Premier Baiser

Le 26/01/2026
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par Etienne Braud
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Dossiers / Zone parafoutrale
Sous ecstasy, la prose se fait lame de rasoir : phrases courtes qui claquent comme des flashs stroboscopiques, images crues et sensorielles qui collent à la peau moite, une tension palpable entre l’euphorie adolescente et la violence prémonitoire qui gronde déjà sous la surface. Le narrateur, à seize ans, parle avec la voix d’un homme beaucoup plus vieux, et cette dissonance crée une étrange profondeur, presque prophétique, qui donne au récit une densité rare pour un souvenir de première fois. L’écriture assume sans pudeur le mélange de désir brûlant, de mysticisme chelou et de brutalité intérieure, et c’est précisément cette absence de filtre qui rend le texte aussi troublant qu’envoûtant. On sent la patte d’un auteur qui n’a pas peur de la laideur cachée derrière la beauté, ni du sacré tapi dans le sale. Résultat : une page qui cogne fort, reste en tête longtemps et laisse un goût de cendre vanillée sur la langue.
Ce texte est extrait du roman inédit Un Sang Epais

Il fait partie de la zone parafoutrale.
La chambre d'une adolescente avec les pos­ters suspendus d'une époque révolue, les robes co­quettes accrochées aux penderies, le disque des Vel­vet Underground qui tourne, les rideaux fermés tra­versés par un soleil doux de l'après-midi frais des cours séchés et des responsabilités ignorées, une odeur de vanille mêlée à celle d'un cendrier froid.

J'ai seize ans. Ma première expérience sexuelle. Mon premier contact corporel avec une nana. Elle est très mignonne avec sa coupe sauvageonne, son regard noir et ses lèvres pulpeuses. La vraie petite pin-up qui survole le monde du haut de ses quinze ans et fume ses premières cigarettes. On est dans cette pé­riode floue, cette première année de consommation régulière de cannabis et les expériences d'ecstasy qui se comptent alors sur les doigts de la main. C'en est une. Un Marlboro bleu et un Rolex blanc, gobés dans la complicité et la beauté de l'interdit bravé, puis le premier baiser, les roulades sur son lit et les étreintes passionnées alors qu'on se déshabille dans l'urgence... Le flou, encore.

L'intensité et surtout le mental qui roule à dix-mille à l'heure... Les battements de mon propre cœur, as­sourdissants, les lèvres gorgées de sang... Les ques­tions déjantées sur la suite de la relation ou des évé­nements et le rappel incessant de profiter de l'ins­tant, du moment présent. Mais ce mental toujours là, dans le fond, qui fait le point sur ma vie: les copains, le lycée, les amours...

Le goût âcre du baiser électrique et puis l'arrivée des visions: une femme violée, enfin je ne sais pas, tout du moins violentée, les ombres cagoulées, le pugilat, elle se débat énergiquement... Et mon esprit fait le reste du chemin: c'est la femme de ma vie, mais dans le pire précipice qu'elle puisse traverser, au moment où elle a le plus besoin de moi. Je l'ai vue par intui­tion, dans le feu de l'instant. Ce n'est donc pas cette jolie adolescente, si vive et sensuelle, mais déjà étrangère, que je vais m'appliquer à oublier pendant des mois de souffrance et d'obscurité, ou plutôt de couleurs qui s'effacent, malgré ma volonté de fidélité chevaleresque, celle de me vouer à un seul et unique amour.

Je ne peux pas retrouver ces visions, ni les partager, en fait, plus jamais les évoquer du tout, à cause de la noirceur brute qui les emplit, de leur intensité, leur fulgurance, et surtout par pudeur. Mais je sais que j'ai déjà perçu l'essence de cette femme à travers un avenir où je la rencontrerai et que j'ai déjà accepté de l'aimer. Comme un destin que j'ai entrevu auquel, donc, je ne peux plus échapper. Je n’ai rien appris d’elle, pas même son nom. Je ne me souviens pas de son visage, ni de son parfum. Je sais juste qu'ils m'ont séduit au sens le plus cru que la séduction peut prendre: cette femme-là, c'est ma femme fatale, mille fois plus fatale que cette midinette de quinze ans qui se prend pour Nico, me prend pour Lou Reed, et qui m'a parcouru comme un frisson cet après-midi d'hiver.

Je ne dois pas, je ne peux pas me perdre. Je le sens dans mes os. Je dois suivre mon chemin jusqu'à la rencontrer, cette femme de ma vie, qui a souffert l'humiliation et la violence, je dois la trouver, non pas pour la réparer, ou nous réparer, mais pour qu'on se transcende, par notre lien. Pas un amour de confort mais un amour pour construire. Et puis croire pouvoir être là, au bout de ces longues années d'attentes, d’oubli, le moment venu, pour empêcher le viol...

Puis le retour en bus, à côté de l'adolescente amou­reuse, qui m'a suivi. L'éveil de l'âme qui illumine tout le décor. La cigarette chez moi, avec elle qui ne comprend sûrement pas mon retrait, ou plutôt qui se retire aussi, ou même qui use de tous les stratagèmes pour me faire réagir, peut-être revenir. Je ne sais pas mais qu'importe. Quelques mois pour me séparer de tout le monde, la bande de potes, une coupe d'années pour me libérer d'elle et d'autres pour émerger de la dépression.

Et puis le brouillard et l'oubli.

C'est une sacrée baffe dans la gueule, le premier bai­ser sous ecstasy.