La nuit était tombée depuis longtemps quand il est sorti de chez lui. Je savais, je l'observais depuis des mois, qu'il avait l'habitude, dans la soirée, tard, de sortir et d'aller se balader dans la nuit. Il tournait dans la ville pendant près d'une heure avant de rentrer chez lui. Pourquoi sortait-il aussi tard? Pour certains, j'aurais dit qu'ils aimaient la nuit...Le concernant...J'imaginais plutôt qu'il avait fait tellement de victimes, au fil du temps, qu'il redoutait de tomber face à eux, face à ceux qui avaient été ses victimes ou face aux proches qui savaient.
Il est parti vers le pont, et je l'ai suivi. Il avait pris la retraite quelques années plus tôt, laissant derrière lui des années de labeur, et des dizaines de victimes. Il avait gardé cet air digne et compassé qui caractérisait l'enseignant qu'il avait été.
Il est parti vers le pont, et je l'ai suivi. Il avait pris la retraite quelques années plus tôt, laissant derrière lui des années de labeur, et des dizaines de victimes. Il avait gardé cet air digne et compassé qui caractérisait l'enseignant qu'il avait été.
Je suis arrivé derrière lui, alors qu'il était penché par dessus le pont et qu'il fixait les eaux qu'il ne voyait pas dans la nuit noire, mais qu'il pouvait entendre, faisant glisser leur tumulte sous lui.
Il n'y avait que nous sur le pont. Il ne m'a pas entendu approcher.
Il ne s'est retourné qu'au dernier moment.
J'avais dans la main gauche un chiffon que je venais d'enduire d'un produit qui lui ferait perdre conscience quelques minutes. Suffisamment longtemps pour ce que j'avais à faire. Je l'ai appliqué sur son visage. Il a perdu conscience très vite, sans même se débattre.
J'étais garé à l'entrée du pont, sur un petit parking. A cette heure-ci, l'heure où les gens allaient enfin se coucher, il n'y avait personne dans les rues. Mais j'avais prévu l'opportunité. Je l'ai simplement gardé contre moi, comme un ami qui avait trop bu et que j'aurais soutenu jusqu'à sa voiture.
J'ai bien fait. En effet, au moment où je quittais le pont, une femme sortait d'une ruelle sur ma gauche, avec un chien. Elle m'a bien entendu aperçu. Elle m'a dit 'Bonsoir', je lui ai répondu...Elle a ajouté: 'Votre ami en tient une bonne.' J'ai dit: 'Ah ça oui, il picole trop!'
J'avais eu peur un instant qu'elle ne le reconnaisse. Quand on a enseigné presque quarante ans dans la même ville, et qu'ensuite à la retraite, vous vous êtes impliqué dans des dizaines d'associations, évidemment, vous êtes connu.
Mais ça n'a pas été le cas.
Elle s'est éloignée, et j'ai eu le champ libre. J'ai débloqué mes portières et je l'ai fait glisser à l'arrière. Par précaution, j'ai entravé ses poignets et ses chevilles avec une attache plastique très serrée. S'il se réveillait avant notre arrivée, ça limiterait sérieusement ses mouvements.
J'ai démarré. Mes phares ont déchiré la nuit. Pour agir, j'avais choisi ce qui était pour moi le meilleur moment, celui où la majorité des gens sont plongés dans le premier sommeil.
Je suis sorti de la petite ville de province où nous vivions tous les deux, pour m'engager sur une départementale. Une dizaine de kilomètres avant d'arriver à une route sur la gauche qui me conduirait pile où je voulais aller. Encore deux trois kilomètres avant que je débouche sur une immense propriété agricole, que je connaissais par cœur. Et pour cause c'était celle qu'avait repris ma sœur avec son mari. Ils y étaient tous les jours, pour travailler différentes parcelles, avec le choix du bio. Ils avaient laissé des zones en friche, mais aussi des parties de forêts.
C'est à l'orée de l'une d'entre elles que je me suis arrêté, après avoir roulé sur un chemin de terre.
J'avais tout préparé dans les jours précédents. Ma famille n'en savait rien. J'avais accès sans problème à leur propriété et elle était tellement grande qu'ils ne me voyaient pas forcément.
J'ai ouvert la portière arrière.
Il était réveillé, et il m'a jeté un coup d' oeil sans aménité. Sans oser parler. Dans son regard il y avait à la fois une interrogation sur la raison pour laquelle il pouvait se trouver ici et de l'indignation. Il était quelqu'un d'important, et il ne comprenait pas ce qu'il faisait ici.
Mais il n'a pas osé parler. Il avait peur.
Je l'ai attrapé et je l'ai posé sur mes épaules. Il n'était pas très lourd. Il y avait surtout le poids de son arrogance.
On est partis sur un sentier qui s'enfonçait dans la forêt, silencieuse en pleine nuit. J'avais une torche à la main mais je crois bien que, parce qu'il y avait une obscurité naturelle due à la lune et que je connaissais bien le coin, j'aurais pu avancer sans lumière artificielle.
Il m'avait fallu du temps pour creuser le trou. Je l'avais fait à la pelle, et j'espérais ne pas m'être planté. Mais j'avais laissé la pelle sur place. C'était lui que j'allais planter.
Je suis enfin arrivé à la clairière. Le trou attendait. Il s'est mis à pousser des glapissements quand il a compris ce qui l'attendait. Je l'ai fait glisser dedans. Avec la satisfaction de constater que j'avais bien calculé. Seule sa tête allait dépasser. Il a tenté quelques reptations vaines pour se hisser hors du trou. Avec ma pelle j'ai fait glisser la terre autour de lui, le trou s'est comblé très vite. J'ai tassé la terre à coups de pelle.
Quand j'ai enfin posé la pelle, je me suis approché de lui et je l'ai regardé.
Assez curieusement, la peur avait laissé la place, dans son regard, à une haine profonde.
Comment pouvait-on lui faire ça à lui, Rémi D... alors qu'il était quelqu'un de si important? De si respecté, pour ne pas dire craint?
— Rassure-toi, je ne me suis pas trompé, je lui ai dit en guise de préambule. Je sais qui tu es...Rémi D... Quelqu'un de puissant et d'important. Je ne me suis pas trompé. Mais j'ai pensé que le moment était venu pour toi de payer. Puisque tu n'as jamais payé.
Il a hurlé:
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, espèce de salaud.
— Mais si tu le sais très bien. Il y a quand même eu une enquête sur toi il y a cinq ans, mais le dossier a été clos parce qu'il y avait prescription. Tes victimes les plus récentes n'ont pas osé porter plainte. Tu inspires encore la crainte, même si tu as pris ta retraite il y a plus de dix ans de ça.
— Quand je sortirai de ce trou, je porterai plainte contre vous. Vous m'avez kidnappé, et vous me faire subir des sévices physiques.
— Bah, c'est rien comparé à ce que tu as fait subir à des garçons et des filles.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Je trouvais assez extraordinaire que, dans sa position, il puisse conserver sa superbe, sa morgue même, mais ce n'était pas si étonnant que ça. Ça faisait totalement partie de son ADN, tellement que, même enterré jusqu'au cou, c'était ce qui ressortait. Son trait de caractère le plus fort, sans doute.
— Je vais te parler un peu de moi. De moi et de ma famille.
— Ça ne m'intéresse pas.
— Je m'en doute bien. Tu as piétiné bien des personnes toutes ces années. Il y a ceux que tu as brisés directement, et ceux que tu as détruits indirectement. Ça fait pas mal de monde. Et ça, j'ai bien compris que tu t'en foutais. Mais tu vois, tu es dans une position dans laquelle tu vas bien être obligé de m'écouter. Pas forcément de m'entendre. Parce que je pense que tu n'entends personne.
— Vous ne savez pas qui je suis. Vous êtes trompé de personne. Je vous demande de...De me sortir de ce trou.
--Mais si je sais qui tu es. Un enseignant au lycée Honoré de Balzac de cette petite ville dans laquelle je t'ai récupéré il y a une demi-heure. Quelqu'un de très côté. Quelqu'un dont on parle comme d'un excellent enseignant. Qui s'occupe des enfants. Qui les aide. Qui les pousse vers le haut même et surtout quand ils sont d'un milieu modeste. Admiré par toute la communauté de cette petite ville. Quelqu'un qu'on regarde avec respect.
— Je suis quelqu'un de respectable, il a glapi. Et c'est justement pour ça que vous n'avez pas à me traiter de cette manière.
— Je vais te parler de ma sœur, je lui ai répondu. On était quatre dans la famille. C'était équilibré. Le hasard génétique. Deux garçons et deux filles.
Les deux filles se ressemblaient beaucoup. Aussi belles l'une que l'autre. A l'image de notre mère. Et avec ça, que des qualités. Simples, pas prétentieuses pour deux sous, travailleuses.
Ma sœur, pas celle qui est ici, l'autre, est arrivée dans ta classe en seconde.
Tu as dis à mes parents que c'était une élève brillante, et que tu ferais tout pour l'aider à poursuivre des études dans le supérieur, de la manière la plus prestigieuse qui soit. Inutile de te dire que mes parents étaient ravis, comme elle d'ailleurs, parce qu'elle était ambitieuse, que quelqu'un puisse la soutenir.
— Je me souviens pas d'elle, il a jeté, furieux.
— Tu as fait TELLEMENT de victimes. Bien sûr que tu ne te souviens pas d'elle. Alors, tu vois, tu lui as consacré de ton temps personnel. Comment ne se serait-elle pas sentie flattée? Tu l'as emmenée chez toi, tu l'abreuvais de conseils...
Et puis tu t'es rapproché d'elle...Insidieusement...Elle n'a pas tout révélé, mais j'imagine bien...Une main sur la cuisse, sur les épaules...Jusqu'à ce que ça bascule sur quelque chose de plus...Sexuel...Elle a du être surprise...Elle était encore innocente...En même temps, elle s'est sentie redevable pour ce que tu faisais pour elle...Et puis, certainement qu'elle en pinçait un rien pour toi...Elle a pensé, en tout cas, qu'elle n'avait pas le choix, et elle t'a donné du plaisir, comme un remerciement, même si elle n'avait pas envie de le faire, et si quelque chose au fond d'elle lui disait que ce n'était pas normal.
Petit à petit, tu as fait, gros dégueulasse, le tour de ce qu'un homme peut faire à une femme. Et elle s'est sentie souillée. Souillée et détruite.
Je m'en suis souvenu plus tard, elle est revenue un jour, et elle a dit qu'elle n'avait plus besoin d'aide, et qu'elle serait plus souvent à la maison. Elle a continué ses études, avec toujours d'excellents résultats.
Mais il y avait quelque chose en elle qui avait changé. Elle était plus sombre, moins souriante. On l'a tous vu. Mais on s'est dit qu'elle était préoccupée par ses études.
Et puis un jour, elle avait eu son Bac, et elle était partie sur un BTS, un choix qui nous avait surpris parce qu'elle aurait pu faire bien mieux, on l'a trouvé pendue au grenier. C'est moi qui l'ai trouvée.
La tête le fixait. Il ne disait plus rien. Avait-il compris qu'il n'y avait, au final, rien à dire?
— Je l'ai décrochée. J'étais seul dans la maison. J'ai essayé de la faire revivre, et en même temps, j'ai appelé les secours. Mais il était trop tard. Elle était morte depuis trop longtemps.
On s'est demandés pourquoi, bien sûr. Je te laisse imaginer ce qu'on a pu ressentir. On était...Ravagés.
Quelques jours plus tard, une lettre, épaisse, m'est arrivée. Envoyée par ma sœur, avant qu'elle ne se donne la mort. Elle y racontait tout ce qui s'était passé, et que je t'ai exposé brièvement.
Ça fait dix ans cette année et je n'ai plus pensé qu'à une chose depuis: la venger.
J'ai eu un espoir quand il y a eu cet article sur 'un enseignant' de la ville dénoncé par un de ses anciens élèves à la police. C'est là que j'ai découvert que le sexe de tes victimes t'importait peu. Mais au final, comme le précisait le dernier article paru, il y avait prescription pour les faits commis à l'encontre de toutes tes victimes.
C'est là que j'ai décidé d'agir. Quel qu'en soit le prix à payer.
Qu'est-ce que tu en penses?
Il ne s'avouait sans doute jamais vaincu.
— Je n'ai absolument rien fait. L'enseignant évoqué, ce n'est pas moi.
— Comment tu expliques, alors, que ton nom revienne un nombre incalculable de fois dans le courrier qu'a laissé ma sœur ?
— C'est un complot!!! Je suis totalement innocent!!!
— Et oui, il n'y a que des innocents. Et ma sœur au cimetière.
Ca en aurait presque été comique que de voir cette tête, privée de son corps qui s'agitait, vitupérait.
Ma torche est venue caresser de ses rayons une tondeuse posée un peu plus loin.
— Le moment est venu de payer. Tu vois cette tondeuse? Elle est pour toi.
Il ne semblait pas comprendre. Alors j'ai précisé:
--Je vais te laisser. Et à un moment de la nuit, je reviendrai, je mettrai en marche cette tondeuse, et j'avancerai vers toi. Tu verras la mort venir à toi. Sans rien pouvoir faire. Oh, à mon avis, ce sera rapide et pas douloureux. Ta tête explosera en mille morceaux et ce sera fini. Une vie contre une autre vie, une mort pour une mort, et je serai enfin vengé. Bien sûr ma sœur ne reviendra pas. Mais tu auras enfin payé. Tu n'as jamais payé jusqu'à présent.
Son masque est enfin devenu autre chose. La peur l'a saisi.
— Non. Non. C'est pas possible. Je suis innocent.
Ses hurlements ont accompagné mon départ.
J'ai été passer un moment dans ma voiture. J'imaginais bien son angoisse face à son impuissance.
Je suis revenu deux heures après.
Il avait changé. Il y avait une forme de folie dans son regard. Son arrogance au moins momentanément envolée.
Sans un mot, je me suis approché de la tondeuse, et je l'ai mise en marche.
Et j'ai avancé vers lui.
Il a hurlé, les yeux exorbités.
Je me suis arrêté à quelques centimètres de sa tête. Je n'avais bien sûr jamais eu l'intention de faire passer la tondeuse sur lui.
J'ai quitté les lieux. On le trouverait à l'aube ou peut-être avant.
Il continuait de hurler.
Ce fut deux ou trois semaines plus tard, j'avais retrouvé au bar pas loin de chez lui des amis que Gala, une de mes copines, et depuis longtemps, m'a dit:
— Tu te souviens de D.?, le prof du lycée. Je ne l'ai jamais eu, toi si?
— Ma sœur oui, j'ai répondu, et en prononçant cette phrase, pour la première fois depuis longtemps, je me suis senti plus apaisé. Pas apaisé, plus apaisé.
— Tu sais qu'on vient de l'interner en asile psychiatrique. Il avait totalement perdu la raison...On l'a retrouvé, errant sur la route, à la sortie de la ville, couvert de terre, et racontant des choses sans queue ni tête...Personne n'a compris ce qui s'était passé.
— Il avait pas mal de choses à se reprocher. Ça lui est sans doute monté au cerveau.
Au petit matin, avant l'aube, j'étais retourné sur place et je l'avais tiré hors de son trou, à charge pour lui de se débrouiller.
Il n'y avait que nous sur le pont. Il ne m'a pas entendu approcher.
Il ne s'est retourné qu'au dernier moment.
J'avais dans la main gauche un chiffon que je venais d'enduire d'un produit qui lui ferait perdre conscience quelques minutes. Suffisamment longtemps pour ce que j'avais à faire. Je l'ai appliqué sur son visage. Il a perdu conscience très vite, sans même se débattre.
J'étais garé à l'entrée du pont, sur un petit parking. A cette heure-ci, l'heure où les gens allaient enfin se coucher, il n'y avait personne dans les rues. Mais j'avais prévu l'opportunité. Je l'ai simplement gardé contre moi, comme un ami qui avait trop bu et que j'aurais soutenu jusqu'à sa voiture.
J'ai bien fait. En effet, au moment où je quittais le pont, une femme sortait d'une ruelle sur ma gauche, avec un chien. Elle m'a bien entendu aperçu. Elle m'a dit 'Bonsoir', je lui ai répondu...Elle a ajouté: 'Votre ami en tient une bonne.' J'ai dit: 'Ah ça oui, il picole trop!'
J'avais eu peur un instant qu'elle ne le reconnaisse. Quand on a enseigné presque quarante ans dans la même ville, et qu'ensuite à la retraite, vous vous êtes impliqué dans des dizaines d'associations, évidemment, vous êtes connu.
Mais ça n'a pas été le cas.
Elle s'est éloignée, et j'ai eu le champ libre. J'ai débloqué mes portières et je l'ai fait glisser à l'arrière. Par précaution, j'ai entravé ses poignets et ses chevilles avec une attache plastique très serrée. S'il se réveillait avant notre arrivée, ça limiterait sérieusement ses mouvements.
J'ai démarré. Mes phares ont déchiré la nuit. Pour agir, j'avais choisi ce qui était pour moi le meilleur moment, celui où la majorité des gens sont plongés dans le premier sommeil.
Je suis sorti de la petite ville de province où nous vivions tous les deux, pour m'engager sur une départementale. Une dizaine de kilomètres avant d'arriver à une route sur la gauche qui me conduirait pile où je voulais aller. Encore deux trois kilomètres avant que je débouche sur une immense propriété agricole, que je connaissais par cœur. Et pour cause c'était celle qu'avait repris ma sœur avec son mari. Ils y étaient tous les jours, pour travailler différentes parcelles, avec le choix du bio. Ils avaient laissé des zones en friche, mais aussi des parties de forêts.
C'est à l'orée de l'une d'entre elles que je me suis arrêté, après avoir roulé sur un chemin de terre.
J'avais tout préparé dans les jours précédents. Ma famille n'en savait rien. J'avais accès sans problème à leur propriété et elle était tellement grande qu'ils ne me voyaient pas forcément.
J'ai ouvert la portière arrière.
Il était réveillé, et il m'a jeté un coup d' oeil sans aménité. Sans oser parler. Dans son regard il y avait à la fois une interrogation sur la raison pour laquelle il pouvait se trouver ici et de l'indignation. Il était quelqu'un d'important, et il ne comprenait pas ce qu'il faisait ici.
Mais il n'a pas osé parler. Il avait peur.
Je l'ai attrapé et je l'ai posé sur mes épaules. Il n'était pas très lourd. Il y avait surtout le poids de son arrogance.
On est partis sur un sentier qui s'enfonçait dans la forêt, silencieuse en pleine nuit. J'avais une torche à la main mais je crois bien que, parce qu'il y avait une obscurité naturelle due à la lune et que je connaissais bien le coin, j'aurais pu avancer sans lumière artificielle.
Il m'avait fallu du temps pour creuser le trou. Je l'avais fait à la pelle, et j'espérais ne pas m'être planté. Mais j'avais laissé la pelle sur place. C'était lui que j'allais planter.
Je suis enfin arrivé à la clairière. Le trou attendait. Il s'est mis à pousser des glapissements quand il a compris ce qui l'attendait. Je l'ai fait glisser dedans. Avec la satisfaction de constater que j'avais bien calculé. Seule sa tête allait dépasser. Il a tenté quelques reptations vaines pour se hisser hors du trou. Avec ma pelle j'ai fait glisser la terre autour de lui, le trou s'est comblé très vite. J'ai tassé la terre à coups de pelle.
Quand j'ai enfin posé la pelle, je me suis approché de lui et je l'ai regardé.
Assez curieusement, la peur avait laissé la place, dans son regard, à une haine profonde.
Comment pouvait-on lui faire ça à lui, Rémi D... alors qu'il était quelqu'un de si important? De si respecté, pour ne pas dire craint?
— Rassure-toi, je ne me suis pas trompé, je lui ai dit en guise de préambule. Je sais qui tu es...Rémi D... Quelqu'un de puissant et d'important. Je ne me suis pas trompé. Mais j'ai pensé que le moment était venu pour toi de payer. Puisque tu n'as jamais payé.
Il a hurlé:
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, espèce de salaud.
— Mais si tu le sais très bien. Il y a quand même eu une enquête sur toi il y a cinq ans, mais le dossier a été clos parce qu'il y avait prescription. Tes victimes les plus récentes n'ont pas osé porter plainte. Tu inspires encore la crainte, même si tu as pris ta retraite il y a plus de dix ans de ça.
— Quand je sortirai de ce trou, je porterai plainte contre vous. Vous m'avez kidnappé, et vous me faire subir des sévices physiques.
— Bah, c'est rien comparé à ce que tu as fait subir à des garçons et des filles.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
Je trouvais assez extraordinaire que, dans sa position, il puisse conserver sa superbe, sa morgue même, mais ce n'était pas si étonnant que ça. Ça faisait totalement partie de son ADN, tellement que, même enterré jusqu'au cou, c'était ce qui ressortait. Son trait de caractère le plus fort, sans doute.
— Je vais te parler un peu de moi. De moi et de ma famille.
— Ça ne m'intéresse pas.
— Je m'en doute bien. Tu as piétiné bien des personnes toutes ces années. Il y a ceux que tu as brisés directement, et ceux que tu as détruits indirectement. Ça fait pas mal de monde. Et ça, j'ai bien compris que tu t'en foutais. Mais tu vois, tu es dans une position dans laquelle tu vas bien être obligé de m'écouter. Pas forcément de m'entendre. Parce que je pense que tu n'entends personne.
— Vous ne savez pas qui je suis. Vous êtes trompé de personne. Je vous demande de...De me sortir de ce trou.
--Mais si je sais qui tu es. Un enseignant au lycée Honoré de Balzac de cette petite ville dans laquelle je t'ai récupéré il y a une demi-heure. Quelqu'un de très côté. Quelqu'un dont on parle comme d'un excellent enseignant. Qui s'occupe des enfants. Qui les aide. Qui les pousse vers le haut même et surtout quand ils sont d'un milieu modeste. Admiré par toute la communauté de cette petite ville. Quelqu'un qu'on regarde avec respect.
— Je suis quelqu'un de respectable, il a glapi. Et c'est justement pour ça que vous n'avez pas à me traiter de cette manière.
— Je vais te parler de ma sœur, je lui ai répondu. On était quatre dans la famille. C'était équilibré. Le hasard génétique. Deux garçons et deux filles.
Les deux filles se ressemblaient beaucoup. Aussi belles l'une que l'autre. A l'image de notre mère. Et avec ça, que des qualités. Simples, pas prétentieuses pour deux sous, travailleuses.
Ma sœur, pas celle qui est ici, l'autre, est arrivée dans ta classe en seconde.
Tu as dis à mes parents que c'était une élève brillante, et que tu ferais tout pour l'aider à poursuivre des études dans le supérieur, de la manière la plus prestigieuse qui soit. Inutile de te dire que mes parents étaient ravis, comme elle d'ailleurs, parce qu'elle était ambitieuse, que quelqu'un puisse la soutenir.
— Je me souviens pas d'elle, il a jeté, furieux.
— Tu as fait TELLEMENT de victimes. Bien sûr que tu ne te souviens pas d'elle. Alors, tu vois, tu lui as consacré de ton temps personnel. Comment ne se serait-elle pas sentie flattée? Tu l'as emmenée chez toi, tu l'abreuvais de conseils...
Et puis tu t'es rapproché d'elle...Insidieusement...Elle n'a pas tout révélé, mais j'imagine bien...Une main sur la cuisse, sur les épaules...Jusqu'à ce que ça bascule sur quelque chose de plus...Sexuel...Elle a du être surprise...Elle était encore innocente...En même temps, elle s'est sentie redevable pour ce que tu faisais pour elle...Et puis, certainement qu'elle en pinçait un rien pour toi...Elle a pensé, en tout cas, qu'elle n'avait pas le choix, et elle t'a donné du plaisir, comme un remerciement, même si elle n'avait pas envie de le faire, et si quelque chose au fond d'elle lui disait que ce n'était pas normal.
Petit à petit, tu as fait, gros dégueulasse, le tour de ce qu'un homme peut faire à une femme. Et elle s'est sentie souillée. Souillée et détruite.
Je m'en suis souvenu plus tard, elle est revenue un jour, et elle a dit qu'elle n'avait plus besoin d'aide, et qu'elle serait plus souvent à la maison. Elle a continué ses études, avec toujours d'excellents résultats.
Mais il y avait quelque chose en elle qui avait changé. Elle était plus sombre, moins souriante. On l'a tous vu. Mais on s'est dit qu'elle était préoccupée par ses études.
Et puis un jour, elle avait eu son Bac, et elle était partie sur un BTS, un choix qui nous avait surpris parce qu'elle aurait pu faire bien mieux, on l'a trouvé pendue au grenier. C'est moi qui l'ai trouvée.
La tête le fixait. Il ne disait plus rien. Avait-il compris qu'il n'y avait, au final, rien à dire?
— Je l'ai décrochée. J'étais seul dans la maison. J'ai essayé de la faire revivre, et en même temps, j'ai appelé les secours. Mais il était trop tard. Elle était morte depuis trop longtemps.
On s'est demandés pourquoi, bien sûr. Je te laisse imaginer ce qu'on a pu ressentir. On était...Ravagés.
Quelques jours plus tard, une lettre, épaisse, m'est arrivée. Envoyée par ma sœur, avant qu'elle ne se donne la mort. Elle y racontait tout ce qui s'était passé, et que je t'ai exposé brièvement.
Ça fait dix ans cette année et je n'ai plus pensé qu'à une chose depuis: la venger.
J'ai eu un espoir quand il y a eu cet article sur 'un enseignant' de la ville dénoncé par un de ses anciens élèves à la police. C'est là que j'ai découvert que le sexe de tes victimes t'importait peu. Mais au final, comme le précisait le dernier article paru, il y avait prescription pour les faits commis à l'encontre de toutes tes victimes.
C'est là que j'ai décidé d'agir. Quel qu'en soit le prix à payer.
Qu'est-ce que tu en penses?
Il ne s'avouait sans doute jamais vaincu.
— Je n'ai absolument rien fait. L'enseignant évoqué, ce n'est pas moi.
— Comment tu expliques, alors, que ton nom revienne un nombre incalculable de fois dans le courrier qu'a laissé ma sœur ?
— C'est un complot!!! Je suis totalement innocent!!!
— Et oui, il n'y a que des innocents. Et ma sœur au cimetière.
Ca en aurait presque été comique que de voir cette tête, privée de son corps qui s'agitait, vitupérait.
Ma torche est venue caresser de ses rayons une tondeuse posée un peu plus loin.
— Le moment est venu de payer. Tu vois cette tondeuse? Elle est pour toi.
Il ne semblait pas comprendre. Alors j'ai précisé:
--Je vais te laisser. Et à un moment de la nuit, je reviendrai, je mettrai en marche cette tondeuse, et j'avancerai vers toi. Tu verras la mort venir à toi. Sans rien pouvoir faire. Oh, à mon avis, ce sera rapide et pas douloureux. Ta tête explosera en mille morceaux et ce sera fini. Une vie contre une autre vie, une mort pour une mort, et je serai enfin vengé. Bien sûr ma sœur ne reviendra pas. Mais tu auras enfin payé. Tu n'as jamais payé jusqu'à présent.
Son masque est enfin devenu autre chose. La peur l'a saisi.
— Non. Non. C'est pas possible. Je suis innocent.
Ses hurlements ont accompagné mon départ.
J'ai été passer un moment dans ma voiture. J'imaginais bien son angoisse face à son impuissance.
Je suis revenu deux heures après.
Il avait changé. Il y avait une forme de folie dans son regard. Son arrogance au moins momentanément envolée.
Sans un mot, je me suis approché de la tondeuse, et je l'ai mise en marche.
Et j'ai avancé vers lui.
Il a hurlé, les yeux exorbités.
Je me suis arrêté à quelques centimètres de sa tête. Je n'avais bien sûr jamais eu l'intention de faire passer la tondeuse sur lui.
J'ai quitté les lieux. On le trouverait à l'aube ou peut-être avant.
Il continuait de hurler.
Ce fut deux ou trois semaines plus tard, j'avais retrouvé au bar pas loin de chez lui des amis que Gala, une de mes copines, et depuis longtemps, m'a dit:
— Tu te souviens de D.?, le prof du lycée. Je ne l'ai jamais eu, toi si?
— Ma sœur oui, j'ai répondu, et en prononçant cette phrase, pour la première fois depuis longtemps, je me suis senti plus apaisé. Pas apaisé, plus apaisé.
— Tu sais qu'on vient de l'interner en asile psychiatrique. Il avait totalement perdu la raison...On l'a retrouvé, errant sur la route, à la sortie de la ville, couvert de terre, et racontant des choses sans queue ni tête...Personne n'a compris ce qui s'était passé.
— Il avait pas mal de choses à se reprocher. Ça lui est sans doute monté au cerveau.
Au petit matin, avant l'aube, j'étais retourné sur place et je l'avais tiré hors de son trou, à charge pour lui de se débrouiller.