.
Le langage.
Ce n’est pas la drogue, ni la rage, ni l’imbécillité, ni le désespoir, ni la violence, qui les ont menés au pouvoir.
Juste la rhétorique.
Ils avaient capturé le « Zeitgeist ». Ensuite, le maltraiter, le retourner, comme un gant, fut une formalité pour eux.
Les premières manifestations. Les forces de police qui interviennent à Rouen, à Marseille, à Strasbourg. Un match de foot qui dégénère à Sochaux. Zemmour qui repointe le bout de son nez, depuis l’Allemagne, et menace de revenir. Plus pâle et mesquin que jamais… L’époque, l’ambiance, lui irait comme un manteau. Il sent que son tour approche. Soigne ses connexions avec les ultrariches. D’après certains rapports, c’est lui qui téléguidait Arnault Junior. La place est libre, depuis les Arènes.
En mars, alors que les lacs ne dégèlent pas, et qu’une tempête de glace a détruit le clocher de la cathédrale de Reims, Imane propose de rétablir le couvre-feu, et de décréter l’état d’urgence à Grenoble et Marseille. Les vieux trafiquants, sentant que le Dragon est moins bien, sortent eux aussi de leurs tombes. Increvables. Ils diffusent des rumeurs : le « D. » rend stupide, impuissant, chauve. Il cause des dégénérescences psychiques, neuronales, de l’acné, de l’herpès. Dans leur catalogue sans fin, ils tombent forcément juste, parfois. C’est le jeu : Ridge leur a fait la même chose, dix ans plus tôt.
— Tu dois agir.
Des manifestants aux couilles en acier se sont réunis sur le plateau des Millevaches. Ils construisent une ZAD à l’emplacement de la prochaine centrale nucléaire. L’histoire se répète. Elric recrute à tours de bras des cohortes de haineux, d’ex royalistes déconfits, qui ne demandent qu’à apprendre comment on construit une bombe.
— Il faut l’éliminer..
— Plus d’assassinats, Imane.
Il sait qu’elle désapprouve. La solution la plus simple est la meilleure. Mais ce n’est plus possible. L’État n’est pas si fort que ça.
— Trouve autre chose.
Elle trouvera. Elle trouve toujours.
Dehors, la neige s’amasse dans le jardin de l’Élysée. Abus est depuis longtemps rentré chez lui. Les Dragons patrouillent en se frottant les mains, soufflent la buée devant eux. Et Ridge guette.
Il guette l’ombre. Il l’attend.
Chapitre 38 - Wonderwoman
Nulle mieux qu’Imane Rimani ne peut figurer l’extrême degré de bassesse où tomba le gouvernement de la France en 2034.
Qu’on s’imagine une femme faite à merveille, musclée comme un homme, fine comme une danseuse, puissante au physique comme au moral, prête à recevoir et à donner tous les coups, effrayée de rien, cachant si bien ses faiblesses qu’elle a fini par leur tordre le cou. Telle est Mademoiselle Rimani, championne de Mixed Martial Arts, sport de combat où le meurtre est permis, passée sans transition d’une cage de boxe à l’arène politique.
D’abord cheffe de cabinet, un temps pressentie aux Affaires étrangères pour son entregent, elle est en définitive nommée à l’Intérieur, sans jamais cesser d’assurer en sus la sécurité du Gitan. Les journalistes sans cervelle l’appellent la putain présidentielle, ce lui fait l’effet d’une pichenette à une armoire à glace. Une autre femme, d’ailleurs, lui a ravi le titre. Jusqu’à quand ?
Sans idéaux, sans scrupules, inaccessible à la fierté non plus qu’au remords, elle se fond dans tous les moules, sans jamais perdre sa forme première. Elle se ferait gilet pare-balles, lance-flamme, au besoin, pour assurer la protection de Ridge Tahgui. Même délaissée pour une femme qui ne la vaut pas, elle reste fidèle à cette unique ligne de conduite, ne négligeant rien, osant tenir tête au Président quand d’autres redoutent ses colères.
D’où vient-elle ? D’où tire-t-elle sa force plus qu’humaine ? Si elle ne dit rien de ses origines, c’est parce que seul compte ce qui se passe ici et maintenant. Survivra-t-elle à la chute éventuelle de Ridge Tahgui ? Sans aucun doute. Pour l’enterrer de ses mains, si elle ne peut le sauver. Avant de repartir pour d’autres combats.
Chapitre 39 - Déchirements
— Mademoiselle Robin, que répondez-vous aux accusations de Médiapart ?
— Mademoiselle Robin, depuis combien de temps êtes-vous la maîtresse du président Tahgui ?
— Mademoiselle Robin, allez-vous rendre votre carte de presse ?
— Mademoiselle Robin, allez-vous devenir la Première dame de la République ?
L’article a été publié dans la nuit. C’est une déflagration. Oh ! pas pour le pays, qui en a vu d’autres. Mais pour elle. C’est la claque qu’elle attendait depuis longtemps pour lui remettre les idées en place. Elle sait qu’elle fait n’importe quoi depuis deux ans. Que ça n’a aucun sens. Elle le sait parce qu’il y a des signes qui ne trompent pas : depuis des mois, toutes les nuits, assise sur la cuvette des WC, elle se mettrait des baffes, elle se traiterait de tous les noms. La nuit apporte une lucidité qui se ternira peu à peu avec le soleil. Dans la multitude de ses activités diurnes, elle trouve mille raisons de se comporter comme une idiote. Mais la nuit, quand son corps est reposé, son cerveau suractif, quand elle est seule dans le silence, rien ne vient au secours de sa mauvaise foi. Et c’est dans ces moments-là qu’elle se dit : Violette, toi et ton prénom fleuri, vous faites de la merde. Et quelques heures après, elle s’arrange pour oublier la vérité. Maintenant, grâce à ses confrères et consœurs d’un journal qui n’a pas renoncé, elle ne peut plus mentir, pas plus à elle qu’aux autres.
Ridge a appelé dix fois depuis ce matin 6 heures. Elle n’a pas décroché. Depuis 5 heures 30 son téléphone ne cessait pas de vibrer. Les appels venaient de tous ses contacts, et d’un tas de numéros inconnus. Elle a éteint le téléphone. Elle a éteint la télévision, la radio, l’ordinateur. Elle a sérieusement songé à s’éteindre elle-même. Bien sûr, elle n’a pas envie de mourir. Mais, honnêtement, il n’y a pas, il n’y aura plus à présent qu’elle a écarté l’option suicide, de solution définitive au problème.
Elle aurait pu aussi s’enfermer chez elle. Mais elle est sortie. Elle savait qu’il y aurait un comité d’accueil en bas de l’immeuble. Elle a eu un instant la tentation d’une évasion à la Ferenc, par la benne à ordures. Mais ça, c’est pire qu’un suicide raté. En descendant l’escalier de l’immeuble, elle tremblait des pieds à la tête mais elle se répétait : quoi que j’aie pu faire, j’ai encore le droit de sortir de chez moi. C’est insensé, mais c’est la seule chose qu’elle a trouvé pour se donner du courage. Elle en est là, oui.
Bloquée sur la troisième marche, devant des confrères et des consœurs armés de micros, de calepins, de caméras :
— Mademoiselle Robin, vous ne pourrez pas rester silencieuse longtemps. Vous le savez.
Rien n’est plus juste que cette phrase. Il faudra qu’elle parle, oui. D’une manière ou d’une autre. Sortir sa carte de presse, la remettre à cette journaliste, serait une réponse. Peut-être même la seule qui vaille. Alors elle n’essaie plus de forcer le passage. Elle se redresse. Le silence se fait. Que c’est bon, le silence, pense Violette. La journaliste lui tend un micro, fébrile, mais respectueuse. Le genre de respect qu’on accorde à un condamné à mort. Va-t-on aussi lui demander ses dernières volontés ?
Violette regarde sa consœur. Quel âge a-t-elle ? Quelques années de plus qu’elle. Quel genre de gratte-papier est-elle ? Pas une qui s’est illustrée dans l’investigation. Elle la connaîtrait. Son micro ne porte pas de nom. Il suffirait qu’elle lui demande pour quel média elle travaille. Elle ne le fait pas. Car quand bien même elle travaillerait pour un torchon comme La Phrygienne, elle, Violette, a perdu tout droit de porter des jugements. Elle peut seulement dire la vérité. La vérité, toujours. Parce que c’est sa boussole. Et au fond, parce que c’est plus simple.
— Les faits rapportés par Médiapart sont exacts.
C’en est fini du silence. Autour d’elle c’est le chaos. Elle distingue des morceaux de questions, des mots noyés dans d’autres mots. Elle croit en reconnaître certains qui font encore plus mal, mais choisit de les ignorer.
— Tout est exact dans l’article de mes confrères de Médiapart : les faits, les dates, les lieux.
— Les cadeaux ?
Violette prend une grande inspiration :
— Les cadeaux.
— Dans ce cas, que doit-on penser de vos articles contre le Président Tahgui ?
— Avez-vous été payée par les Chinois pour votre livre ?
— Êtes-vous rémunérée par la mafia ?
— Vous rendez-vous compte que vous déshonorez la profession ?
— Mademoiselle Robin, souffrez-vous d’un dédoublement de personnalité ?
Elle croyait s’être libérée, elle est toujours prisonnière de cette barricade de journalistes. Elle essaie à nouveau de descendre l’escalier, impossible, on la presse de toutes parts. Elle sent venir le moment de la chute, et du piétinement. Puis des coups de feu retentissent. Par réflexe, tout le monde se couche à terre. Elle, qui a vu le garde du corps de Ridge sortir son arme et tirer en l’air, court vers la voiture. Elle ne demande pas au Dragon où il l’emmène. Elle le sait déjà.
***
Ils sont dans cette suite depuis une heure. Il s’est levé à son entrée. Il s’est tenu devant elle sans parler. Il ne faisait pas une tête de circonstance. Il n’avait l’air ni désolé, ni contrit. Il n’avait pas l’air d’un président qui a ordonné un massacre dans l’Assemblée, ni d’un trafiquant de drogue, ni de l’ex-délinquant reconverti en travailleur social qu’elle a interviewé la première fois. Il n’est rien de tout cela. Il porte un jean, un pull en laine à torsades, gris. Elle pense alors une chose toute bête. Elle se dit que Ridge est un homme. C’est risible. Et c’est vertigineux.
Elle s’est assise. Il s’est assis en face d’elle. De temps en temps ils se regardent. Elle ne sait pas ce que son visage à elle exprime. Et ce qu’elle croit lire sur le sien ? Ne serait-ce pas seulement une projection de ses propres pensées ? Elle ne sait qu’une chose avec certitude : il est là. Et il est là pour elle.
Pourquoi ne parlent-ils pas ? Pourquoi parle-t-on ? Pour s’informer mutuellement. Elle sait à peu près tout de lui, il n’ignore rien d’elle : ni les faits, ni leurs conséquences. Et ni lui ni elle ne parleront seulement pour s’épancher, pour se réconforter : par pudeur, par fierté, par dégoût de ce qui est vain.
La comédie qu’on jouait vis à vis de l’extérieur est finie. Il ne reste qu’une question : quelle comédie se jouait-on à nous-mêmes ? C’est la seule qui pourrait surgir entre eux. Ils le savent. Mais aucun des deux n’a la réponse. Enfin, se corrige Violette, moi je ne l’ai pas.
Au bout d’une heure, elle réussit à articuler :
— J’aime ton pull.
— Je sais.
Nouveau silence. Mais sans pesanteur. Violette s’aperçoit qu’elle respire mieux. Qu’il y a bien longtemps qu’elle ne s’est pas sentie aussi bien. Elle respire de ne plus se sentir coupable, de ne plus sentir le déchirement de l’hypocrisie.
Elle n’a envie que d’une chose, là. Elle sait qu’il lui suffit de le regarder pour qu’il comprenne. Elle ne le regarde pas.
— Ridge ?
— Non. C’est une mauvaise idée.
— Je le sais. Je te le dis pour que tu ne le fasses pas. Même si je te suppliais.
Il n’a pas toujours dit que c’était une mauvaise idée. Elle se souvient d’une fois, peut-être leur meilleure séance de baise, dans un escalier. Elle en était ressortie couverte de bleus dans le dos. Et elle avait tellement aimé… Mais elle sait pourquoi ce n’est pas le moment.
— Ridge ? Il faut que tu me promettes que tu ne cherch…
— NON.
Plus encore que la précédente, la réponse a claqué. Nette, définitive. Il y a déjà réfléchi. Il a même peut-être déjà pris des mesures. Elle ne le saura pas.
— Qui que ce soit qui a tout balancé à la presse, il a bien fait.
— Elle. Pas il. Ne fais pas semblant, Violette.
Elle prend une grande inspiration avant de prononcer son nom :
— Alors, ne t’en prends pas à Imane. Elle ne t’a pas trahi : elle a voulu te protéger. Ne t’en prends à personne. Assumons, toi et moi.
Il s’est levé. Il lui tourne le dos. Le silence dure plus longtemps encore que les précédents. Violette se rend compte qu’elle a peur. Pas de l’avenir, pas des journalistes qui vont la poursuivre jusqu’à ce qu’une autre affaire éclipse la sienne. Mais peur de lui, peur de ses réactions. Peur de le contrarier. Elle entend déjà J.P :
— Tu vois où tu en es, Violette ? Tu as tout perdu, et je ne parle même pas de ton boulot. Je parle de tes convictions, de ta droiture, de ta dignité. Et qu’est-ce qui t’inquiète ? Que tu puisses contrarier ce mec, cette ordure, cette petite frap…
— Ta gueule, J. P.
Ridge se retourne. Elle a parlé à haute voix.
Il se font face et se regardent droit dans les yeux pour la première fois depuis que le Dragon lui a ouvert la porte de cette suite.
Elle se lève à son tour et se place derrière lui, sans le toucher. Elle respire le parfum de son eau de toilette. Elle regarde avec émotion les torsades de son pull. Dans la pièce d’à côté, il y a une chambre. Elle lui demande s’il bande. Il répond sans se retourner qu’il bande toujours, quand il est avec elle. Dehors, on entend un marchand vanter la primeur de ses fraises. Une minute plus tard, sur la moquette - ils n’ont eu qu’à se laisser glisser - il est en elle, leurs pantalons jetés l’un sur l’autre à côté d’eux. Ils sont collés comme s’ils voulaient se fondre. Elle avait besoin de se laisser aller. Mais lui, que veut-il ? A quoi pense-t-il en ce moment, alors que son sexe cogne au fond d’elle et qu’elle se cabre pour l’emmener plus loin encore ? À Imane qui l’a trahi, à la manière de la faire payer ? Est-ce à son ancienne maîtresse qu’il pense alors même qu’il la baise, elle ? Violette n’en veut pas à la Dragonne en chef. Elle la comprend trop bien. Mais la jalousie, qui est la peur de ne jamais suffire, ça c’est incontrôlable. Elle souffre que Ridge puisse penser à l’autre, même si c’est pour la faire souffrir. Surtout si c’est pour la faire souffrir.
Ils restent longtemps étendus côte à côte. Dehors la rue est de plus en plus bruyante - c’est la fin du marché - on entend les hayons des véhicules, le frottement des balayeuses sur le bitume. Elle est couchée contre lui en chien de fusil. Lui, sur le dos, les yeux fixés au plafond, lui caresse le bras. Ils ne parleront pas de son avenir à lui. A quoi bon ? Il restera président. Pour elle, c’en est fini du journalisme, du contre-pouvoir, de la Vérité, toutes ces conneries qu’elle prétendait servir tout en se faisant démonter par le Président mafieux, le pourvoyeur en chef de la came qui asservit le peuple, le liquidateur de l’Assemblée nationale. Elle a perdu le droit de servir la Vérité. À partir de maintenant, de deux choses l’une : soit elle boit sa honte jusqu’à la dernière goutte en l’épousant et en jouant avec lui la comédie du couple présidentiel, soit elle disparaît de la circulation. Endosser une autre identité lui sera facile. Elle voit déjà Ferenc s’occuper de tout. Elle changera d’apparence. S’il le faut, même, elle aura recours à la chirurgie esthétique. C’est fou ce qu’un nouveau nez peut transformer un visage. Elle trouvera une petite maison à la campagne, pas trop loin de Paris. Et ils continueront à se voir parce que, elle en est sûre à présent, le quitter est impossible. Et il faut bien qu’il lui reste quelque chose. Elle aménagera toute une pièce en bibliothèque, elle aura…
— … un chien, tant que tu y es ?
Elle l’a déjà vu faire, avec d’autres. Depuis quand peut-il faire ça, lire dans les pensées ? La première fois, elle s’en souvient très bien, c’était avec Thomas Sotto, pendant qu’il baisait Imane - encore elle. Mais avec elle, elle s’était enorgueillie du fait que ça ne marcherait pas. Encore une erreur.
— Tu n’iras nulle part. Pas si je peux t’en empêcher. Aide-moi, plutôt. La manière, je te laisse la choisir. Mais aide-moi. Ton J.P a raison de te mettre en garde. N’attends pas de moi que j’aie des états d’âme. Grâce à Ferenc, Kalach, Imane, j’ai fait ce que j’avais prévu : mettre au pas l’Assemblée, la Justice, l’Éducation ; institutionnaliser le Dragon, créer l’Alliance méditerranéenne, lancer les Arènes. Mais je suis lucide : le plus dur reste à faire. Mes ennemis ne céderont pas, et bientôt je ne pourrai plus compter sur l’aveuglement du peuple. Tu le sais : bientôt ils vont se réveiller, et même s’ils ont du travail, même si la dette est comblée, même si les inégalités sont moins criantes, ils ne verront que le négatif. Pas même le verre à moitié vide. Ils me détesteront pour ça. J’aurai besoin de toi, à ce moment-là, pour tenir. J’ai besoin de toi. Ne tue pas le Dragon, Violette. Aide-moi à le dompter.
Elle pourrait réfléchir longtemps à la proposition. Peser le pour et le contre. Mais elle a envie de décider tout de suite, là, dans l’intimité de cette suite, alors que son corps vibre encore de leurs ébats, quand elle le sent encore couler en elle. Elle veut que ce soit viscéral, brutal comme leurs étreintes. Ce n’est pas ce qu’elle décidera qui importe, mais la façon dont elle se tiendra à cette décision.