L’Enfer des Notifications (ou comment mon père continue de fumer dans le cloud)

Le 16/02/2026
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par Primo decimo
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À l’ère du Cloud, les morts ne disparaissent plus : ils persistent, sont exploitables, toujours « en ligne ». Ici, la mort du père est double, biologique d’abord, puis niée par les plateformes, dont les algorithmes refusent l’absence. Facebook devient le gourou d’un cimetière de souvenirs. Rappels automatisés, alertes push et bips incessants remontent à la surface. Les métaphores technologiques remplacent les images traditionnelles du deuil : les likes deviennent des bougies, chaque emoji, une prière en JPEG. Le deuil n’est plus un silence à traverser, mais une notification à gérer.
Mon père est mort deux fois : d’une allergie au cacahuète, puis d’un algorithme qui refusait de le laisser partir. Dans ce texte, je raconte un deuil numérique, saturé de bips et de souvenirs sponsorisés. Une satire absurde, entre larmes et Wi-Fi.
L’ENFER DES NOTIFICATIONS

(ou comment mon père continue de fumer dans le cloud)


Mon père est mort deux fois.
La première, d’une allergie au cacahuète.
La deuxième, le jour où Facebook a décidé de lui souhaiter bon anniversaire.

Depuis, je vis dans une jungle de notifications.
Des alertes push, des bips, des “tu te souviens de ce moment ?”
Oui, je m’en souviens.
Je m’en souviens tellement que même mon téléphone a des flashbacks.

Je ne sais pas pourquoi l’algorithme a décidé qu’il était toujours vivant.
Peut-être qu’il fume encore quelque part, dans le cloud,
entre deux stories de gens qui n’ont jamais existé.
Il doit liker mes remords par réflexe.
Le like du mort, c’est le plus sincère.

Je reçois des pubs pour des cigarettes.
Des pubs ciblées, parce qu’on partage le même nom.
Les IA doivent croire que le deuil se soigne avec un abonnement à Marlboro+.
C’est touchant, quelque part.

Je lui ai écrit un message.
“Salut papa, t’es où ?”
Messenger m’a répondu :
“Votre message n’a pas pu être délivré. Cet utilisateur est inactif.”
Ce qui est faux.
Il est beaucoup trop actif dans ma tête.

Parfois, je rêve qu’il m’envoie des mails.
Des spams signés “Papa de l’au-delà”.
Objet : “Tu fumes toujours mes regrets ?”
Contenu vide.
Pièce jointe corrompue.
Classique.

Je scrolle sa page comme un archéologue.
Des photos floues, des statuts sans ponctuation, des “LOL” d’un autre siècle.
Chaque like est une bougie virtuelle.
Chaque emoji, une prière en JPEG.

Un jour, j’ai voulu supprimer son compte.
Facebook m’a demandé : “Êtes-vous sûr de vouloir effacer votre proche décédé ?”
Je ne savais pas quoi répondre.
Je l’ai juste mis en “mode commémoration”.
Comme un mausolée avec filtres et commentaires.

Le pire, c’est quand il réapparaît dans les “souvenirs”.
Un mardi, par exemple.
“Il y a 9 ans, vous avez pris cette photo ensemble.”
Oui, Facebook.
Je me rappelle très bien.
C’était avant que le monde ne devienne une notification continue.

Je me demande si, au paradis, on reçoit aussi des alertes.
Genre :

“Vous avez été ajouté à la liste des âmes recommandées.”
“Un nouveau mort a rejoint votre réseau.”
“Mise à jour disponible pour votre conscience.”

Peut-être que Dieu a un tableau de bord.
Et que chaque prière est un ticket support.
Statut : “En attente de validation.”

Je me dis souvent que si mon père était encore vivant,
il n’aurait pas survécu aux stories.
Il aurait fumé Instagram.
Il aurait toussé sur les hashtags.
Et il aurait dit :
“Avant, on mourait pour de vrai. Maintenant, on meurt en Wi-Fi.”

J’ai reçu une notification hier.
“Souhaitez un bon anniversaire à votre père.”
J’ai cliqué.
Rien ne s’est passé.
Le vide a vibré dans ma poche.

L’écran s’est éteint.
Et j’ai compris que, quelque part,
il m’avait déjà vu en ligne.