L'Enfer des Notifications

Le 30/01/2026
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par Lindsay S
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Thèmes / Semaines Textes De Merde / Semaine 'textes de merde' 13
L’humour absurde explose dès les premières lignes avec une voix orale tellement naturelle qu’on croirait entendre un pote paniqué nous raconter ça au café, et cette oralité maîtrisée donne au récit une énergie irrésistible. Le principe d'une finalité administrée par notifications transforme une angoisse existentielle en farce bureaucratique glaçante, et l’accumulation de détails grotesques fait mouche à chaque fois sans jamais tomber dans la lourdeur. La satire de notre dépendance aux écrans et de la déshumanisation technologique est d’une précision chirurgicale, servie par un sens du timing comique impeccable qui fait rire jaune en permanence. Le rythme crescendo, presque suffocant, colle parfaitement au sentiment d’étouffement numérique et mène à une chute aussi brutale qu’hilarante. On referme le texte à la fois mort de rire et légèrement terrifié : mission largement accomplie.
Bon, alors voilà. C'est l'histoire de moi. Enfin, de ce qui m'est arrivé. Un truc vraiment dingue, vous allez voir. Mais avant de commencer, il faut que je vous explique le contexte, parce que sinon vous allez rien comprendre du tout à ce qui va suivre, et ce serait dommage parce que c'est quand même une histoire assez folle quand on y pense bien.

Donc voilà. Moi, je suis quelqu'un de plutôt normal. Enfin, je crois. J'ai un téléphone, comme tout le monde d'ailleurs de nos jours, c'est devenu indispensable, on peut plus s'en passer, c'est dingue quand on y pense, avant on avait pas ça et on vivait quand même, mais maintenant impossible de vivre sans, bref. Et sur mon téléphone, j'ai des applications. Beaucoup d'applications. Trop d'applications peut-être, mais bon, c'est comme ça. Et ces applications, elles envoient des notifications. BEAUCOUP de notifications. Trop de notifications. C'est le drame de notre époque moderne, si vous voulez mon avis (mais personne ne me le demande jamais mon avis, remarquez).

Alors donc, ce matin-là (c'était un mardi, ou un mercredi, enfin bref peu importe c'était dans la semaine), je me réveille. Il était... attendez que je vérifie mes notes... ah oui, 07h42 exactement. Précisément. À la minute près. J'essayais de scroller sur mon téléphone, parce que c'est ce que je fais tous les matins avant de me lever vraiment, c'est un peu ma routine matinale à moi, chacun a ses petites manies hein, et là je regardais une vidéo de chat. Parce que j'aime bien les chats. Les chats c'est mignon. Tout le monde aime les chats sur internet d'ailleurs, c'est un fait avéré et indiscutable.

Et là, BZZZZZZZT. Mon téléphone vibre. Mais genre VRAIMENT fort. Comme un truc qui vibre très fort quoi. Tellement fort que j'ai failli le lâcher. J'ai pas l'habitude qu'il vibre aussi fort normalement, c'est bizarre, je me suis dit.

Je regarde la notification. Et là, attention, accrochez-vous parce que c'est là que ça devient vraiment ouf : c'était marqué que j'allais mourir. Oui oui, vous avez bien lu. MOURIR. Avec un M majuscule. Enfin, sur la notification c'était écrit normalement, mais moi dans ma tête c'était en majuscules tellement j'étais choqué.

Le message disait : "Bonjour. Votre décès est programmé aujourd'hui. Merci de confirmer avant 18h."

Alors déjà, "Bonjour", c'est poli. Faut reconnaître. Même pour annoncer un décès, ils restent polis, c'est bien, ça se perd la politesse de nos jours. Mais quand même, annoncer à quelqu'un qu'il va mourir par notification, c'est un peu abusé non ? Enfin moi je trouve. Mais bon.

Je me suis dit : "C'est une blague." Parce que forcément, on va pas m'annoncer ma mort par notification quand même. Ça serait trop bête. Trop con même. Pardon pour le langage mais là c'était vraiment la situation qui l'exigeait. Ou alors c'est un truc de phishing, vous savez, ces arnaques sur internet où ils veulent voler vos données et votre argent. Sauf que bon, moi de l'argent j'en ai pas des masses, et mes données bancaires elles valent pas grand-chose non plus, donc je vois pas trop ce qu'ils pourraient me voler franchement.

J'ouvre la notification quand même. Parce que la curiosité, tout ça. Le chat aussi c'est curieux d'ailleurs, ça me fait penser, c'est pour ça que je regardais une vidéo de chat au début, vous vous souvenez ? Bon bref.

Et là je vois : "Service Public - Décès & Formalités funéraires". Avec un logo moche. Vraiment très moche. Genre fait sur Paint par un stagiaire qui connaît rien en design graphique. En police Arial. Vous savez, Arial, cette police d'écriture que tout le monde utilise parce qu'elle est simple mais justement elle est trop simple et du coup c'est nul. Mais bizarrement, à cause de ça, ça faisait crédible. Parce que l'administration c'est toujours moche de toute façon, donc en fait ça collait bien.

Bon, je me dis, je vais attendre de voir. Peut-être que c'est vraiment une blague quand même.

Sauf que huit minutes plus tard (j'ai compté), à 07h48 donc (faites le calcul), RE-BZZZZZT.

Nouvelle notification.

"Votre véhicule a été impliqué dans votre futur décès. L'expert passera constater l'état de votre épave entre 9h et 17h."

Alors là, plusieurs choses me choquent dans cette phrase. Déjà, "futur décès", c'est bizarre comme formulation non ? Parce que si c'est dans le futur, c'est que c'est pas encore arrivé, donc comment ils peuvent savoir ? C'est paradoxal. Ça me rappelle cette histoire du grand-père dans Retour vers le Futur, vous voyez ? Non ? Personne ? Bon tant pis.

Et ensuite, "entre 9h et 17h", c'est large quand même comme créneau. C'est comme les livreurs de colis ou les plombiers. Faut rester toute la journée à attendre. Sauf que là c'est pour constater ma voiture, donc bon, je serai de toute façon disponible j'imagine.

Je savais pas trop quoi répondre. Alors j'ai mis un petit pouce bleu. Vous savez, le like sur Facebook. Enfin, maintenant c'est plus Facebook ça s'appelle Meta, mais tout le monde dit encore Facebook parce que Meta c'est un nom nul. Bref. J'ai mis un pouce bleu, comme quoi j'avais lu le message. Un peu comme quand votre tante vous envoie une photo de son chat sur WhatsApp (encore les chats, décidément) et que vous savez pas quoi dire alors vous mettez juste un pouce.

08h12. Vous voyez, ça continue.

"La morgue confirme votre rendez-vous pour identification. Merci d'amener une pièce d'identité."

Là je me suis quand même posé une question légitime : quelle pièce d'identité ? Parce que bon, j'ai ma carte d'identité, mais j'ai aussi mon permis de conduire, mon passeport (qui est périmé remarquez mais c'est une pièce d'identité quand même), ma carte vitale (est-ce que ça compte ?), ma carte de bibliothèque (bon là j'exagère peut-être). Alors j'ai demandé. Par message. Je sais pas trop à qui, mais j'ai répondu à la notification.

Ils ont répondu : "peu importe".

Ce qui était assez honnête comme réponse, faut avouer. Parce que bon, si je suis mort, ma pièce d'identité elle sert plus à grand-chose de toute façon. C'est logique. Enfin, c'est macabre, mais logique.

08h34.

"Pompes Funèbres Giraud : Nous vous proposons une mise en bière standard (promo du jour). Cliquez ici pour choisir votre cercueil."

Ah ben ça y est, maintenant on me vend des trucs. Le marketing, ça s'arrête jamais. Même pour votre propre mort, il y a des promos. "Promo du jour", ils disent. Genre il y a des soldes sur les cercueils. C'est le Black Friday des pompes funèbres ou quoi ? C'est vraiment n'importe quoi notre société de consommation.

Mais bon, j'ai cliqué quand même. Pour voir. Parce que la curiosité (oui je sais, j'ai déjà dit ça, mais c'est vraiment ma nature profonde).

Ça ramait. Le site ramait. Même pour choisir mon cercueil, faut que j'attende que la page charge. C'est vous dire. Même mort, je dois attendre. C'est un peu une métaphore de la vie en fait, si on y réfléchit bien. Enfin, de la mort plutôt.

Vers 09h (je vous épargne les minutes exactes là, parce que sinon on va y passer la journée à compter les minutes), les choses ont vraiment dégénéré. Genre vraiment VRAIMENT. Si vous trouviez que c'était déjà bizarre avant, attendez la suite.

L'application de santé. Vous savez, celle qui compte vos pas et qui vous dit que vous marchez pas assez et que vous allez mourir d'une crise cardiaque si vous continuez comme ça. Bon ben justement, la mort elle arrive, mais pas à cause de mes pas.

"Merci de valider votre accord pour le don d'organes. Extraction prévue à 14h. Répondez OUI pour continuer."

Don d'organes. À 14h. Extraction. C'est précis. C'est organisé. C'est flippant. Mais en même temps, c'est noble le don d'organes. Ça peut sauver des vies. Donc bon, au moins je servirai à quelque chose après ma mort. C'est déjà ça.

Ensuite, Doctolib. Vous connaissez Doctolib ? C'est cette application pour prendre rendez-vous chez le docteur. Sauf que là, c'est pas pour un rendez-vous normal.

"Votre médecin a noté : 'patient probablement décédé'. Merci de confirmer votre présence au rendez-vous."

"Probablement décédé". PROBABLEMENT. Genre il est pas sûr. Il a un doute. Faut que je confirme. Mais comment je peux confirmer que je suis mort si je suis mort ? C'est encore un paradoxe. Décidément, cette journée c'est un festival de paradoxes temporels.

Et là, l'application de méditation. Celle que j'avais téléchargée il y a six mois en me disant "allez, cette fois je vais m'y mettre, je vais méditer, ça va changer ma vie". Sauf que bien sûr, j'ai jamais médité une seule fois. J'ai ouvert l'application genre deux fois, et puis voilà. Mais elle m'envoie quand même des notifications pour me culpabiliser.

"Respirez. Vous allez mourir. Accepter l'impermanence (3 min)."

Alors là, c'est beau. C'est philosophique. C'est profond. "Accepter l'impermanence". C'est du bouddhisme ça non ? Enfin je crois. Je suis pas expert en bouddhisme, mais ça sonne bouddhiste. Sauf que bon, accepter qu'on va mourir dans quelques heures, c'est peut-être un peu extrême comme exercice de méditation pour débutant.

Et puis, le message le plus blessant de tous. Celui qui m'a vraiment fait mal. Plus que tous les autres. Plus que l'annonce de ma mort même.

"Rosalie vous a retiré de sa liste d'amis car vous n'êtes plus pertinent."

Voilà. Même mort, mon ex me supprime. "Vous n'êtes plus pertinent". C'est violent quand même. Mais en même temps, c'est vrai que si je suis mort, je suis effectivement plus très pertinent. Elle a pas tort. Mais quand même. Ça fait mal. Au cœur. Enfin, tant que mon cœur bat encore.

Les notifications, elles arrêtaient plus de pleuvoir. C'était comme une avalanche. Ou une pluie de grêle. Mais en plus con. En beaucoup plus con même. Mon téléphone il vibrait, il sonnait, il bourdonnait, il s'illuminait. C'était comme une boîte de nuit. Mais une boîte de nuit du désespoir. Du désespoir technologique administratif post-moderne.

Je savais plus où donner de la tête. J'étais perdu. Submergé. Overwhelmed, comme disent les Anglais (mais pourquoi je dis ça en anglais d'ailleurs ? Aucune idée).

Vers midi (l'heure du déjeuner, mais j'avais pas faim bizarrement, allez savoir pourquoi), j'ai tenté de sortir. De prendre l'air. De respirer. De voir le monde réel. Parce que le monde réel, c'est mieux que le monde virtuel des notifications, normalement. Enfin en théorie.

Sauf que ça servait à rien. Le monde réel, il faisait pas le poids. Face à la techno-bureaucratie de ma propre mort, le monde réel c'était rien. C'était comme essayer d'éteindre un incendie avec un verre d'eau. Enfin vous voyez l'idée.

14h03.

"Rappel : décès prévu aujourd'hui. Pensez à venir à jeun."

À JEUN. Faut venir à jeun pour mourir maintenant. Comme pour une prise de sang. Ou une opération. C'est des précautions médicales pour mourir. On aura vraiment tout vu.

14h27.

"Votre décès est en retard. Veuillez accélérer vos démarches."

EN RETARD. Mon décès est EN RETARD. Comme si c'était de ma faute. Comme si je traînais exprès. Comme quand vous êtes en retard au travail et que votre chef vous fait la gueule. Sauf que là c'est la mort qui me fait la gueule parce que je suis en retard pour mourir.

15h56.

"Dernière chance : merci de vous rendre au lieu de l'accident."

Dernière chance. C'est gentil de me donner une dernière chance. Mais une dernière chance pour aller mourir, c'est quand même particulier comme offre.

Bon, là je me suis dit, allez, faut y aller. Peut-être que c'est un piège. Un piège commercial. Genre une arnaque pour me vendre des assurances vie (ou plutôt des assurances mort dans ce cas). Ou des cercueils. Ou des places au cimetière. Mais bon, j'avais rien d'autre à faire de toute façon. Ma journée était déjà ruinée. Autant aller jusqu'au bout.

Alors je suis monté dans ma voiture. Ma vieille voiture qui fait des bruits bizarres depuis trois mois mais que j'amène pas au garage parce que ça coûte cher et que je me dis que ça va passer tout seul. Bref.

J'ai mis le GPS. Le GPS, il a affiché une destination tout seul. Je l'avais même pas demandé. C'était un peu flippant d'ailleurs. Genre le GPS il sait où je dois aller mourir. L'intelligence artificielle elle est forte. Trop forte peut-être.

La destination : un rond-point. Juste un rond-point banal. Cinq minutes plus loin. Même pas loin. J'aurais pu y aller à pied. Mais bon, puisque l'accident implique ma voiture d'après les notifications, fallait que j'y aille en voiture. C'est logique.

J'ai roulé. Tranquillement. Parce que bon, j'étais pas pressé d'aller mourir non plus. Je respectais les limitations de vitesse. Je mettais mes clignotants. J'étais un conducteur exemplaire. Pour une fois.

J'étais presque arrivé. Le rond-point, je le voyais au loin. Il était moche. Avec un truc au milieu, genre une sculpture moderne que personne comprend. Vous savez, ces trucs qu'on met dans les ronds-points et qui servent à rien.

Et là, ultime vibration. La dernière. La vibration finale. La mère de toutes les vibrations. Stridente. Insistante. Agressive même. Comme si le diable en personne avait souscrit à une offre téléphonique illimitée et qu'il m'appelait.

Je regarde l'écran. Bon, je sais, il faut pas regarder son téléphone en conduisant. C'est dangereux. C'est interdit. On peut avoir une amende. Ou pire, avoir un accident. Mais bon, vu que j'allais avoir un accident de toute façon...

C'était écrit :

"IMPORTANT : pour améliorer notre service décès, merci de répondre à ce court questionnaire de satisfaction."

Un questionnaire de satisfaction. Pour mon décès. Pour améliorer le service. Comme quand vous achetez un truc sur Amazon et qu'ils vous demandent de noter votre expérience. Sauf que là c'est pour noter votre mort.

J'ai levé les yeux. Une seconde. Juste une seconde. Mais c'était une seconde de trop.

Il y avait un camion. Un gros camion. Qui arrivait. Vite. Très vite.

Trop tard.

BOUM.

Fini.

Enfin non, pas tout à fait fini. Parce que juste avant de mourir, j'ai eu le temps de penser : "Putain, j'ai même pas répondu au questionnaire de satisfaction."

Et aussi : "J'aurais dû choisir le cercueil en promo."

FIN

(Merci d'avoir lu cette histoire nulle. N'hésitez pas à me donner une note sur 5 étoiles pour améliorer mon service de rédaction de textes médiocres.)