Le parapluie

Le 25/01/2026
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par GD Lodace
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Dossiers / Zone parafoutrale
Le charme opère dès les premières lignes grâce à une voix narratrice délicieusement ironique, faussement candide et bourrée d’autodérision, qui transforme un banal représentant en chaussettes en anti-héros attachant et presque beckettien. L’écriture joue avec une jubilation contagieuse sur les registres : humour potache, sensualité décomplexée, tendresse mélancolique et frisson fantastique se télescopent sans jamais faire de couture apparente, comme si Queneau avait décidé d’écrire un conte érotique de gare mâtiné de légende occitane. La pluie, omniprésente, devient un personnage à part entière, un rideau de scène liquide qui brouille les frontières entre réel et fantasme, et donne au récit une texture visqueuse, charnelle, presque cinématographique. On sent l’auteur se régaler à chaque description – les robes trempées, les draps tendus, les corps qui se cherchent derrière la vapeur – avec un sens du détail coquin mais jamais vulgaire, toujours élégant dans sa malice. Au final, derrière la farce légère et le parfum de soufre sensuel flotte une émotion douce-amère, celle d’un amour éclair qui laisse une trace plus durable que bien des grandes passions, et qui fait qu’on referme le texte avec un sourire ému et l’envie irrépressible de rouler sous l’orage en espérant, soi aussi, croiser une dame en blanc oubliant son parapluie.
Un peu d'humour, un peu de naturel, un peu d'étrange, un peu d'amour et une surprise.
Le parapluie
    Avant de vous exposer le récit des quarante-huit fous qui m'accompagneront dans cette aventure sans retour, il convient que je me présente. Mes géniteurs, comiques par inadvertance, m'ont affublé du nom d'Henri Denavarre. Je perçois d'ores et déjà une tension se manifester sur votre visage, et je m'apprête à annihiler ce sourire naïf qui commence à se former. Je n'ai absolument rien de commun avec le célèbre Vert-Galant, et cela pour plusieurs raisons. Tout d'abord, mon patronyme ne comporte pas de particule, comme vous l'avez sans doute remarqué ; ensuite, bien que mon prénom soit d'usage courant, il ne se termine pas par un Y, contrairement à celui de cet autre personnage. J'éprouve une aversion profonde pour l'ail, que je ne supporte pas ; je ne suis pas un Gascon, mais un ancien banlieusard parisien, ce qui, n'en déplaise aux partisans de l'OM, me rend inaltérable dans mon identité. Je me permets donc, au passage, de glisser une petite pique aux Marseillais, juste pour le plaisir. Plus encore, je suis d'une timidité incroyable, ce qui se révèle particulièrement pénible dans ma profession ; je suis donc très éloigné d'être un séducteur.
    Mon étrange histoire débute il y a plusieurs années et expliquera comment je me suis retrouvé, presque par hasard, à m'installer à Mèze. À l'époque, je recherchais de nouveaux clients, étant représentant de chaussettes fabriquées en France. Il n'existe pas de métiers indignes, n'est-ce pas ? Il faut bien vivre, après tout ! C'était presque la nuit (je n'ai plus la moindre notion de l'heure précise au début de cette anecdote) lorsque le ciel s'ouvrit, déversant des trombes d'eau. Il était sombre et paré de mille feux, du blanc à l'orange, chaque éclair n' faisant qu'embraser davantage le ciel, tandis que le tumulte sonore de l'averse frappait violemment mon véhicule.
    Épuisé par la fatigue, je m'engageai à la recherche d'un raccourci que je ne parvins jamais à trouver. Je sais, cette ouverture ressemble à un exercice physique pour vos muscles faciaux ; il est vrai que l'on m'a déjà fait cette remarque. Cela dit, je ne vous prépare pas une introduction à la David Vincent, le protagoniste de la fameuse série télévisée « Les Envahisseurs », pour ceux qui s'en souviennent. Puis-je poursuivre ?
    Il m'arrive parfois de ressentir une lassitude à narrer mon histoire, mais j'ai appris à me prémunir des réactions de mes lecteurs, si l'on peut dire, car je peine à trouver d'autres mots qui conviennent à la situation. C'est épuisant d'être sans cesse interrompu à cause d'un choix lexical qui cadre pourtant parfaitement avec un fait vécu.
    Je poursuis donc mon récit. La fatigue était telle que, contre ma nature, je m'assoupis au milieu de nulle part. À mon réveil, le ciel persistait à nous offrir sa version des grandes eaux de Versailles, comme s'il avait ouvert les écluses du déluge. Je tentai de revenir sur mes pas, ou plutôt sur les traces de ma voiture, au milieu des torrents de boue qui ruisselaient d'une manière inquiétante. Il me fallut sans doute plus d'une heure pour retrouver une route goudronnée. Jamais de ma carrière je n'avais observé de telles conditions. La route brillait sous mes phares, et il m'était presque impossible de distinguer son tracé de celui des ruisseaux saturés qui l'accompagnaient. La chaussée n'était qu'une vaste étendue d'eau, je dus me servir des hautes herbes qui bordaient les caniveaux pour trouver mon chemin, mais à une vitesse si réduite que je n'avais pas l'impression de progresser. Le temps sembla s'étirer indéfiniment, et je m'ennuyai profondément, aucune onde radio ne parvenant à capter. Ma seule compagnie était le bruit des coups de tonnerre. Je me maudis d'avoir bravé les conseils de non-déplacement émis par Météo France ; fort heureusement, j'avais une certaine expérience de la conduite, n'étant pas un fou du volant et n'agissant que très rarement avec imprudence. Finalement, j'arrivai à un carrefour, ma route se terminant là. Il me fallut un moment pour déchiffrer les panneaux directionnels à travers un pare-brise que l'eau rendait flou, et là, quelle fut ma surprise de constater qu'aucun des deux noms de villes ne m'évoquait quoi que ce soit. Imaginez devoir choisir entre Trifouillis-les-Oies et Trou-du-Cul-du-Monde, chacun étant orienté dans une direction distincte, et ce, sur un promontoire rocheux qui ne laissait qu'une seule option, la route devait forcément descendre et virer, quelle que soit la direction choisie. Après un examen attentif des circonstances, je pris la direction à gauche, simplement parce que je suis gaucher ; dans un choix tel que celui-ci, je laissai ma nature profonde me guider.
    Je m'engageai donc sur cette route, guidé par mon seul instinct. Elle m'apparut comme fraîchement refaite, la chaussée étant presque d'une régularité sans faille, et je distinguai enfin les traits de peinture blanche qui la délimitaient. J'accélérais, certes, mais avec prudence, conscient des mauvaises surprises qu'un limon s'écoulant à flots des chemins de traverse pourrait réserver.
    Je roulai sur quelques kilomètres avant d'entrer dans un vaste virage très dégagé ; les travaux effectués sur la route avaient sans doute modifié son tracé. Ce tournant était très roulant et des portions de route ancienne apparaissaient dans mon champ de vision. Ce ne fut d'ailleurs pas la seule chose que j'aperçus. D'abord une forme brouillée, mais claire, se tenant verticalement, se transforma rapidement en la silhouette d'une jeune fille fine, habillée de blanc, tenant un parapluie, telle une œuvre vivante d'un impressionniste comme Renoir, elle gesticulait frénétiquement, semblant nécessiter de l'aide. Bien que je ne sois pas le Vert-Galant, même ma timidité maladive ne put m'empêcher de réagir dans une telle situation ; je ne suis pas un cuistre ! En toute sincérité, j'avais toujours rêvé de sauver une femme en détresse, et celle-ci, malgré la pluie, me semblait d'une beauté stupéfiante. Je fis un arrêt prudent, mais ferme, ratant ma cible d'une bonne dizaine de mètres. Le temps de défaire ma ceinture de sécurité, d'ouvrir la porte et de sortir pour tenter de lui porter secours, un accident involontaire se produisit lorsque nos deux corps se rencontrèrent, ma belle illusion se précipitant vers ses espoirs. Pire encore, nous choisîmes tous deux une flaque splendide pour choir ensemble. Oh, quel spectacle cela fut ! Sa robe blanche, presque transparente, se mouillant sous les milliers de grosses gouttes de pluie, ne cachait rien des courbes de son corps ; j'avais sous les yeux une véritable callipyge de rêve, des formes que les sculpteurs grecs et romains auraient ardemment désirées comme modèle. Après quelques gesticulations maladroites de part et d'autre, nous parvînmes à nous relever, stupéfait par sa beauté, j'en restai sans voix. Cette maudite timidité refaisait surface, mes yeux contemplant une véritable déesse, j'avais le privilège d'admirer, sous la transparence de ses vêtements humides, un corps aux formes parfaites. Je pense que vous, « mâles du siècle », dans une situation similaire, auriez éprouvé la même difficulté à trouver vos mots, vos hormones masculines s'étant rapidement échauffées malgré la pluie.
    Avant que je ne puisse articuler convenablement une phrase, elle ramassa son parapluie et, trempée, se précipita dans ma voiture, où je la rejoignis promptement. Après moult remerciements empreints d'une infinie gentillesse, elle m'expliqua les raisons de sa présence sur cette route à une heure si tardive, et qui plus est, sous une pluie torrentielle. Le moteur de sa voiture avait calé ; en tentant de redémarrer, elle l'avait noyé. Puis, en sortant, un coup de vent avait refermé la portière, sa télécommande fonctionnant mal, la serrure s'était bloquée, la laissant à l'extérieur sous l'orage, avec son parapluie et ses clés bien au chaud à l'intérieur. Son calvaire fut de courte durée, puisque j'étais arrivé peu après ces événements. Malgré mes efforts sincères, je ne parvins pas à trouver de solution à son problème. Je lui avouai honnêtement que j'étais profondément désolé, mais qu'il m'était impossible de récupérer ses clés sans briser l'une des vitres, n'étant pas expert en effraction automobile. Elle tiqua légèrement au début, ne comprenant que le sens primaire de ma phrase, mais rapidement, elle analysa ma déclaration dans son ensemble. Elle parut affectée par ma réponse, mais m'invita à entrer dans le mas de ses parents pour nous sécher. Je perçois le sourire de certains « mâles irréductibles » qui ne pensent qu'à cela. Pour atteindre ce fameux mas, nous empruntâmes un petit chemin de traverse transformé en torrent. Je remerciai ma passion pour les BX de Citroën, un véhicule ancien peut-être, mais qui me permit de prendre de la hauteur. Cela me permit d'ailleurs de franchir à vitesse réduite de nombreux pièges dissimulés par les flots divins.
    Nous parvînmes rapidement à cette petite bâtisse vigneronne et, pressés, nous nous engouffrâmes à l'intérieur. Oh, j'avais oublié le prénom de ma déesse, elle se prénommait simplement Aliénor, ses parents ayant une affection particulière pour le nom de la reine aux deux rois. Avec vivacité, elle tendit des cordes sur lesquelles elle étendit de vieux draps en lin et alluma un feu dans une antique cheminée. Elle m'invita à me dévêtir pour faire sécher mes vêtements, je n'osai lui avouer que, dans le coffre de ma voiture, dormait une valise pleine de vêtements de rechange. Il m'apparut étrange de converser à travers un drap, mais je savais qu'elle se trouvait, nue comme Eve, de l'autre côté, tandis que le peu de vêtements qu'elle portait lors de notre rencontre pendaient sur les fils.
    Elle me proposa une tisane bien chaude, et je ne refusai pas. Éduqué comme je suis, je ne décline jamais une offre d'une femme, même si je n'apprécie guère ce type de breuvage. Pendant que la boisson infusait, notre échange s'aventura dans de multiples directions, nous trouvant en accord sur un nombre incroyable de sujets. C'était vraiment la première fois que je rencontrais une femme si proche de ma sosie mentale. Il fallut un petit incident pour que nous nous rapprochions véritablement : en souhaitant me passer la tasse d'infusion, le clou ancien tenant la corde soutenant le drap qui nous séparait se décrocha soudainement de la cheminée où il était planté. Et voilà, l'apparition inattendue se produisit ! Aliénor se dévoila à mes yeux ébahis dans toute sa simplicité et sa beauté. Bien que surprise par la tournure des événements, elle continua sans se départir de son intention première et me tendit ma tasse. Elle se détourna ensuite pour se verser la sienne, me laissant admirer ses formes arrière, après avoir contemplé celles de l'avant. Lorsqu'elle revint, elle s'assit simplement à mes côtés sur la couverture qu'elle avait étendue sur le sol avant d'ériger notre séparation visuelle. Nous tentâmes de demeurer calmes, mais le corps humain ne saurait dissimuler ses transformations, et la mienne ne trompait guère. Les réactions d'Aliénor étaient plus discrètes ; son souffle s'accélérait, ses petits seins se durcissant à vue d'œil, mais c'étaient surtout ses tétons qui se développaient de manière troublante. Ce qui devait arriver arriva, et pour ne pas contrarier les « mâles en rut », je passerai sous silence les détails qui suivirent, mais la nuit fut véritablement très, très chaude.
    Au matin, l'orage avait cessé, et nous décidâmes de rejoindre la maison de ses parents dans la vallée d'où elle appellerait un garagiste pour dépanner sa voiture. La route était en bon état, bien que sinueuse ; selon ses dires, le village n'était qu'à sept kilomètres. Les bornes défilaient rapidement, et soudain, juste avant l'entrée d'un virage, elle s'écria : « Freine ! » Je freins sans réfléchir, la voiture ralentit, et je m'engageai sur le pont qui menait au village. Peu après, je jetai un coup d'œil rapide vers Aliénor. Le siège qu'elle occupait était vide. J'avoue que je n'en compris rien. Je m'arrêtai dès que possible, quittai précipitamment mon véhicule et refis le chemin à pied jusqu'au virage, sans trouver la moindre trace de ma déesse. Je ne comprenais rien, mon esprit était en proie au chaos lorsque je revins à ma voiture. La seule trace qu'il restait d'elle était son parapluie. Je ne sais trop pourquoi, mais je décidai de le rapporter à ses parents. Je trouvai rapidement leur maison et sonnai. Un homme d'une soixantaine d'années m'ouvrit la porte, et je lui demandai courtoisement si j'étais bien à la maison d'Aliénor. Notre échange fut bref, mais suffisamment déstabilisant. J'appris, par sa bouche, qu'elle avait tragiquement eu un accident mortel au virage avant le pont, celui-là même où elle m'avait recommandé de freiner. Je ne parvins pas à trouver les mots d'excuse appropriés pour avoir dérangé cette famille, et je repartis tristement avec le parapluie.
    Je ne raconte que rarement cette histoire, trop peu de personnes y croient, et j'ai souvent subi l'ironie des sceptiques, même face à des individus que l'on pourrait qualifier de « confiance ». Pourtant, je suis convaincu qu'un jour, ici ou ailleurs, je la retrouverai ; elle viendra me chercher lorsque je serai prêt. C'était ma « Dame Blanche », mon génie protecteur, il ne pouvait en être autrement.