RENCONTRE AU PÈRE-LACHAISE
Les fesses installées sur une dalle funéraire délabrée dont l’inscription du trépassé, avec le temps, disparaissait, je griffonnais sur un calepin une nouvelle littéraire qui concernait les vampires. Face au monument de la princesse Demidoff sur le chemin des Dragons, je notais mes impressions et mes connexions avec les suceurs de sang, je divaguais sur mes pages. Soudain, j’entendis des pas sur le sentier, je redressais la tête et je la vis.
Elle se dirigeait vers le lieu où je me tenais. Jeune et ravissante, elle s’approchait, craintive. Ses cuisses fuselées et galbées attiraient mon attention. Ses seins ballottaient sous un maillot arachnéen, transparent. Le dessin de ses mamelons épousait le tissu. Visiblement, elle ignorait le port du soutien-gorge.
Je délaissais mes textes pour la dévisager. Cupidon bousculait ma journée, mes habitudes. De son arc, sa flèche visait mon palpitant. À cet instant-là, je n’imaginais pas le déroulement et les déboires qui en résulteraient. La beauté reste éphémère et dissimule le superficiel, voire la cruauté.
Elle s’immobilisa devant moi, aguichant mon émoi, me demanda :
— Je cherche Gérard de Nerval.
Sa voix douce chuchotait les mots comme une mélodie. Les termes sortaient de sa gorge sans que cette dernière remue véritablement. Ses mirettes me fascinaient, m’affriolaient. Son élégance évanescente enrobait l’espace. Dans un état second, je me sentais planer. À la fois flatté et inquiet, j’attendais la suite.
Je connaissais Nerval, Gérard Labrunie de son patronyme réel. Surpris par sa demande, je restais dubitatif. Avec un plan, elle situerait sans coup férir l’endroit où il dormait, toute seule. Des visiteurs se seraient empressés de la renseigner. Non ! elle venait à dessein me voir, dans mon coin, elle m’avait choisi. Comment m’avait-elle déniché ? Pourquoi avoir jeté son dévolu sur ma personne ?
— Il est mort, répondis-je bêtement trop occupé à détailler ses attributs.
Elle rigola. Le son de son rire cristallin m’envoutait. De son anatomie se dégageait une aura, un magnétisme qui me subjuguait. Je m’attardais sur ses cuisses bronzées. Un désir profond de les caresser me démangeait. Mes mains s’affolaient et mon sexe commençait à s’exciter d’autant plus que sa mini-jupe laissait deviner une prolongation gourmande aux promesses d’un mets savoureux. Mon palais se pâmait à l’idée de goûter le trésor inaccessible. Une envie subite d’abricot emplit ma bouche assoiffée. Je visualisais le fruit, cette drupe à la chair fraîche et juteuse, aux bords ourlés. Je me transformais en papillon enivré par le nectar offert. Mes globes oculaires vacillaient dans leurs orbites sur une vision de blé mordoré, mûr. Je me muais en moissonneur et m’envolais vers des fantasmes érotiques alors que j’écrivais une histoire ésotérique. Elle me tourmentait et déclenchait des songes merveilleux.
Elle se plaça face à moi sur une dalle mortuaire. Nos jambes s’avoisinaient. Elle releva les siennes et posa ses pieds sur le bord de la tombe. Dans cette position, son vêtement ne cachait plus rien. Elle exhibait sa culotte. J’entrevoyais la gibbosité de son mont de Vénus et la touffe de poils qui protégeait son intimité. L’effervescence me gagnait.
Recouvrant mes esprits, je suggérais :
— Je sais où se situe sa sépulture. Je peux vous y conduire.
En souriant, elle me susurra :
— Avec grand plaisir.
— Mais pourquoi cet écrivain ?
Elle me répliqua en gloussant que ce secret lui appartenait.
Devant ma surprise et mon interrogation, elle consentit une explication :
— Gérard et moi nous conversons de loin souvent comme deux amis de longue date. Je tire un trait sur Montmartre et mon époux pour rencontrer mon bien-aimé. J’ignore où il repose.
Sa gaieté espiègle m’envoutait. Elle montrait une dentition merveilleuse, éclatante, de la blancheur d’un albâtre. De son physique émanait une présence charnelle, un rayonnement. Je ramassais promptement mon carnet et mon stylo et me levais. Ce faisant, je frôlais son buste. Une chaleur m’envahit. Elle m’irradiait. Je lui dis :
— Partons, nous suivrons des sentiers buissonniers pour le retrouver.
Je demeurais perplexe devant les propos sibyllins sur ces liaisons avec Nerval. Que voulait-elle signifier quand elle devisait d’amis de longue date ? Intrigué par ses paroles, je l’observais de plus près. Son visage me parlait, m’évoquait une connaissance, peut-être une photo aperçue dans une revue, un livre. Elle paraissait posséder toute sa raison. Mariée, elle abandonnait sa moitié pour un défunt, mon embarras grandissait. La trentaine à peine, elle fuyait son compagnon pour un auteur décédé depuis tant d’années. Drôle de liaison amoureuse, pensais-je. Après tout, que m’importait sa démarche, elle me charmait.
— J’osais lui solliciter son petit nom.
— Je m’appelle Jenny.
Joli, rare, je subodorais une origine anglaise. Elle m’affirma de sa naissance à Boulogne-sur-Mer. L’Angleterre s’étendait à quelques encablures des cotes françaises. Je pressentais un cousinage.
En cette fin de juin, la météo clémente m’enchantait ainsi que les oiseaux qui gazouillaient dans la joie leurs retrouvailles des beaux jours. Nous quittâmes l’allée des Dragons si chère à mes compères d’écritures : les vampires, pour déambuler sur des itinéraires peu fréquentés. Nous marchions parmi les passages où la nature récupérait ses droits sur l’ossuaire. Les tombes, parfois en décrépitude, abandonnées depuis longtemps s’effondraient dans le sous-sol. La pierre se fendait au gel et cassait. Seul le vrai marbre défiait les siècles.
Devant la statue grandeur nature d’une femme en carrare blanc, je m’arrêtais et caressais de mes doigts la dame sur son soubassement posé à terre. En face de la sculpture, je décidais d’une halte. J’enrobais de mon observation l’œuvre burinée dans la roche.
— Cette figure représente Violaine Vanoyeke, une archéologue dont la date de sa disparition n’était pas inscrite sur l’ici gît pour la raison qu’elle vivait toujours.
Elle se taisait puis continua d’avancer. J’admirais son postérieur qui se déhanchait sur les pavés disjoints. Un vent malicieux soulevait la mini-jupe. Mes yeux encore imprégnés de la vision lorsqu’elle s’était assise se décillaient. Je contemplais les deux demi-lunes fermes et rebondies qui brinquebalaient et me mettaient en trouble. Ses pieds semblaient voler, effleurer le sol. Soudain, elle stoppa près d’un édifice qui surplombait le site. Je butais contre elle. Une intense chaleur me submergea. Elle se tourna. Sa poitrine toucha mon torse. Elle se lova sur moi. Ses seins palpitaient au rythme de mes battements cardiaques. Son bas ventre se colla sur le mien. Mon membre en agitation enfla. Elle se frotta provocante. Ses lèvres sensuelles se soudèrent aux miennes en un long baiser. Je m’exaltais.
— Dénichons un secteur tranquille, murmurais-je à son oreille.
Dans un affaissement du relief à l’abri des indiscrets, caché par des monuments en effondrement, nous arrachâmes nos habits. À bouche que veux-tu, je consommais son académie dans l’ardeur de sa passion et de la mienne. Ma langue, après avoir titillé les tétons en érections autour de leurs aréoles violettes, s’orienta vers son ventre et sa toison fournie. Elle descendit vers l’amphore de son bassin. Ma bouche s’abreuva dans la fissure de sa source. Je pénétrais l’âtre de sa cheminée incandescente. J’enfonçais, mon membre, à l’intérieur du conduit ouaté et chaud. Nos deux corps s’unissaient sous les piaillements des oiseaux perchés sur les branches des érables et marronniers. Ils nous accompagnaient dans nos déduits. Nous ondulions au rythme de la houle qui nous berçait. L’acte d’amour cadençait sur la sépulture moussue sur laquelle nous battions la mesure de notre partie de jambes en l’air.
Lorsque repus et rhabillés, nous poursuivîmes notre trajet. Le sentier des chèvres, où nous forniquâmes, offrait un parcours dans un creux entouré de buissons touffus, épineux, d’orpins jaunes et de fougères. Toutes ces plantes et herbes poussaient dans les anfractuosités des pierres. Nous remontâmes l’avenue transversale pour prendre le chemin nommé : la cave. Bras dessus, bras dessous, nous gagnâmes notre destination.
Face à la dernière demeure de Nerval, protégée par un hêtre, Jenny me considéra et de son air pétillant m’annonça :
— Notre route se sépare maintenant. Je m’appelle Jenny Colon. Je suis décédé en 1842 à trente-quatre ans et je rejoins Nerval afin que nous dormions ensemble pour l’éternité. Avec mon précédent mari, flûtiste, au cimetière de Montmartre, je m’ennuyais de mon premier amant.
L’expression ironique et cruelle que je lisais sur son visage me fit comprendre que dès le début elle se moquait, se jouait de ma personne.
À cet instant, elle se métamorphosa. Les modifications qui s’opéraient me stupéfièrent. La grâce qui tout à l’heure m’ensorcela se rabougrit. La peau se parchemina, son dos se vouta. La figure ridée de vieille courtisane m’apeura. Les dents se transformèrent en chicots jaunis et cariés. Les magnifiques gambettes devinrent variqueuses, arquées. D’une main fripée, elle palpa la pierre tombale de son soupirant. Celle-ci s’ouvrit. Elle se glissa à l’intérieur, se changea en squelette et se coucha contre un tas d’ossements. Puis la plaque se referma dans un claquement lugubre. Je demeurais silencieux. Mon corps flageolait. Je tremblais. Je comprenais brusquement. Elle arrivait du cimetière de Montmartre dans lequel elle résidait, pour se rapprocher de son galant. J’avais forniqué avec Jenny Colon dont Nerval tomba éperdument amoureux. Il décrivit cette aventure dans un récit passé à la postérité : Aurélia. Tout s’éclairait dans ma tête. Par-delà la mort, ces deux-là se réunissaient. À l’époque, comédienne et chanteuse lyrique, elle défraya la chronique mondaine de ses fredaines.
Je venais de sacrifier à Vénus avec une créature âgée de deux cents ans. Sa transformation en jeune fille dans le but de me séduire et de l’emmener auprès de son céladon était préméditée. Elle jeta son dévolu sur moi uniquement pour assouvir son fantasme. Elle se servit de ses charmes pour me faire mordre à l’appât de ses appas. Ce démon femelle m’avait serré dans ses griffes afin de s’octroyer du bon temps. J’avais cru au père Noël. Confus, désappointé par cette manœuvre obscure et déloyale, ma colère grondait avec le sentiment d’une machination, car ces relations contre nature avec une morte, un succube, suscitaient un fort rejet. La nausée remontait de mon estomac. Ce terme désigne une démone, mais étrangement, il se décline au genre masculin. Cette entité recherche l’homme pour s’approprier son énergie : une diablerie venue de la profondeur des temps et qui perdure. Elle utilise le subterfuge et l’intrigue afin d’obtenir d’une proie choisie un rapport sexuel. Victime collatérale de cette engeance, je mesurais et m’inquiétais de la suite. Car, au fond de mon âme et malgré la haine qui montait, je savais que si elle revenait me voir, je répondrais par l’affirmative à ses demandes. L’espoir des délices et de sa chair me rendait drogué. Je me laisserais dominer par cette créature, persuadé qu’elle chercherait de nouvelles aventures auprès d’autres promeneurs. Je fuyais Nerval à jamais. Je le rayais de ma mémoire. Je vouais le poète et sa dulcinée aux gémonies. Tout mon être frémissait de dégout, d’effroi, de honte. J’inspectais la droite, la gauche, aucun piéton. Je respirais. Je regagnais dare-dare mes vampires. En revoyant la statue de l’égyptologue, je découvrais un sourire ironique sur sa face. Je ne sombrerais pas une seconde fois dans les griffes d’une vamp. Passe encore pour une dame du temps jadis, mais une momie égyptienne et ses bandelettes !
Dans le ciel, les corneilles s’en donnaient à cœur joie et criaient face à mon désarroi.
Les fesses installées sur une dalle funéraire délabrée dont l’inscription du trépassé, avec le temps, disparaissait, je griffonnais sur un calepin une nouvelle littéraire qui concernait les vampires. Face au monument de la princesse Demidoff sur le chemin des Dragons, je notais mes impressions et mes connexions avec les suceurs de sang, je divaguais sur mes pages. Soudain, j’entendis des pas sur le sentier, je redressais la tête et je la vis.
Elle se dirigeait vers le lieu où je me tenais. Jeune et ravissante, elle s’approchait, craintive. Ses cuisses fuselées et galbées attiraient mon attention. Ses seins ballottaient sous un maillot arachnéen, transparent. Le dessin de ses mamelons épousait le tissu. Visiblement, elle ignorait le port du soutien-gorge.
Je délaissais mes textes pour la dévisager. Cupidon bousculait ma journée, mes habitudes. De son arc, sa flèche visait mon palpitant. À cet instant-là, je n’imaginais pas le déroulement et les déboires qui en résulteraient. La beauté reste éphémère et dissimule le superficiel, voire la cruauté.
Elle s’immobilisa devant moi, aguichant mon émoi, me demanda :
— Je cherche Gérard de Nerval.
Sa voix douce chuchotait les mots comme une mélodie. Les termes sortaient de sa gorge sans que cette dernière remue véritablement. Ses mirettes me fascinaient, m’affriolaient. Son élégance évanescente enrobait l’espace. Dans un état second, je me sentais planer. À la fois flatté et inquiet, j’attendais la suite.
Je connaissais Nerval, Gérard Labrunie de son patronyme réel. Surpris par sa demande, je restais dubitatif. Avec un plan, elle situerait sans coup férir l’endroit où il dormait, toute seule. Des visiteurs se seraient empressés de la renseigner. Non ! elle venait à dessein me voir, dans mon coin, elle m’avait choisi. Comment m’avait-elle déniché ? Pourquoi avoir jeté son dévolu sur ma personne ?
— Il est mort, répondis-je bêtement trop occupé à détailler ses attributs.
Elle rigola. Le son de son rire cristallin m’envoutait. De son anatomie se dégageait une aura, un magnétisme qui me subjuguait. Je m’attardais sur ses cuisses bronzées. Un désir profond de les caresser me démangeait. Mes mains s’affolaient et mon sexe commençait à s’exciter d’autant plus que sa mini-jupe laissait deviner une prolongation gourmande aux promesses d’un mets savoureux. Mon palais se pâmait à l’idée de goûter le trésor inaccessible. Une envie subite d’abricot emplit ma bouche assoiffée. Je visualisais le fruit, cette drupe à la chair fraîche et juteuse, aux bords ourlés. Je me transformais en papillon enivré par le nectar offert. Mes globes oculaires vacillaient dans leurs orbites sur une vision de blé mordoré, mûr. Je me muais en moissonneur et m’envolais vers des fantasmes érotiques alors que j’écrivais une histoire ésotérique. Elle me tourmentait et déclenchait des songes merveilleux.
Elle se plaça face à moi sur une dalle mortuaire. Nos jambes s’avoisinaient. Elle releva les siennes et posa ses pieds sur le bord de la tombe. Dans cette position, son vêtement ne cachait plus rien. Elle exhibait sa culotte. J’entrevoyais la gibbosité de son mont de Vénus et la touffe de poils qui protégeait son intimité. L’effervescence me gagnait.
Recouvrant mes esprits, je suggérais :
— Je sais où se situe sa sépulture. Je peux vous y conduire.
En souriant, elle me susurra :
— Avec grand plaisir.
— Mais pourquoi cet écrivain ?
Elle me répliqua en gloussant que ce secret lui appartenait.
Devant ma surprise et mon interrogation, elle consentit une explication :
— Gérard et moi nous conversons de loin souvent comme deux amis de longue date. Je tire un trait sur Montmartre et mon époux pour rencontrer mon bien-aimé. J’ignore où il repose.
Sa gaieté espiègle m’envoutait. Elle montrait une dentition merveilleuse, éclatante, de la blancheur d’un albâtre. De son physique émanait une présence charnelle, un rayonnement. Je ramassais promptement mon carnet et mon stylo et me levais. Ce faisant, je frôlais son buste. Une chaleur m’envahit. Elle m’irradiait. Je lui dis :
— Partons, nous suivrons des sentiers buissonniers pour le retrouver.
Je demeurais perplexe devant les propos sibyllins sur ces liaisons avec Nerval. Que voulait-elle signifier quand elle devisait d’amis de longue date ? Intrigué par ses paroles, je l’observais de plus près. Son visage me parlait, m’évoquait une connaissance, peut-être une photo aperçue dans une revue, un livre. Elle paraissait posséder toute sa raison. Mariée, elle abandonnait sa moitié pour un défunt, mon embarras grandissait. La trentaine à peine, elle fuyait son compagnon pour un auteur décédé depuis tant d’années. Drôle de liaison amoureuse, pensais-je. Après tout, que m’importait sa démarche, elle me charmait.
— J’osais lui solliciter son petit nom.
— Je m’appelle Jenny.
Joli, rare, je subodorais une origine anglaise. Elle m’affirma de sa naissance à Boulogne-sur-Mer. L’Angleterre s’étendait à quelques encablures des cotes françaises. Je pressentais un cousinage.
En cette fin de juin, la météo clémente m’enchantait ainsi que les oiseaux qui gazouillaient dans la joie leurs retrouvailles des beaux jours. Nous quittâmes l’allée des Dragons si chère à mes compères d’écritures : les vampires, pour déambuler sur des itinéraires peu fréquentés. Nous marchions parmi les passages où la nature récupérait ses droits sur l’ossuaire. Les tombes, parfois en décrépitude, abandonnées depuis longtemps s’effondraient dans le sous-sol. La pierre se fendait au gel et cassait. Seul le vrai marbre défiait les siècles.
Devant la statue grandeur nature d’une femme en carrare blanc, je m’arrêtais et caressais de mes doigts la dame sur son soubassement posé à terre. En face de la sculpture, je décidais d’une halte. J’enrobais de mon observation l’œuvre burinée dans la roche.
— Cette figure représente Violaine Vanoyeke, une archéologue dont la date de sa disparition n’était pas inscrite sur l’ici gît pour la raison qu’elle vivait toujours.
Elle se taisait puis continua d’avancer. J’admirais son postérieur qui se déhanchait sur les pavés disjoints. Un vent malicieux soulevait la mini-jupe. Mes yeux encore imprégnés de la vision lorsqu’elle s’était assise se décillaient. Je contemplais les deux demi-lunes fermes et rebondies qui brinquebalaient et me mettaient en trouble. Ses pieds semblaient voler, effleurer le sol. Soudain, elle stoppa près d’un édifice qui surplombait le site. Je butais contre elle. Une intense chaleur me submergea. Elle se tourna. Sa poitrine toucha mon torse. Elle se lova sur moi. Ses seins palpitaient au rythme de mes battements cardiaques. Son bas ventre se colla sur le mien. Mon membre en agitation enfla. Elle se frotta provocante. Ses lèvres sensuelles se soudèrent aux miennes en un long baiser. Je m’exaltais.
— Dénichons un secteur tranquille, murmurais-je à son oreille.
Dans un affaissement du relief à l’abri des indiscrets, caché par des monuments en effondrement, nous arrachâmes nos habits. À bouche que veux-tu, je consommais son académie dans l’ardeur de sa passion et de la mienne. Ma langue, après avoir titillé les tétons en érections autour de leurs aréoles violettes, s’orienta vers son ventre et sa toison fournie. Elle descendit vers l’amphore de son bassin. Ma bouche s’abreuva dans la fissure de sa source. Je pénétrais l’âtre de sa cheminée incandescente. J’enfonçais, mon membre, à l’intérieur du conduit ouaté et chaud. Nos deux corps s’unissaient sous les piaillements des oiseaux perchés sur les branches des érables et marronniers. Ils nous accompagnaient dans nos déduits. Nous ondulions au rythme de la houle qui nous berçait. L’acte d’amour cadençait sur la sépulture moussue sur laquelle nous battions la mesure de notre partie de jambes en l’air.
Lorsque repus et rhabillés, nous poursuivîmes notre trajet. Le sentier des chèvres, où nous forniquâmes, offrait un parcours dans un creux entouré de buissons touffus, épineux, d’orpins jaunes et de fougères. Toutes ces plantes et herbes poussaient dans les anfractuosités des pierres. Nous remontâmes l’avenue transversale pour prendre le chemin nommé : la cave. Bras dessus, bras dessous, nous gagnâmes notre destination.
Face à la dernière demeure de Nerval, protégée par un hêtre, Jenny me considéra et de son air pétillant m’annonça :
— Notre route se sépare maintenant. Je m’appelle Jenny Colon. Je suis décédé en 1842 à trente-quatre ans et je rejoins Nerval afin que nous dormions ensemble pour l’éternité. Avec mon précédent mari, flûtiste, au cimetière de Montmartre, je m’ennuyais de mon premier amant.
L’expression ironique et cruelle que je lisais sur son visage me fit comprendre que dès le début elle se moquait, se jouait de ma personne.
À cet instant, elle se métamorphosa. Les modifications qui s’opéraient me stupéfièrent. La grâce qui tout à l’heure m’ensorcela se rabougrit. La peau se parchemina, son dos se vouta. La figure ridée de vieille courtisane m’apeura. Les dents se transformèrent en chicots jaunis et cariés. Les magnifiques gambettes devinrent variqueuses, arquées. D’une main fripée, elle palpa la pierre tombale de son soupirant. Celle-ci s’ouvrit. Elle se glissa à l’intérieur, se changea en squelette et se coucha contre un tas d’ossements. Puis la plaque se referma dans un claquement lugubre. Je demeurais silencieux. Mon corps flageolait. Je tremblais. Je comprenais brusquement. Elle arrivait du cimetière de Montmartre dans lequel elle résidait, pour se rapprocher de son galant. J’avais forniqué avec Jenny Colon dont Nerval tomba éperdument amoureux. Il décrivit cette aventure dans un récit passé à la postérité : Aurélia. Tout s’éclairait dans ma tête. Par-delà la mort, ces deux-là se réunissaient. À l’époque, comédienne et chanteuse lyrique, elle défraya la chronique mondaine de ses fredaines.
Je venais de sacrifier à Vénus avec une créature âgée de deux cents ans. Sa transformation en jeune fille dans le but de me séduire et de l’emmener auprès de son céladon était préméditée. Elle jeta son dévolu sur moi uniquement pour assouvir son fantasme. Elle se servit de ses charmes pour me faire mordre à l’appât de ses appas. Ce démon femelle m’avait serré dans ses griffes afin de s’octroyer du bon temps. J’avais cru au père Noël. Confus, désappointé par cette manœuvre obscure et déloyale, ma colère grondait avec le sentiment d’une machination, car ces relations contre nature avec une morte, un succube, suscitaient un fort rejet. La nausée remontait de mon estomac. Ce terme désigne une démone, mais étrangement, il se décline au genre masculin. Cette entité recherche l’homme pour s’approprier son énergie : une diablerie venue de la profondeur des temps et qui perdure. Elle utilise le subterfuge et l’intrigue afin d’obtenir d’une proie choisie un rapport sexuel. Victime collatérale de cette engeance, je mesurais et m’inquiétais de la suite. Car, au fond de mon âme et malgré la haine qui montait, je savais que si elle revenait me voir, je répondrais par l’affirmative à ses demandes. L’espoir des délices et de sa chair me rendait drogué. Je me laisserais dominer par cette créature, persuadé qu’elle chercherait de nouvelles aventures auprès d’autres promeneurs. Je fuyais Nerval à jamais. Je le rayais de ma mémoire. Je vouais le poète et sa dulcinée aux gémonies. Tout mon être frémissait de dégout, d’effroi, de honte. J’inspectais la droite, la gauche, aucun piéton. Je respirais. Je regagnais dare-dare mes vampires. En revoyant la statue de l’égyptologue, je découvrais un sourire ironique sur sa face. Je ne sombrerais pas une seconde fois dans les griffes d’une vamp. Passe encore pour une dame du temps jadis, mais une momie égyptienne et ses bandelettes !
Dans le ciel, les corneilles s’en donnaient à cœur joie et criaient face à mon désarroi.