MOELLON
Je. Derrière mon bureau, elle en face de moi, sur le point de sortir. Elle me dévisage, stupéfaite, dévastée, ravie. Si j’avais un truc lourd sous la main, il finirait dans sa gueule. Un moellon, par exemple.
Elle a obtenu ce qu’elle voulait. Victoire par dégout, burn-out, tout ça. Pas de morale au fond de cette histoire-là.
Sur la moto, dans la mienne, de tronche : le vent glacé des plaines de la Haute-Vienne. Lancés le long de l’horizontale du vide.
Tant que j’avance, ça roule.
FUITE
Quand j’ai repris le travail - après ça - j’ai pleuré le premier soir. Le second, j’ai rédigé une lettre de démission.
Le troisième soir, je me suis mis à compter.
Encore 25 ans à turbiner, avant de pouvoir se reposer. Huit à rembourser l’emprunt qui me permet d’avoir vue sur les chouffes et balcon sur le périph’. 12 avant qu’on me diagnostique un cancer, 16 jusqu’à l’AVC.
J’aurais dû investir dans les cryptomonnaies.
Avant, je comptais que dalle. Et puis, Linda, moellon, boum.
Le quatrième soir, je me suis fixé un objectif. Une ligne de fuite. Un truc assez stupide et réaliste à la fois. Mais avant de me lancer, j’avais besoin d’un peu d’entrainement.
SINGER
Ma bécane n’est pas vraiment taillée pour ce genre d’effort. Moi non plus d’ailleurs. Elle couine lorsque je la chevauche. Une fois n’est pas coutume, je me suis préparé. Je vois grosso modo par où je vais passer - tout droit, vers l’ouest. Pour le matos, j’ai embarqué le minimum, j’aime me faire croire que je suis un spartiate, que je peux encore vivre de rien. J’ai pensé au cadeau.
Ensuite, j’attends, j’attends les vacances. J’ai planifié ma virée depuis quatre mois, mais deux semaines avant le départ, ça coince à Ormuz, et tous les braves Français en mode flippés viennent stocker leur essence en prévision de la fin du monde (le diesel à 2,5 euros le litre).
Pour ma part, je réduis la distance, la durée et donc le budget par deux. Enquiller deux sessions de 48 h de moto en six jours en constitue déjà un bon, d’« entrainement ».
Les 800 ronflent bien gentiment. Je trace jusqu’à Clermont par l’autoroute, à la fraiche. Ma belle-sœur et son beauf crèchent dans un ancien bar. Dans leur cave, y’a un puits. Ils ont bientôt fini d’enregistrer leur album (rien à voir). On mange des pâtes et du gâteau au chocolat. Je leur raconte mon idée de BD sur Mad Saxe, le trip à Bertechsgaden prévu cet été. Toujours pareil. Dès que je prends la tangente, la Machine à Projets débiles turbine à fond.
C’est déjà reparti. Repus et paré à avaler les 70 derniers km au programme du jour. Elles serpentent peinard entre les puys, les belles petites routes auvergnates. Je traverse une enfilade de petits bleds pris dans leur gelée, alignements de maisons sans âge à un étage le long de l’unique rue. Sur leurs murs aveugles, on devine parfois le fantôme d’une publicité pour SINGER.
Je croise de moins en moins de monde. Je réalise que je suis en fait déjà dans la Creuse. Le soleil se couche devant moi sur les vaches hébétées, on frôle l’épiphanie.
Et puis j’arrive à Aubusson.
TAFIOLLE
Le « relais des routards », bar-auberge-restaurant, se situe en périphérie d’un village périphérique. Après 350 bornes, je vais pas chicaner.
Le patron tient la caisse au bar. Les clients attablés, l’air sorti tout droit d’un reportage des années 70, discutent fort.
— Et lui, c’est une grosse TAFIOLLE, gueule un type obèse. "Je le croise je lui défonce sa sale tronche de pédale.
Devant moi, trois manards en combinaisons terreuses plaisantent avec le proprio. Ils sont chargés de creuser des trucs pour mettre des machins dedans. C’est la mairie qui paie. Mais ça va, c’est le black de la bande qui fait tout le boulot. Ah-ah.
Quand vient mon tour, je demande si je peux laisser la moto devant le bar. Le patron exhibe ses chicots couleur tumeur.
— Bien sûr, ça fera 20 euros.
Tant d’années à essayer de comprendre les règles du jeu, quand me marrer, ou protester. Et enfin, enfin : ça me sert à quelque chose. Je lui rends son vieux sourire.
Au bout d’un couloir étroit, jonché de cadrans de fenêtres, je trouve une chambre délavée. Les volets se replient en Z, comme chez mémé. Manque juste le broc. La belle-sœur aura réussi à me faire psychoter, avec ses histoires de punaises de lit : je retourne matelas et sommier.
On se retrouve 6 pékins au restaurant. Les trois vrais travailleurs sont assis non loin de moi. Ils se racontent leurs projets de vacances au camping, cet été. Le black va avoir un mioche, ça fait des dépenses. Le chef d’équipe, un peu plus âgé, sort les ergots quand ça commence à causer boulot. Il distribue le saucisson et dose le vin. Les deux autres lui demandent son avis sur tout.
À l’opposé de la salle, deux solitaires, la trentaine, évitent de regarder autre chose que leur téléphone. Des commerciaux en goguette, habitués à ces ambiances sépia. Moi, j’ai plus de batterie, erreur de débutant. Il me reste mes oreilles et la vue sur le ciel de la Creuse, qui commence à s’embraser - et puis non, en fait. Le patron fait serveur. Il m’appelle « jeune homme ». Ici tout est relatif.
Il dépose un steak maousse, assaisonné d’une violente sauce au fromage de pays, et de frites bien grasses. Arrivé au dessert, je suis « couffe » comme on dit dans le coin. Impossible, néanmoins, de résister à la tarte Tatin.
REDNECK
Je me réveille en sursaut. Mon téléphone affiche : 3 h 14. Connerie de merde. Putain de moellon.
— Oh, la tafiolle ! Tu te dors ?
Je me redresse, saute au pied du lit, ouvre la fenêtre et repousse les volets, non sans m’y coincer les doigts.
Ils se tiennent là, autour de ma bécane. Quatre ou cinq sosies d’Emile Louis, la peau claire, barbe de puceaux, bidoche qui déborde entre les bretelles de leurs salopettes tachées.
— Alors, t’arrives, bordel ?
J’suis pas d’un naturel violent, mais qu’ils effleurent seulement sa carrosserie…
Je déboule à moitié à poil, dans la fraicheur de la nuit aubussonnaise. Les gros m’entourent. Je serre les poings. Viser les articulations, les points sensibles. Nez, le zob. Éviter le lard. Leur chef, celui qui se trouvait dans le bar, pose une main aux doigts boudinés sur mon épaule.
— Ça fait plaisir de t’revoir, didon ! On a une surprise pour toi. Allez, on y va.
Le groupe se disperse aussitôt.
— On se connait ?
— Si on se connaît ? Elle est bien bonne celle-là. Tu reconnais pas ton vieux pote Dudulle ? Hé ! T’es con ou quoi ? Réveille-toi ! Oh lala, depuis l’temps. On savait qu’tu reviendrais un jour. Qu’est-ce qu’on est content ! Tu vas voir, on a trouvé c’qu’il te faut pour fêter ça.
Une pétarade éclate : trois quads dégueulasses surgissent de nulle part, et freinent devant nous. Les rednecks piaffent. Dudulle me fait grimper à l’arrière du sien, et c’est parti.
Au bout d’une petite route de campagne, on bifurque dans un chemin de terre ; les bolides envoient derrière eux de grandes gerbes de boue. Dudulle et ses potes sèment leurs bouteilles de bière dans les champs en beuglant des chansons sur l’anatomie de mon nouvel ami.
Tout à coup, ils se taisent et stoppent les quads. On descend. Dudulle me tient toujours par l’épaule. L’un des autres gars, qui s’est faufilé derrière moi, me glisse un bandeau sur les yeux. Je fais mine de me débattre, en vain.
— La surprise, mon con !
Je m’enfonce dans l’herbe spongieuse ; les effluves d’ammoniac me brulent les sinus. Je trébuche : Dudulle me retient. Parfois l’un d’entre eux laisse échapper un petit rire.
On s’arrête enfin. Sons étouffés, vagissements, meuglements.
— On a bien cherché, t’sai, glousse Dudulle. C’est sûr qu’c’est pas en ville que t’en trouveras des comme ça.
Puis il ôte le bandeau.
Je me réveille en sursaut, avec une terrible envie de pleurer. Un rayon de soleil se glisse à travers leurs volets de merde.
J’aurais pas dû prendre la tarte.
PATINAGE
Limoges. Point névralgique du néant. Feux rouges et crottes de chien. Mystère et suspens.
Tout droit, vers l’ouest, tout droit jusqu’à l’océan : défilent les champs les vaches, les vaches et les champs et les éoliennes, une Ferrari, encore les champs.
J’atteins La Rochelle en fin d’après-midi, plus tôt que prévu, et je trouve le portail vert. Jean m’accueille ; il était en train d’élaguer les arbres dans la cour. Je regarde autour de moi. Des arbres. Une cour. Pas de dealer, aucun chouffe dans les parages. Ça sent la mer, dans ma tête du moins.
Laetitia nous rejoint avec les bières. Ils vivent dans une ancienne ferme, un peu montée à l’envers, si vous me demandez. Le salon se trouve à l’étage, les chambres au rez-de-chaussée. Des jouets jonchent le sol, Dostoïevski domine la bibliothèque. J’offre à ma coautrice l’original du dessin de Droguistan qui a bien survécu au voyage. Leana surgit, me salue désinvolte, avant d’aller cribler de coups de poing les épaules de son père. On l’emmène faire du cheval.
Le soir, je déblatère. Toutes les plus Édifiantes et Ridicules Mésaventures de Nino. Ils ont même droit à ma fameuse métaphore des stylos. On prend un verre au bord de la Charente, à proximité de la Corderie Royale, pendant que le soleil se couche du côté de l’océan.
Au retour, Laetitia et moi essayons de travailler à la dernière partie de Droguistan. Mais la fatigue des 800 kilomètres enquillés en deux jours me rattrape, comme une bonne manchette sur la nuque. De toute manière, à ce stade, il nous faut trouver une méthode. Écrire ensemble, c’est pas tout à fait pareil qu’écrire à deux.
CIGOGNES
Il pleut ce matin. On se promène le long des berges, dans les marais, pour observer les cigognes. Elles se planquent, perchées dans leurs nids. Se moquent des canards et des pylônes.
En fin de journée, direction la côte, pour assister au coucher de soleil sur l’île d’Oléron. La lumière dure plus longtemps.
Le soir venu, on trouve notre rythme d’écriture. À quatre mains, on trace les grandes lignes ; ensuite je rédige le « squelette », et Laetitia se charge de la mise en mots. Il ne nous reste que trois chapitres à écrire, sur plus de 80. À l’origine, environ six mois plus tôt, sur le Discord de la Zone :
Nino St Félix - 16/10/2025 22 h 40
Ce serait intéressant d’imaginer le pays dirigé par un trafiquant de drogue. Si ça se trouve, il prendrait des décisions communistes. Je pense qu’il faudrait souffler l’idée à Michel Houellebecq.
laetitiagiudicelli - 16/10/2025 22 h 41
Pourquoi aller chercher Houellebecq ? Faisons-le nous-mêmes.
Sur la Zone, justement, ça commence à décanner. La crise bimensuelle, rien d’alarmant. Comme l’essence, ça finira par redescendre.
TANGEANTE
Dernier jour. Nous visitons La Rochelle, ses remparts historiques, son hôtel de ville bien planqué, et ses maisons portuaires aux façades colorées (si vous voulez en savoir plus, achetez-vous un putain de guide Michelin).
Le site des Francofolies - un grand parking en bord d’estuaire - me sert d’étalon pour la scène de baston finale de Droguistan (spoiler) : combien de sbires de Ridge pourraient tenir sur cette rive ? Combien de Nukes en face ? Leana insiste pour entrer dans toutes les librairies du centre, et trimballer mon casque. On termine au restaurant, à l’abri du crachin.
Je pourrais rester encore un peu, m’arrêter plus longtemps.
Mais la route m’attend.
Dès que la moto se met à ronronner, je passe en mode pilote automatique. Je dois veiller ne pas trop me « crisper » sur elle. Ne réfléchir à rien d’autre qu’aux trajectoires.
En rade d’essence, le ventre vide, je me paume à Niort. Un genre de mousson s’abat sur la ville. En cinq secondes, je me retrouve trempé jusqu’au scrotum. Le nuage me suit pendant une cinquantaine de bornes, avant de me lâcher enfin.
Alors, je tape quelques pointes sur la voie rapide, ouvert aux quatre vents, histoire de sécher un peu.
Tout tremblotant comme un vieux, je dégotte un hôtel à la Souterraine pour la nuit.
Une douche brulante de 45 minutes, le temps de dégeler, et une « assiette creusoise » dans le buffet plus tard, je m’effondre.
LOST IN MONTLUCON
Dernière ligne droite.
Je dois gratter le givre sur l’écran de la bécane, qui démarre au quart de tour, comme si elle était pressée de se barrer d’ici. Une nouvelle fois, je me dis que j’aurais dû emporter ma veste « hiver ».
Les gants protègent comme ils peuvent, la moto chauffe un peu les cuisses. Mais le froid, vicieux et insatiable, trouve toujours un moyen de pénétrer sous les vêtements, jusqu’à la moelle.
Ça fait partie du jeu. Sinon, je serais venu en train.
À midi, je tremble de partout, j’en choppe des crampes. Je crève la dalle et je claque des dents. Mais je suis à Montluçon. Plus très loin maintenant.
« Je suis à Montluçon ». Quelque chose cloche dans cette phrase. Ça coince.
« Je me TROUVE » à Montluçon, peut-être, plutôt ? Mais qu’est-ce que je pourrais trouver de moi à Montluçon ? Je suis jamais venu ici. Qu’est-ce que qu’un morceau de moi foutrait à Montluçon ?
Le problème, avec les verbes, comme le reste, c’est qu’il faut se décider, arrêter. S’arrêter.
Et alors ?
Je Montluçon.
Ça ferait de chouettes T-shirts.
Si on n’a pas peur de se faire traiter de mongolien, bien sûr.
Je. Derrière mon bureau, elle en face de moi, sur le point de sortir. Elle me dévisage, stupéfaite, dévastée, ravie. Si j’avais un truc lourd sous la main, il finirait dans sa gueule. Un moellon, par exemple.
Elle a obtenu ce qu’elle voulait. Victoire par dégout, burn-out, tout ça. Pas de morale au fond de cette histoire-là.
Sur la moto, dans la mienne, de tronche : le vent glacé des plaines de la Haute-Vienne. Lancés le long de l’horizontale du vide.
Tant que j’avance, ça roule.
FUITE
Quand j’ai repris le travail - après ça - j’ai pleuré le premier soir. Le second, j’ai rédigé une lettre de démission.
Le troisième soir, je me suis mis à compter.
Encore 25 ans à turbiner, avant de pouvoir se reposer. Huit à rembourser l’emprunt qui me permet d’avoir vue sur les chouffes et balcon sur le périph’. 12 avant qu’on me diagnostique un cancer, 16 jusqu’à l’AVC.
J’aurais dû investir dans les cryptomonnaies.
Avant, je comptais que dalle. Et puis, Linda, moellon, boum.
Le quatrième soir, je me suis fixé un objectif. Une ligne de fuite. Un truc assez stupide et réaliste à la fois. Mais avant de me lancer, j’avais besoin d’un peu d’entrainement.
SINGER
Ma bécane n’est pas vraiment taillée pour ce genre d’effort. Moi non plus d’ailleurs. Elle couine lorsque je la chevauche. Une fois n’est pas coutume, je me suis préparé. Je vois grosso modo par où je vais passer - tout droit, vers l’ouest. Pour le matos, j’ai embarqué le minimum, j’aime me faire croire que je suis un spartiate, que je peux encore vivre de rien. J’ai pensé au cadeau.
Ensuite, j’attends, j’attends les vacances. J’ai planifié ma virée depuis quatre mois, mais deux semaines avant le départ, ça coince à Ormuz, et tous les braves Français en mode flippés viennent stocker leur essence en prévision de la fin du monde (le diesel à 2,5 euros le litre).
Pour ma part, je réduis la distance, la durée et donc le budget par deux. Enquiller deux sessions de 48 h de moto en six jours en constitue déjà un bon, d’« entrainement ».
Les 800 ronflent bien gentiment. Je trace jusqu’à Clermont par l’autoroute, à la fraiche. Ma belle-sœur et son beauf crèchent dans un ancien bar. Dans leur cave, y’a un puits. Ils ont bientôt fini d’enregistrer leur album (rien à voir). On mange des pâtes et du gâteau au chocolat. Je leur raconte mon idée de BD sur Mad Saxe, le trip à Bertechsgaden prévu cet été. Toujours pareil. Dès que je prends la tangente, la Machine à Projets débiles turbine à fond.
C’est déjà reparti. Repus et paré à avaler les 70 derniers km au programme du jour. Elles serpentent peinard entre les puys, les belles petites routes auvergnates. Je traverse une enfilade de petits bleds pris dans leur gelée, alignements de maisons sans âge à un étage le long de l’unique rue. Sur leurs murs aveugles, on devine parfois le fantôme d’une publicité pour SINGER.
Je croise de moins en moins de monde. Je réalise que je suis en fait déjà dans la Creuse. Le soleil se couche devant moi sur les vaches hébétées, on frôle l’épiphanie.
Et puis j’arrive à Aubusson.
TAFIOLLE
Le « relais des routards », bar-auberge-restaurant, se situe en périphérie d’un village périphérique. Après 350 bornes, je vais pas chicaner.
Le patron tient la caisse au bar. Les clients attablés, l’air sorti tout droit d’un reportage des années 70, discutent fort.
— Et lui, c’est une grosse TAFIOLLE, gueule un type obèse. "Je le croise je lui défonce sa sale tronche de pédale.
Devant moi, trois manards en combinaisons terreuses plaisantent avec le proprio. Ils sont chargés de creuser des trucs pour mettre des machins dedans. C’est la mairie qui paie. Mais ça va, c’est le black de la bande qui fait tout le boulot. Ah-ah.
Quand vient mon tour, je demande si je peux laisser la moto devant le bar. Le patron exhibe ses chicots couleur tumeur.
— Bien sûr, ça fera 20 euros.
Tant d’années à essayer de comprendre les règles du jeu, quand me marrer, ou protester. Et enfin, enfin : ça me sert à quelque chose. Je lui rends son vieux sourire.
Au bout d’un couloir étroit, jonché de cadrans de fenêtres, je trouve une chambre délavée. Les volets se replient en Z, comme chez mémé. Manque juste le broc. La belle-sœur aura réussi à me faire psychoter, avec ses histoires de punaises de lit : je retourne matelas et sommier.
On se retrouve 6 pékins au restaurant. Les trois vrais travailleurs sont assis non loin de moi. Ils se racontent leurs projets de vacances au camping, cet été. Le black va avoir un mioche, ça fait des dépenses. Le chef d’équipe, un peu plus âgé, sort les ergots quand ça commence à causer boulot. Il distribue le saucisson et dose le vin. Les deux autres lui demandent son avis sur tout.
À l’opposé de la salle, deux solitaires, la trentaine, évitent de regarder autre chose que leur téléphone. Des commerciaux en goguette, habitués à ces ambiances sépia. Moi, j’ai plus de batterie, erreur de débutant. Il me reste mes oreilles et la vue sur le ciel de la Creuse, qui commence à s’embraser - et puis non, en fait. Le patron fait serveur. Il m’appelle « jeune homme ». Ici tout est relatif.
Il dépose un steak maousse, assaisonné d’une violente sauce au fromage de pays, et de frites bien grasses. Arrivé au dessert, je suis « couffe » comme on dit dans le coin. Impossible, néanmoins, de résister à la tarte Tatin.
REDNECK
Je me réveille en sursaut. Mon téléphone affiche : 3 h 14. Connerie de merde. Putain de moellon.
— Oh, la tafiolle ! Tu te dors ?
Je me redresse, saute au pied du lit, ouvre la fenêtre et repousse les volets, non sans m’y coincer les doigts.
Ils se tiennent là, autour de ma bécane. Quatre ou cinq sosies d’Emile Louis, la peau claire, barbe de puceaux, bidoche qui déborde entre les bretelles de leurs salopettes tachées.
— Alors, t’arrives, bordel ?
J’suis pas d’un naturel violent, mais qu’ils effleurent seulement sa carrosserie…
Je déboule à moitié à poil, dans la fraicheur de la nuit aubussonnaise. Les gros m’entourent. Je serre les poings. Viser les articulations, les points sensibles. Nez, le zob. Éviter le lard. Leur chef, celui qui se trouvait dans le bar, pose une main aux doigts boudinés sur mon épaule.
— Ça fait plaisir de t’revoir, didon ! On a une surprise pour toi. Allez, on y va.
Le groupe se disperse aussitôt.
— On se connait ?
— Si on se connaît ? Elle est bien bonne celle-là. Tu reconnais pas ton vieux pote Dudulle ? Hé ! T’es con ou quoi ? Réveille-toi ! Oh lala, depuis l’temps. On savait qu’tu reviendrais un jour. Qu’est-ce qu’on est content ! Tu vas voir, on a trouvé c’qu’il te faut pour fêter ça.
Une pétarade éclate : trois quads dégueulasses surgissent de nulle part, et freinent devant nous. Les rednecks piaffent. Dudulle me fait grimper à l’arrière du sien, et c’est parti.
Au bout d’une petite route de campagne, on bifurque dans un chemin de terre ; les bolides envoient derrière eux de grandes gerbes de boue. Dudulle et ses potes sèment leurs bouteilles de bière dans les champs en beuglant des chansons sur l’anatomie de mon nouvel ami.
Tout à coup, ils se taisent et stoppent les quads. On descend. Dudulle me tient toujours par l’épaule. L’un des autres gars, qui s’est faufilé derrière moi, me glisse un bandeau sur les yeux. Je fais mine de me débattre, en vain.
— La surprise, mon con !
Je m’enfonce dans l’herbe spongieuse ; les effluves d’ammoniac me brulent les sinus. Je trébuche : Dudulle me retient. Parfois l’un d’entre eux laisse échapper un petit rire.
On s’arrête enfin. Sons étouffés, vagissements, meuglements.
— On a bien cherché, t’sai, glousse Dudulle. C’est sûr qu’c’est pas en ville que t’en trouveras des comme ça.
Puis il ôte le bandeau.
Je me réveille en sursaut, avec une terrible envie de pleurer. Un rayon de soleil se glisse à travers leurs volets de merde.
J’aurais pas dû prendre la tarte.
PATINAGE
Limoges. Point névralgique du néant. Feux rouges et crottes de chien. Mystère et suspens.
Tout droit, vers l’ouest, tout droit jusqu’à l’océan : défilent les champs les vaches, les vaches et les champs et les éoliennes, une Ferrari, encore les champs.
J’atteins La Rochelle en fin d’après-midi, plus tôt que prévu, et je trouve le portail vert. Jean m’accueille ; il était en train d’élaguer les arbres dans la cour. Je regarde autour de moi. Des arbres. Une cour. Pas de dealer, aucun chouffe dans les parages. Ça sent la mer, dans ma tête du moins.
Laetitia nous rejoint avec les bières. Ils vivent dans une ancienne ferme, un peu montée à l’envers, si vous me demandez. Le salon se trouve à l’étage, les chambres au rez-de-chaussée. Des jouets jonchent le sol, Dostoïevski domine la bibliothèque. J’offre à ma coautrice l’original du dessin de Droguistan qui a bien survécu au voyage. Leana surgit, me salue désinvolte, avant d’aller cribler de coups de poing les épaules de son père. On l’emmène faire du cheval.
Le soir, je déblatère. Toutes les plus Édifiantes et Ridicules Mésaventures de Nino. Ils ont même droit à ma fameuse métaphore des stylos. On prend un verre au bord de la Charente, à proximité de la Corderie Royale, pendant que le soleil se couche du côté de l’océan.
Au retour, Laetitia et moi essayons de travailler à la dernière partie de Droguistan. Mais la fatigue des 800 kilomètres enquillés en deux jours me rattrape, comme une bonne manchette sur la nuque. De toute manière, à ce stade, il nous faut trouver une méthode. Écrire ensemble, c’est pas tout à fait pareil qu’écrire à deux.
CIGOGNES
Il pleut ce matin. On se promène le long des berges, dans les marais, pour observer les cigognes. Elles se planquent, perchées dans leurs nids. Se moquent des canards et des pylônes.
En fin de journée, direction la côte, pour assister au coucher de soleil sur l’île d’Oléron. La lumière dure plus longtemps.
Le soir venu, on trouve notre rythme d’écriture. À quatre mains, on trace les grandes lignes ; ensuite je rédige le « squelette », et Laetitia se charge de la mise en mots. Il ne nous reste que trois chapitres à écrire, sur plus de 80. À l’origine, environ six mois plus tôt, sur le Discord de la Zone :
Nino St Félix - 16/10/2025 22 h 40
Ce serait intéressant d’imaginer le pays dirigé par un trafiquant de drogue. Si ça se trouve, il prendrait des décisions communistes. Je pense qu’il faudrait souffler l’idée à Michel Houellebecq.
laetitiagiudicelli - 16/10/2025 22 h 41
Pourquoi aller chercher Houellebecq ? Faisons-le nous-mêmes.
Sur la Zone, justement, ça commence à décanner. La crise bimensuelle, rien d’alarmant. Comme l’essence, ça finira par redescendre.
TANGEANTE
Dernier jour. Nous visitons La Rochelle, ses remparts historiques, son hôtel de ville bien planqué, et ses maisons portuaires aux façades colorées (si vous voulez en savoir plus, achetez-vous un putain de guide Michelin).
Le site des Francofolies - un grand parking en bord d’estuaire - me sert d’étalon pour la scène de baston finale de Droguistan (spoiler) : combien de sbires de Ridge pourraient tenir sur cette rive ? Combien de Nukes en face ? Leana insiste pour entrer dans toutes les librairies du centre, et trimballer mon casque. On termine au restaurant, à l’abri du crachin.
Je pourrais rester encore un peu, m’arrêter plus longtemps.
Mais la route m’attend.
Dès que la moto se met à ronronner, je passe en mode pilote automatique. Je dois veiller ne pas trop me « crisper » sur elle. Ne réfléchir à rien d’autre qu’aux trajectoires.
En rade d’essence, le ventre vide, je me paume à Niort. Un genre de mousson s’abat sur la ville. En cinq secondes, je me retrouve trempé jusqu’au scrotum. Le nuage me suit pendant une cinquantaine de bornes, avant de me lâcher enfin.
Alors, je tape quelques pointes sur la voie rapide, ouvert aux quatre vents, histoire de sécher un peu.
Tout tremblotant comme un vieux, je dégotte un hôtel à la Souterraine pour la nuit.
Une douche brulante de 45 minutes, le temps de dégeler, et une « assiette creusoise » dans le buffet plus tard, je m’effondre.
LOST IN MONTLUCON
Dernière ligne droite.
Je dois gratter le givre sur l’écran de la bécane, qui démarre au quart de tour, comme si elle était pressée de se barrer d’ici. Une nouvelle fois, je me dis que j’aurais dû emporter ma veste « hiver ».
Les gants protègent comme ils peuvent, la moto chauffe un peu les cuisses. Mais le froid, vicieux et insatiable, trouve toujours un moyen de pénétrer sous les vêtements, jusqu’à la moelle.
Ça fait partie du jeu. Sinon, je serais venu en train.
À midi, je tremble de partout, j’en choppe des crampes. Je crève la dalle et je claque des dents. Mais je suis à Montluçon. Plus très loin maintenant.
« Je suis à Montluçon ». Quelque chose cloche dans cette phrase. Ça coince.
« Je me TROUVE » à Montluçon, peut-être, plutôt ? Mais qu’est-ce que je pourrais trouver de moi à Montluçon ? Je suis jamais venu ici. Qu’est-ce que qu’un morceau de moi foutrait à Montluçon ?
Le problème, avec les verbes, comme le reste, c’est qu’il faut se décider, arrêter. S’arrêter.
Et alors ?
Je Montluçon.
Ça ferait de chouettes T-shirts.
Si on n’a pas peur de se faire traiter de mongolien, bien sûr.