Manx man

Le 26/01/2026
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par KORBUA
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Thèmes / Obscur / Tranches de vie
D’une plume brutale et sans concession, l’auteur claque la porte des apparences pour plonger dans une misère crasseuse qui colle à la peau comme l’odeur de pisse de chien et de pastis tiède. Le rythme saccadé, presque haletant, épouse la respiration d’un homme qui n’a plus rien à perdre, tandis que chaque détail visuel et olfactif frappe comme un uppercut et rend la descente palpable, physique, irrémédiable. Pourtant, derrière la violence du tableau, surgit une forme de grâce sauvage : une oreille absolue pour les moteurs anciens, un langage secret partagé avec les bêtes, une dignité muette qui refuse le sauvetage trop propre. Le refus final, magnifique et déchirant, donne au récit sa puissance tragique : on n’échappe pas à son royaume, même quand il pue la mort. Rarement la rédemption rejetée aura été aussi belle et aussi dégueulasse à la fois.
On ne le dira jamais assez.. ne pas se fier aux apparences..
Dimanche après-midi..
     Dans la salle de bain..
Le p'etit Michel s'est regardé longtemps dans le miroir avant d'appuyer sur la détente.. mais le 7.65 qu'il dirigeait contre sa tempe a glissé.. ainsi la balle n'a fait qu'emporter le haut du crâne.. épargnant plus ou moins le cerveau.. alors le p'tit Michel a survécu.. avec une plaque en métal dans la tête.. mais il a survécu..
Bien sûr le p'tit Michel a perdu son job après cet accident.. et il a aussi perdu sa femme.. puis il s'est fait expulser de son appartement confortable et bien éclairé.. avant de finir au village dans un logement insalubre et non déclaré..
Il habitait un deux pièces avec ses cinq chiens féroces.. ces bêtes dévoraient des kilos de viande par jour qu'elles transformaient en kilos de merde.. et tout ça flottait aux premières pluies dans la cour intérieure du logis..
Le p'tit Michel tuait sa solitude comme il pouvait.. sa consommation de « jaune » ne cessait d'augmenter.. il ne mangeait presque plus car l'alcool suffisait.. et puis les chiens passaient d'abord.. le p'tit Michel savait leur parler.. les calmer.. les rassurer.. en fait il parlait chien.. et les chiens le comprenaient et le respectaient comme leur maître bienfaiteur..
Tous les soirs le p'tit Michel restait chez lui.. télé allumée.. ça lui arrivait parfois de se croire ailleurs.. et c'était peut-être vrai.. ici devenait un ailleurs.. sans doute plus vaste.. plus profond.. dans une sorte de vertige.. de quoi liquider le quotidien lessivé.. les tâches inutiles.. tout ce qu'on a abandonné..
Le p'tit Michel n'attendait personne.. pourtant un jour quelqu'un est venu.. l'homme s'est présenté.. riche collectionneur propriétaire de nombreux véhicules de prestige.. il avait acheté à Bordeaux deux Norton modèle Manx coursifié d'usine.. une rareté car très peu d'exemplaires au monde.. mais les moteurs n'amorçaient plus.. un ancien du village avait dû recommander le p'tit Michel qui avait été un mécano hors pair dans sa première vie..
Pendant deux jours le p'tit Michel n'a pas bu.. ou si peu.. le temps de régler les deux motos capricieuses chez leur acquéreur qui avait aussi une belle maison dans le coin.. ce n'était pas un petit job.. aucun manuel d'atelier n'a jamais existé pour caler ces moteurs préparés en 1954.. c'est juste une question d'oreille et de toucher.. il faut avoir reçu l'enseignement de ceux qui savent.. être initié..
Au soir du deuxième jour le collectionneur était ravi d'entendre ses Norton tourner comme des montres.. alors il a proposé d'employer le p'tit Michel à la maintenance de son parc de véhicules en Floride.. avec un bon salaire.. mais le p'tit Michel a décliné l'offre.. il a dit qu'il n'avait pas le temps.. à cause des chiens..