Yellow Bite Road

Le 15/01/2026
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par HaiKulysse
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Dossiers / Zone parafoutrale
D’une plume fiévreuse et saturée d’images, l’auteur déploie un torrent surréaliste où la révolte idéaliste se dissout dans une boue sensuelle et macabre avec une violence jubilatoire qui rappelle à la fois Céline et Burroughs en pleine transe. Chaque phrase est une grenade dégoupillée : métaphores organiques, érotisme crasseux, humour noir et grotesque s’entremêlent si densément que le lecteur avance asphyxié, fasciné, entre répulsion et rire nerveux. Le rythme haletant, presque hystérique, refuse toute respiration morale ou psychologique ; il n’y a ni personnages à proprement parler ni intrigue linéaire, seulement une descente collective dans la pulsion brute, où la pureté ascétique se retourne en débauche cannibale avec une logique cauchemardesque implacable. Cette écriture du trop-plein, qui crache sang, sperme et poésie putréfiée à chaque ligne, atteint une puissance visionnaire rare, au risque de l’épuisement : on en sort sonné, sale, mais étrangement vivifié. C’est une œuvre qui ne cherche ni à plaire ni à convaincre ; elle viole, elle contamine, et c’est précisément là que réside son génie sauvage.
« I apologize : i have by heart the names of clouds for no good reason, and the waterways of Europe run three wet dimensions through my sleep… »

« Je m'excuse : je connais par cœur les noms des nuages ​​sans raison particulière, et les cours d'eau d'Europe parcourent trois dimensions humides à travers mon sommeil. »

Toute idée de résistance s'était progressivement évanouie ; et pour parler franco la piste qu'ils avaient rejoint avant d'entrebâiller la porte du Magic Bus, ils la jaugeaient d'un mauvais œil, boitillant dans les ordures et les gravats...
Ils fuyaient la société de consommation, étaient tous vierges, hommes et femmes confondus et les non-dits de cette secte étant en instance de polluer l'équilibre fragile de leur motivation du début.
Quand, enfin, ils parvinrent péniblement à une intersection, l'un d'eux ne fut pas surpris de voir la lueur à quelques pâtés de maison. Il fit un pas dans cette direction, s'attendant à la voir disparaître. Mais cette fois-ci, elle ne disparut pas. Elle semblait les attendre. En s'approchant des murs de ces ruines, ils virent un veilleur de nuit débraillé et crasseux, décharné, larmoyant, un peu ratatiné, au mieux semi-tumescent, vêtu seulement d'une vieille chemise sale et de chaussettes trouées au talon.

Pour ces êtres immaculés, ils attribuèrent ses gestes comme moralement obscènes, lorsqu'il mania son phallus comme un gourdin. S'agenouillant dans la neige, ce trépané commençait à bégayer des phrases d'une parodie de films où des actrices se mettaient sur leur trente et un avec leur bustier, leur string en cuir festonné de serpentins. Les guérilleros de l'anti-consumérisme se dépêchèrent de passer leur chemin. Mais en continuant leur quête du van de Supertramp le Vagabond, la lumière qui faiblissait ne leur permettait pas de savoir si c'était seulement le jour qui tombait, ou le mauvais temps qui empirait.

À en juger toutefois par ce soleil d'Alaska, ses rayons se soustrayant bientôt face à une pénombre terrifiante, ils pouvaient malgré tout et en toute logique supputer que la nuit n'allait pas traîner. La nuit. Et ce brutal désir d’examiner d’horribles bubons sur la Toison de Cendrillon.
Leur dogme pontifiant ayant disparu car ce fou en exil, avec son pénis raide comme un tisonnier, avait transcendé leur libido qui était inexistante jusqu'à maintenant. Aussi, après une danse burlesque, il y avait là parmi leur campement une odeur reconnaissable, tenace, un mélange de tabac, de corps mal lavés, d'huile et de cire, de sang menstruel, de moisissure, de sperme s'immisçant partout, de fleurs desséchées.

Vagabondait aussi, entre les arêtes de poisson, les paquets de Davidoff, les cigarillos herpétiques, les tubes de dentifrice vides et les tubes de rouge à lèvres qui avaient fait leur grand retour, un vieux en soin palliatif mais bel et bien d'attaque pour que tous les spectres sortent de l'ombre en cette soirée folle. Il transportait un autre grabataire dans une étrange charrette, ses bottes projetant de la neige sur les possédés endormis qui avaient l'air embaumés tant la mort les guettait après leur orgie éminente...

Le rugissement lugubre du rock martelant, du vent, de la chair claquant contre la chair, ainsi que les imitations guillerettes des plus grands comiques s’étaient télescopés avec les hurlements de cette débauche quelques heures plus tôt.
Mais cette frénésie avait ses limites, et quand les deux infirmes prirent congé, en oubliant leur tabatière en or sur un empilement de bouteilles de butane, un silence mortel endeuilla les lieux. Non pas de ces silences qui initialisent une reddition, en tout cas pas pour l'instant, mais un silence qui fait fleurir les tombes, précède des épidémies comme la diphtérie, et qui refroidit les corps avant même qu'ils soient déjà des macchabées.

Ce fut dans cette conjoncture que Monck, l'un des esthètes de la nature sauvage, après une fièvre carabinée, s'attaqua à grimper jusqu’au sommet d'une montagne affreusement escarpée, couverte de bois et semée d'énormes blocs de pierre. Il savait que là-haut, sur son plus haut plateau, on avait découvert quelques ossements humains, mêlés à un amas de décombres d'un aspect bizarre. Slalomant entre les ronces et les nombreux branchages, dont certains l’avaient blessé, il commençait à comprendre à quel point il s'était fourvoyé : les évocations de ce manuel de rébellion, qu'il avait lu parmi tant d'autres préposés et qui l'avait mené à obéir aveuglément à son gourou, il les trouvait maintenant vides, superflues, et futiles — à présent, elles n'existaient plus dans son esprit, elles étaient effacées.

Car il était davantage préoccupé par la concupiscence, la sensualité de tous ses sens quand il arriva devant un champ insolite de saules qui sécrétaient étrangement des larmes de sang. Des larmes de sang dégoulinant dans des bassines qu'on avait curieusement disposées et placées pour les recueillir ; et au milieu de ces arbrisseaux un céleste cône de voiles vaporeuses s'élevait et sous lequel des brochettes d'étudiantes, en le guidant tout en soulevant les tentures drapant le cône, tapinaient pour quelques roubles...

Comme par un enchantement, il se retrouva ensuite dans un jardin où des paysans à la peau tannée travaillaient sous des cieux qui les incendiaient presque littéralement. Leurs nuages s'étalant maintenant avec l'opiniâtreté d’un désastre à venir.
Il s'approcha de l'une des spectatrices qui s'était figée sur place… et dans ce jardin sensualiste, il remarqua que les fleurs se régénéraient toutes seules, faisaient perdre la tête à tous ceux qui s'en occupaient, gardant à peine une apparence humaine mais plutôt celle d’un bouc humanoïde.
Il flottait également dans l'air une odeur de bois qu'on aurait trop poncé. De visu, ces fleurs ressemblaient simplement à de simples cardons mais leur pistil avait déjà allongé des kilomètres de périple, charrié par des vents capitulant seulement à l'approche des îles, bien plus au large du continent qu'on ne pourrait le penser.

Les déclarations d'amour, quand les visages devenaient simiesques en inhalant les parfums envoûtants de ces fleurs précieuses, ne démontraient pas seulement que les plaidoyers pour la chair ne les décevraient jamais, mais aussi que les apprentis horticulteurs étaient très inspirés, écrivant après leurs libations leur manifeste pour une sexualité libérée. Et avec ça et à la pelle, de futures idées de bacchanales qui pouvaient tout aussi bien gangréner les cerveaux des élites que ceux de la classe moyenne...

Leurs quêtes de Beauté, tout comme leur bible favorite, et leur Kâma-Sûtra démoniaque, tachaient d’inspirer au commun des mortels des désirs incandescents qui constituaient pour le vulgaire le summum de l'érotisme.
Et pour tous ces hommes et ces femmes, perdus dans le désert froid de l'Alaska, et qui jadis braquaient des banques, étant des extrémistes, des anarchistes, ils savaient que leur rédemption ne s'incarnerait que là-bas, au loin près des aurores boréales. Ces phénomènes climatiques blanchissant les profils mystérieux de ces révolutionnaires et de leurs chevaux qu'ils avaient apprêté pour l’apocalypse à venir afin qu'ils reviennent dans la civilisation en triomphant, en pavoisant devant les gens les qualifiant autrefois de sauvages...

Acte 2 :

En plus des trucs qu'achètent les femmes qui regardent la télé toute la journée, il y avait dans la malle deux tableaux d’Edvard Munch, Le cri et L’angoisse, avec des cerceaux et des cordes ainsi qu'une boucle de fer. Cette boucle avait trois dents qui, étant un peu rouillées, tournaient difficilement sur leur axe. Cependant, en la triturant, elle me permit de bloquer l'aiguille de cette montre déformée qui ressemblait à celle de Dali et ainsi on put constater qu'elle se distinguait très nettement des fuseaux horaires classiques.

Le soleil s'était couché. Deux amantes, aussi fugaces que ces deux minutes de pub pour une bière qui ne fignolait pas dans les détails, poudraient à la télé les fesses couvertes d'eczéma de leur nouveau-né. Ce qui confirmait aux observateurs les moins découragés qu’on serait bientôt à l'ère des animateurs avec des bigoudis dans les cheveux... Et qui entretenait l'idée que même les plus solides gaillards seraient à l'avenir inséminés à la place de ces greluches dominant le monde... et le commerce du calvados !

Acte 3 :

Le diable, en proie la nuit à de redoutables crises, s'opiniâtrait à nous faire barboter dans une fosse à purin pour ruminants.
Au coude-à-coude avec d'autres ordures que des gens d'église idolâtraient, il nous habituait ainsi à la préparation de nos messes noires qu'on allait officiellement pour ce grand soir transcender.
En se lançant dans une chorégraphie inattendue afin que le monde découvre qu’il est un théâtre trompeur on subjuguait l'impensable qui lui-même nous subjuguait… et même le diable qui savait que nos sornettes auraient sans doute été qualifiées de délicieusement innocentes, ne pouvait réaliser à quel point nos pillages dans les églises se transformaient en meurtres sordides, à galvauder même la chair de poule.

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Il y avait dans la grange une quantité de meubles d'occasion, berceaux et fauteuils rembourrés qui s'effilochaient mais aussi un tas de vieilles plinthes avoisinant de poussiéreux pousse-pousse où des serpents se nourrissaient de rats crevés...
Là, le pacte avec Satan nous avait fait vivoter au départ dans un brouillard où les effluves du rhum et du pavot nous berçaient sans que l'on se pose de question. Et prenant le relais ensuite, nos larmes de douleur mais aussi de terreur se moquaient de toute dignité puis vint le moment de claironner une fois qu'elles s'étaient muées en grimaces démoniaques.

Un exorciste du village attribuait nos divagations avec Belzébuth aux ondes cérébrales de nos cerveaux lorsque nos périodes de sommeil paradoxal se synchronisaient avec la pleine lune. Et même avec le mouvement des planètes telles que Mars...

On était en train de rentrer après avoir recensé tous les marécages où les prochaines messes noires auraient lieu, et gribouillait ce qu'on serait obligé de démentir une fois la mise en place de nos diverses stratégies quand un subalterne du prêtre nous reconnut sous l'arche de grès ocre qui polarisait pratiquement toutes les artères de la ville.
Ici, l'animation quasi mystique de cette petite cité d'Alaska bouillonnait, mais les murs suintaient de la même odeur que celle des infirmes barrant notre chemin. La clique de l'abbé patrouillant dès l'aurore pour nuire à des gens comme nous en s'octroyant par-dessus le marché le droit de vie ou de mort sur « les hérétiques. »

Acte 4 :

Après un café corsé, dans une sacristie située à côté d'une abside, mon cri aussi strident que désopilant les fit pleurer de rire. Pas comme lorsqu'on entend un truc amusant. Non. Comme lorsqu'on est estomaqué.
Lorsqu'un bruit de bois brisé les interrompit, j'étais en train d'ânonner ce qu'on devait faire pour empailler cet animal nous persécutant depuis que les ombres dépendaient de notre silence... Elles bougeaient seulement pendant nos périodes de sommeil paradoxal, recouvrant par vagues le crépi jaune, les enchevêtrements croulants de nos toits en bâtière aussi. Puis ces âmes drapées dans des fourrures qu'elles avaient volées à des légumes en soin palliatif, avaient, il y a quelques mois, naufragé ici en quête de leurs proies innommables.

Mais pour en revenir à ces gens facétieux qui avaient débarqué dans cette église sans en être invités, ils n'avaient pas chômé pour altérer la perception du temps et de l'espace, obéissant à un grand ordre cosmique. Et la lumière matinale qui entrait à flots par la fenêtre augurait pour eux un jour à boire de la vodka dès potron-minet... d'ailleurs je venais de voir à l'instant l'un d'eux, ivre, fendre en rugissant la tête de l'abbé Tugga.

Depuis trop longtemps j'avais pris la vie comme elle vient et n'avais jamais douté de la réalité.
Jusqu'à ce matin. Et pas qu'un peu.
Et il y avait quelque chose d'écœurant qui avait fait tourner dans l'air les âmes parasites de leur épouse, quelque chose qui avait moisi, s’était bien trop rassis, se souvenant très bien de leurs aventures oniriques introspectives. Mais aussi de leur malignité souterraine que des nains de jardins, maquillés pour ressembler à des elfes, célébraient jadis en se salissant par une danse dans la boue d'un vert reptilien.

Acte 5 :
Aussi beau que des volutes de fumée bleue montant au plafond, ce groupe d'hippies sentencieux n’allait pourtant pas tenir le coup longtemps : un simple courant d’air aurait suffi à les faire disparaitre ou à les condenser en nuages fiévreux. Mais ils ne bronchaient pas.

On pouvait estimer leur escapade d'au moins une centaine de kilomètres, arrivant jusqu'à un canal aux parois en béton couvertes de mousse, rempli presque à ras bord d'une eau noire. Ici, ils hiberneraient.
Et quand elle disparut dans la pénombre la goule criarde et malfaisante qui avait compliqué leur périple, ils se sentirent ragaillardis et avaient déjà troqué les admonestations de leur guide d’autrefois pour une liberté absolue… une liberté pure et enviable, et que les marées humaines des grandes métropoles ne pouvaient appréhender, bien trop loin des immenses espaces et de ce temps fantomatique devenant un véritable luxe pour peu qu’on y laisse nos possessions matérielles !