Mes tournesols, c’était pas ces bouses jaunes qu’on voit par milliers dans les champs — ces zombies floraux à tête de smiley radioactif, qui tournent tous la tête vers le soleil comme des junkies attendant leur dose de vitamine D. Des clones. Des connards lumineux. Dès que le ciel se couvre, c’est Waterloo. Ça pendouille, ça fait la gueule, ça pleurniche.
Malgré leur taille d’armoires à glace, y en a pas un pour se distinguer. Une armée de timides. Tu passes en voiture, t’as un mur jaune qui te regarde cramer. À pied, t’es invisible. Les mecs te snobent. Ils vivent pour un astre, pas pour toi. Les tournesols, c’est des groupies de la lumière. Du culte pur. De la soumission chlorophyllée.
Les miens, eux, ont poussé dans un bac de crème glacée à la vanille. Deux litres de vanille morte, vidée par une gosse boulimique un mercredi trop long. 15 cm sur 15. Du plastique blanc. Un tombeau Tupperware pour utopie florale.
J’ai dû le négocier comme un organe au marché noir. Ma mère adorait ces boîtes — pas pour leur poésie — mais parce qu’elles empilaient bien dans le congélo, à côté des restes, des regrets et des trucs qu’on ne mange jamais mais qu’on garde “au cas où”.
Et déjà là, mes tournesols avaient plus de gueule que n’importe quelle rose bourgeoise. Pas parce qu’ils étaient beaux. Mais parce qu’ils s’en foutaient.
Les graines ? Je les ai volées à PouicPouic.
Mon cochon d’Inde.
Sexe indéfini.
Cerveau mou.
Regard flou.
On pensait que c’était un mâle, jusqu’à ce qu’il accouche. Deux bébés, Pomme et Pompon. Ambiance Alien version rongeur.
Le père, Rosie — a fortiori mâle — a célébré l’événement en dévorant la moitié de la portée. Les cochons d’Inde sont de parfaits sociopathes. Chez eux, la famille, c’est de la viande en attente.
Les mères humaines, plus classe, congèlent direct leurs enfants. En prévision. Pour les jours de disette. L’instinct maternel façon apocalypse.
Le mélange de graines, c’était du vrac bas de gamme. Des trucs pour rongeurs désœuvrés. J’ai reconnu les graines de tournesol à leurs rayures de prisonnières.
Elles servent aussi d’apéro dans les fêtes où plus personne ne parle à personne.
Mais moi, j’ai voulu les planter.
Pas par amour du jardinage.
Le jardinage me répugne. La terre, c’est sale. Ça grouille. Ça pue le cadavre en devenir.
J’ai planté une dizaine de graines. Sans logique. À l’endroit, à l’envers, de travers. Parce qu’il n’y a que l’humain pour croire qu’il y a un bon sens aux choses. Spoiler : il n’y en a pas.
Ils ont tous poussé. Bien sûr. La vie est comme ça. Persistante. Obscène. Capable de fleurir dans un bac Lidl avec de l’eau du robinet et l’indifférence d’une gamine lunatique.
Ils étaient minuscules. La taille de mon poing. Des mini-satellites cramés. Mais debout.
L’un d’eux est mort. Paix à sa tige. Il a eu raison de pas insister.
Les autres ont survécu. Mieux : ils ont fleuri. En Bretagne. Là où les fleurs en général font dépression.
Ils tournaient vers le soleil, évidemment. Comme les autres. Le réflexe con.
Mais moi, j’étais plus grande qu’eux. Je les regardais d’en haut. Petite déesse cynique, avec mon arrosoir comme sceptre.
Ils avaient l’air heureux. C’est bien ça le pire. Ils ne savaient pas.
Je les arrosais avec ce que j’avais : un fond d’amour frelaté, un peu de rage diluée, et beaucoup d’ennui.
Ils ont tenu un mois, version bretonne de l’éternité.
Je les ai pas cueillis. À quoi bon.
Dans un vase, ils seraient morts plus proprement. Je préfère les trucs qui crèvent dans leur merde, comme tout le monde.
Certains penchaient, alors j’ai mis des tuteurs : des cure-dents, des pics à brochettes, un morceau de crayon mâchouillé.
Je bricolais la verticalité. L’illusion de la stabilité.
Et eux redressaient la tête.
Ils se prenaient pour des grands.
Et moi aussi.
Qui peut se vanter d’avoir été cultivé dans un bac de glace vide, sous le regard d’une enfant à demi éteinte, arrosé d’un amour pas vraiment clair et soutenu par des bouts de bois sales ?
Pas élevé. Maintenu. Suspendu.
Grandir, c’est ça :
Chercher un soleil qui s’en fout,
Tenir droit dans un bac de plastique,
Et mourir debout comme un con, persuadé que ça avait un sens.
Malgré leur taille d’armoires à glace, y en a pas un pour se distinguer. Une armée de timides. Tu passes en voiture, t’as un mur jaune qui te regarde cramer. À pied, t’es invisible. Les mecs te snobent. Ils vivent pour un astre, pas pour toi. Les tournesols, c’est des groupies de la lumière. Du culte pur. De la soumission chlorophyllée.
Les miens, eux, ont poussé dans un bac de crème glacée à la vanille. Deux litres de vanille morte, vidée par une gosse boulimique un mercredi trop long. 15 cm sur 15. Du plastique blanc. Un tombeau Tupperware pour utopie florale.
J’ai dû le négocier comme un organe au marché noir. Ma mère adorait ces boîtes — pas pour leur poésie — mais parce qu’elles empilaient bien dans le congélo, à côté des restes, des regrets et des trucs qu’on ne mange jamais mais qu’on garde “au cas où”.
Et déjà là, mes tournesols avaient plus de gueule que n’importe quelle rose bourgeoise. Pas parce qu’ils étaient beaux. Mais parce qu’ils s’en foutaient.
Les graines ? Je les ai volées à PouicPouic.
Mon cochon d’Inde.
Sexe indéfini.
Cerveau mou.
Regard flou.
On pensait que c’était un mâle, jusqu’à ce qu’il accouche. Deux bébés, Pomme et Pompon. Ambiance Alien version rongeur.
Le père, Rosie — a fortiori mâle — a célébré l’événement en dévorant la moitié de la portée. Les cochons d’Inde sont de parfaits sociopathes. Chez eux, la famille, c’est de la viande en attente.
Les mères humaines, plus classe, congèlent direct leurs enfants. En prévision. Pour les jours de disette. L’instinct maternel façon apocalypse.
Le mélange de graines, c’était du vrac bas de gamme. Des trucs pour rongeurs désœuvrés. J’ai reconnu les graines de tournesol à leurs rayures de prisonnières.
Elles servent aussi d’apéro dans les fêtes où plus personne ne parle à personne.
Mais moi, j’ai voulu les planter.
Pas par amour du jardinage.
Le jardinage me répugne. La terre, c’est sale. Ça grouille. Ça pue le cadavre en devenir.
J’ai planté une dizaine de graines. Sans logique. À l’endroit, à l’envers, de travers. Parce qu’il n’y a que l’humain pour croire qu’il y a un bon sens aux choses. Spoiler : il n’y en a pas.
Ils ont tous poussé. Bien sûr. La vie est comme ça. Persistante. Obscène. Capable de fleurir dans un bac Lidl avec de l’eau du robinet et l’indifférence d’une gamine lunatique.
Ils étaient minuscules. La taille de mon poing. Des mini-satellites cramés. Mais debout.
L’un d’eux est mort. Paix à sa tige. Il a eu raison de pas insister.
Les autres ont survécu. Mieux : ils ont fleuri. En Bretagne. Là où les fleurs en général font dépression.
Ils tournaient vers le soleil, évidemment. Comme les autres. Le réflexe con.
Mais moi, j’étais plus grande qu’eux. Je les regardais d’en haut. Petite déesse cynique, avec mon arrosoir comme sceptre.
Ils avaient l’air heureux. C’est bien ça le pire. Ils ne savaient pas.
Je les arrosais avec ce que j’avais : un fond d’amour frelaté, un peu de rage diluée, et beaucoup d’ennui.
Ils ont tenu un mois, version bretonne de l’éternité.
Je les ai pas cueillis. À quoi bon.
Dans un vase, ils seraient morts plus proprement. Je préfère les trucs qui crèvent dans leur merde, comme tout le monde.
Certains penchaient, alors j’ai mis des tuteurs : des cure-dents, des pics à brochettes, un morceau de crayon mâchouillé.
Je bricolais la verticalité. L’illusion de la stabilité.
Et eux redressaient la tête.
Ils se prenaient pour des grands.
Et moi aussi.
Qui peut se vanter d’avoir été cultivé dans un bac de glace vide, sous le regard d’une enfant à demi éteinte, arrosé d’un amour pas vraiment clair et soutenu par des bouts de bois sales ?
Pas élevé. Maintenu. Suspendu.
Grandir, c’est ça :
Chercher un soleil qui s’en fout,
Tenir droit dans un bac de plastique,
Et mourir debout comme un con, persuadé que ça avait un sens.