Le linge sale

Le 03/01/2026
-
par Laetitia Giudicelli
-
Thèmes / Polémique / Histoire
Cette œuvre magistrale plonge le lecteur dans l’âpreté d’un village rongé par le froid, la misère et la suspicion, où chaque phrase ciselée dépeint avec une précision saisissante la rudesse du quotidien et les tensions sociales. L’auteur tisse une fresque d’une intensité rare, où les descriptions crues du lavoir, des mains gelées et des marmites fumantes s’entrelacent à une montée dramatique implacable, culminant dans un dénouement tragique d’une puissance glaçante. La veuve, figure énigmatique et magnétique, incarne une altérité fascinante qui catalyse les peurs et superstitions, transformant le récit en une parabole universelle sur l’exclusion. La langue, à la fois brute et poétique, capture l’âme d’une communauté à la dérive, faisant de chaque mot une pierre taillée dans l’édifice d’une narration captivante. Ce texte, par sa densité émotionnelle et sa maîtrise stylistique, s’impose comme une pépite littéraire qui hante longtemps après la lecture.
Le linge sale

Nous les femmes, nous avons froid dès la sortie du lit et pour toute la journée. Les hommes sont déjà dehors. L’eau a gelé dans les brocs. Nous actionnons la pierre à briquet avec des doigts gourds. Les marmites mettent longtemps à chauffer, sous les crémaillères.

C’est jour de lavoir. Nous nous mettons à deux pour tordre un drap, remonter une brouette de linge mouillé ; nous relayons le bras d’une voisine fatiguée de frapper. Pas besoin de s’aimer pour s’entraider. Nous nous rendons service, sans oublier le service qu’on rend, et à qui. La Patronne n’envoie plus sa petite bonne faire le travail à sa place, et pour cause. Nous faisons semblant de la croire quand elle dit que son homme a trouvé du travail en ville. Nous lui laissons encore sa place habituelle, à l’arrivée d’eau. Elle n’a jamais été patronne de rien, mais dans sa période de vaches grasses, elle mangeait de la viande une fois par quinzaine. Aujourd’hui, elle lorgne dans la marmite des autres pour une assiette de soupe. On a encore vu sa nièce la veille au soir sur la digue avec le fils de l’éclusier. Nous surveillons son ventre.

La veuve arrive alors que nous avons fini, avec son panier de trois fripes, son battoir usé, son bout de savon noir. Elle ne regarde personne. Elle s’installe à l’autre bout du lavoir. L’eau sale lui suffit. On l’appelle la veuve, en marquant une pause avant le v, parce que c’est elle qui le dit, qu’elle est veuve. Elle n’est pas en noir. Son unique robe, c’est du gris qui a dû être blanc, à une époque. Ce qu’elle mange, on ne sait pas. On ne sait même pas où elle va cuire son pain. Pas au communal, en tous cas. Est-ce qu’elle se nourrit, même ? Elle est maigre comme nos rats, mais il y a du feu dans ses yeux, et quand elle tient le battoir, elle ne fait pas semblant. Elle occupe la maison en plein milieu du village. Les anciens occupants étaient des gens irréprochables. Quand le mari est mort l’hiver dernier, la femme n’a pas traîné longtemps avant de le suivre. La veuve est arrivée au printemps. Dans le potager bien ordonné, les légumes ont été remplacés par des plantes qu’on ne connaît pas chez nous.

Nous avons bien essayé de savoir d’où elle venait, comment était mort son mari, quel métier il faisait. Mais deux trois mots marmonnés en guise de réponse n’ont jamais fait une conversation, alors nous avons renoncé. On veut bien faire une place aux étrangers, mais on attend un minimum d’efforts de leur part. Les veuves de pêcheurs, chez nous, portent le deuil jusqu’à la mort. On les respecte. Mais cette femme grise, qu’est-ce qu’elle est, au juste ?

On a vu quelquefois la femme du pasteur entrer chez la veuve avec son chapeau, son châle, ses gants et ses bottines. Dans les maisons, on regardait les pendules et les paris commençaient. Combien de temps elle allait tenir à l’intérieur ? Quelques minutes après, on la voyait repasser la porte dans l’autre sens comme quelqu’un qu’une bourrasque sur la digue aurait bousculé. Elle manquait de trébucher puis se redressait sur ses chevilles, époussetait ses jupes, et reprenait son pas digne. Au presbytère, quand on se risquait à l’interroger, elle répondait avec sa voix d’agnelle prête au sacrifice : « Il n’y a pas de créature perdue aux yeux du Seigneur. » Il fallait se contenter de ça.

« Le pasteur va prendre l’affaire en charge. C’est sa mission de ramener à l’enclos la brebis égarée. Et une preuve de la confiance que Dieu place en son ministre » ajoutait-elle en versant le thé. Nous hochions la tête en nous demandant si la mission du pasteur n’allait pas lui valoir un coup de pied au derrière. Personne n’a jamais rien su de ce qui s’était dit entre lui et la veuve. Mais au sermon du dimanche suivant, il a été question du Malin, plus que d’habitude.

Elle serait à la sortie du village, la veuve qui ne va pas à l’office, on trouverait moins à redire. Mais arriver d'on ne sait où, prendre la maison vide sur la place, sans rien demander à personne, et prétendre vivre dans son coin, de quoi ça a l’air ? Le notaire en ville dit qu’elle est en règle, mais ça ne prouve rien. La Patronne a vu un chat dans son jardin. Il n’y a jamais eu de chat au village. Comme si on avait de quoi nourrir ce genre de bêtes. Et la fumée noirâtre qui sort de sa cheminée ? Qu’est-ce qu’elle peut bien faire bouillir, et avec quoi ? Le bois, elle l’aurait pris où ? Si on l’avait vue revenir des communaux avec des fagots, ça se saurait.



Ce mois-ci, la nièce de la Patronne a élargi sa robe à la taille. Elle continue à porter bien droite son baquet au lavoir, mais elle marche plus lentement, et elle s'essouffle vite. D'ailleurs, nous savons toutes comment a fini la mère. La Patronne peut encore garder une place à l’entrée du lavoir, mais la nièce doit se contenter du bas bout, vers l’évacuation. Il y a des femmes plus méritantes, pour avoir droit à l’eau claire.

Désormais, il faut casser la glace pour tremper le linge. L’onglée raidit le bout de nos doigts. Le savon nous échappe des mains. Nous apportons des bouilloires remplies de thé. Le plaisir qu’il y a à poser nos mains dessus, ce ne sont pas les jolies dames roses à l’abri dans leur intérieur qui peuvent le comprendre. La veuve est venue avec sa chaufferette. Sans rien dire, elle l’a posée au milieu de nous avant d’aller s’accroupir de l'autre côté, à même la pierre. Nous sentions encore la braise brûler rouge à travers le crible quand les nôtres étaient éteintes depuis longtemps. Ça n’est pas naturel. La veuve n’a pas bougé de sa place, frottant, trempant, battant dans sa maigre robe comme en plein soleil, le bout des doigts bien rose. A se demander quel feu la brûle, à l’intérieur. A côté d’elle, la nièce avait l’air de quelqu’un qui a peur de prendre un coup. Nous les avons quand même vues échanger des regards, et même quelques mots. Voilà bien du neuf ! Il ne manquait plus que ça.

En mer, les hommes sont à la peine. Ils nous reviennent le dos cassé, les mains en sang. Il ne faut pas nous aviser de nous plaindre à eux des soucis domestiques. Les filets vides les rendent irascibles et violents. A leur retour, les enfants se cachent. Même les animaux à l’étable s’arrêtent de respirer. Un après-midi, une tempête achève de ruiner les barques déjà plusieurs fois colmatées. Aucune sortie en mer n’est plus envisageable avant des semaines.

Le dimanche, le pasteur fait tonner les mots de fautes et de châtiments. Il parle d’union des purs pour détruire les fruits du vice. Toutes, nous nous penchons vers nos maris. Le pasteur reprend la parole quand nos murmures cessent. La Patronne quitte l'église la première, en soutenant sa nièce. Le jour-même, les hommes se rassemblent au port, sous le hangar.

Nous, nous surveillons la maison de la Patronne. Ni lumière, ni fumée. A la nuit, elle et sa nièce sortent sans lanterne et se dirigent vers la place. Elles entrent chez la veuve dont l’ombre sort peu après, disparaît quelques minutes derrière la maison avec un petit panier, avant de se glisser à nouveau à l’intérieur. Nous voyons alors les flammes du foyer redoubler d'ardeur. Pendant plusieurs heures, rien d'autre ne bouge chez elle. La fumée qui sort de la cheminée a une odeur amère. Quand les deux parentes ressortent, avant le jour, elles trouvent le village assemblé sur la place. Aucun mot n’est prononcé de leur part, aucune sentence de la nôtre. Elles sont conduites à la sortie du village, avec les seuls effets qu’elles portent sur elles. La veuve est saisie, amenée au port sans résistance, poussée dans une barque. Nous sommes quatre femmes à y monter, avec deux hommes pour ramer. Au bout de la digue, nous la jetons dans l’eau glacée. Nous nous rasseyons et attendons dans le silence le jugement de Dieu. Un très long temps, le soleil rasant nous montre son corps comme suspendu à la surface de l’eau, sa robe et ses jupons relevés en cloche autour d’elle. Sur la mer plate, c’est un bouchon en forme de fleur, agité par le flux. Quand il ne fait plus de doute que l’eau ne veut pas d’elle, nous faisons signe aux hommes d’approcher la barque. Nous nous saisissons des rames et la frappons tour à tour sur le crâne pour la faire disparaître.

Quand notre mission s’achève, dans le silence de l’aurore, nos bras pendent à nos flancs, comme des corps étrangers. C’est jour de lavoir, mais le battoir attendra.