DROGUISTAN - Partie 1 - chapitre 3/33
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
France, an de grâce 2034. L'impensable s'est produit. Personne (sauf sur BFM) ne l'aurait cru. Mais n'en disons pas plus. Voici l'histoire de Ridge et ses acolytes : rédigée comme du Balzac sous Tranxen, elle est publiée façon Eugène Sue épileptique. Merci encore à la Zone d'oser l'accueillir. Bienvenu au royaume du Dragon.
A cent mètres des locaux du quotidien La Zone, en traversant le terrain vague, Violette s’arrête. Elle observe un SDF en extase devant une affiche de campagne de Ridge Tahgui. Il a sur le visage cet air de confiance absolue qu’ont les petits enfants levant les yeux vers l’adulte grand comme Dieu. Et ça, ça lui fait mal, à Violette.
Il est maigre, ce type, maigre à faire peur. Il tient mal sur ses jambes et ce n’est l’effet ni de la drogue ni de l’alcool. Fut un temps, elle parvenait à distinguer les alcoolos des junkies. Quelque chose dans la démarche, dans le regard, dans les tics aux coins de la bouche, qui ne trompait pas. Inutile de se poser la question, désormais. Avec le Dragon, tout le monde s’enfile la même merde, dans le gosier, dans le sang, et ça suinte par tous les pores, ça transforme les consommateurs en batteries électriques - fiables, silencieuses, facile à recharger. L’alcool se vend encore mais il ne viendrait à l’idée de personne d’y chercher l’oubli. Les seuls à avoir réellement l’air de zombies, ce sont les crève-la-faim. Elle s’approche, lui dit quelques mots, l’appelle Monsieur. Il lâche l’affiche, regarde Violette sans comprendre. Elle sort de son sac ce qu’elle avait prévu pour son déjeuner et, comme il ne s’en saisit pas, le force délicatement à accepter :
— Ça, Monsieur, ça vous nourrira.
Elle ajoute : « J’aimerais pouvoir faire plus », et s’éloigne.
En poussant la porte de l’immeuble, elle décide d’oublier ce miséreux. Comme dirait JP, ton empathie, ta commisération, personne en a rien à foutre. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’elle est inutile. Soit tu chiales devant l’humanité souffrante, soit tu te bats pour elle, pour nous tous. Tes larmes de petite bourgeoise, c’est la négation de la politique. Tes motivations profondes, ta culpabilité d’être née du bon côté, on s’en carre. C’est ce que tu fais de toute cette merde que t’as dans la tête qui nous intéresse.
JP fait rarement dans la nuance. Mais s’il pratique le recadrage comme d’autres manient la pince-monseigneur, c’est parce qu’il sait ce qu’elle a besoin d’entendre, parce qu’il formule ce qui reste chez elle dans les limbes de la réflexion. JP : l’éminence qui met les mots sur les choses.
Alors elle fait son choix : en montant l’escalier, elle ravale sa pitié et ouvre en combattante la porte des bureaux. Un journaliste, aujourd’hui, c’est un reporter de guerre. Pas seulement pour documenter en laissant à ceux qui viendront après le soin d’écrire l’Histoire. L’Histoire, elle veut la changer. La neutralité, l’objectivité, non seulement ça n’a jamais existé mais, par les temps qui courent, ne serait-ce qu’essayer de s’y tenir serait criminel. Ce qu’elle cherche, c’est la vérité.
Depuis bientôt six mois, tout ce que le pays compte de penseurs et d’intellectuels glose sur l’effondrement, le retour en arrière de la France. De combien ? Les avis divergent. Cent ans ? Deux cents ans ? Qui dit mieux ? Avec la disparition progressive de l’État de droit, le retour à l’état de nature ? Vue de l’esprit, pense-t-elle. Est-ce que les structures fondamentales ont changé ? Ne distingue-t-on pas, encore et toujours, une classe dominante, et une majorité d’exploités ? Bien sûr, l’élite, si l’on peut dire, après le « propre sur lui » Baroin et le « Roisident » de Villiers, s’apprête à changer de visage : avec l’élection imminente de Ridge Tahgui, elle aura celui du prosaïsme assumé. Ni idéologie, ni morale. Il veut la fin, il se donne les moyens. Ceux qui prétendaient diriger le pays, avant, n’étaient ni plus ni moins corrompus que le trafiquant de drogue ex-taulard. Mais ils s’en défendaient. Ils intentaient des procès en diffamation. Et, si on avait vu jadis un ancien président porter un bracelet électronique puis faire, dura lex sed lex, vingt jours de prison, il faut croire que c’est parce qu’il avait été plus con que les autres, ou parce qu’il fallait bien en faire tomber un, de temps en temps, pour que le bon peuple croie encore en la justice. Aujourd’hui, on ne nie pas avoir enfreint la loi : on exhibe son viol, au contraire, comme une manifestation de puissance et de volonté. De toutes façons, Ridge n’a jamais reculé devant rien…
Dans son bureau encombré de papiers de toutes sortes, elle met du temps à s’asseoir. Elle regarde sur les étagères la quantité de documents qu’elle a amassée sur lui depuis bientôt quatorze ans. Son premier article sur Ridge, alors qu’ils n’étaient presque que des gosses ; c’était dans la banlieue lyonnaise, juste après sa sortie de prison. Reconverti en travailleur social, il écumait les quartiers pour porter à la jeunesse, disait-il, un message d’espoir. Pourquoi, parmi tant d’autres du même acabit, l’avait-elle distingué, à l’époque ? Elle sentait déjà qu’il avait des ambitions politiques et qu’il travaillait le terrain comme une drague racle le fond d’un canal, en se servant du tissu associatif. Dans le même temps, il reprenait en main, peu à peu, le contrôle des trafics. Parfois, avec stupéfaction, elle se dit qu’à force d’écrire qu’il fallait se méfier de lui, elle a contribué à faire de Ridge Tahgui ce qu’il est devenu. Elle le présentait comme l’incarnation de l’esprit du temps, qui valorise le charisme, la force brute, l’autorité naturelle, le succès, peu importe dans quel domaine du moment qu’il manifeste une supériorité quelconque sur le commun des mortels. Elle l’avait vu patiemment construire ses réseaux avec la protection des élus locaux qui croyaient tirer les ficelles. Putain, qu’il était bon...Il n’avait pas innové dans son domaine mais il avait toutes les audaces : à l’évidence, même son séjour de six mois en prison faisait partie de son plan de carrière. A sa manière, il était un ascète. Il n’avait pas confondu vitesse et précipitation, argent facile et investissement. Travailleur social le jour, mafioso la nuit, il avait doublé tous les autres prétendants au titre de roi du deal. Et elle les avait vus, un à un, s’aplatir devant lui. Subjugués, comme elle.
Ridge Tahgui... Elle regarde une photo d’elle et lui, cinq ans en arrière. A vrai dire, elle le trouve mieux maintenant. Quelque chose de plus dur dans le regard, mais aussi de plus voilé. Trop intelligent pour être dupe de lui-même. Elle ne peut s’empêcher de penser que, dans d’autres circonstances, dans un autre milieu, à une autre époque, il aurait été un homme bien.
Elle entend à nouveau la voix de JP. Ça va, mère Teresa ? Prête à ramener au bercail la brebis égarée ? T’en as pas marre, de ta sociologie de comptoir ? Ce pauvre Ridge… L’enfance qu’il a eue… le déterminisme social… c’est facile d’être honnête quand on n’a jamais manqué de rien… Ridge, ce n’est pas ce qu’il aurait pu être qui nous intéresse, Violette. C’est ce qu’il est devenu, et ce en quoi il va se transformer. Ce qu’on veut, c’est savoir comment on va arrêter son ascension. On en est réduit à miser sur l’intelligence du peuple souverain, putain, c’est te dire si on est mal barrés. Un peu comme si je comptais sur toi pour voir Tahgui tel qu’il est, une bonne fois pour toutes.
JP, songe Violette, même dans ma tête tu n’es pas capable de la boucler. Ta grossièreté me contamine. Mère Teresa avance, JP. Mon dossier est en béton. Tu as tort de douter : si quelqu’un doit le faire tomber un jour, ce sera moi. Mais pour empêcher son élection, il est trop tard.
Il est maigre, ce type, maigre à faire peur. Il tient mal sur ses jambes et ce n’est l’effet ni de la drogue ni de l’alcool. Fut un temps, elle parvenait à distinguer les alcoolos des junkies. Quelque chose dans la démarche, dans le regard, dans les tics aux coins de la bouche, qui ne trompait pas. Inutile de se poser la question, désormais. Avec le Dragon, tout le monde s’enfile la même merde, dans le gosier, dans le sang, et ça suinte par tous les pores, ça transforme les consommateurs en batteries électriques - fiables, silencieuses, facile à recharger. L’alcool se vend encore mais il ne viendrait à l’idée de personne d’y chercher l’oubli. Les seuls à avoir réellement l’air de zombies, ce sont les crève-la-faim. Elle s’approche, lui dit quelques mots, l’appelle Monsieur. Il lâche l’affiche, regarde Violette sans comprendre. Elle sort de son sac ce qu’elle avait prévu pour son déjeuner et, comme il ne s’en saisit pas, le force délicatement à accepter :
— Ça, Monsieur, ça vous nourrira.
Elle ajoute : « J’aimerais pouvoir faire plus », et s’éloigne.
En poussant la porte de l’immeuble, elle décide d’oublier ce miséreux. Comme dirait JP, ton empathie, ta commisération, personne en a rien à foutre. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’elle est inutile. Soit tu chiales devant l’humanité souffrante, soit tu te bats pour elle, pour nous tous. Tes larmes de petite bourgeoise, c’est la négation de la politique. Tes motivations profondes, ta culpabilité d’être née du bon côté, on s’en carre. C’est ce que tu fais de toute cette merde que t’as dans la tête qui nous intéresse.
JP fait rarement dans la nuance. Mais s’il pratique le recadrage comme d’autres manient la pince-monseigneur, c’est parce qu’il sait ce qu’elle a besoin d’entendre, parce qu’il formule ce qui reste chez elle dans les limbes de la réflexion. JP : l’éminence qui met les mots sur les choses.
Alors elle fait son choix : en montant l’escalier, elle ravale sa pitié et ouvre en combattante la porte des bureaux. Un journaliste, aujourd’hui, c’est un reporter de guerre. Pas seulement pour documenter en laissant à ceux qui viendront après le soin d’écrire l’Histoire. L’Histoire, elle veut la changer. La neutralité, l’objectivité, non seulement ça n’a jamais existé mais, par les temps qui courent, ne serait-ce qu’essayer de s’y tenir serait criminel. Ce qu’elle cherche, c’est la vérité.
Depuis bientôt six mois, tout ce que le pays compte de penseurs et d’intellectuels glose sur l’effondrement, le retour en arrière de la France. De combien ? Les avis divergent. Cent ans ? Deux cents ans ? Qui dit mieux ? Avec la disparition progressive de l’État de droit, le retour à l’état de nature ? Vue de l’esprit, pense-t-elle. Est-ce que les structures fondamentales ont changé ? Ne distingue-t-on pas, encore et toujours, une classe dominante, et une majorité d’exploités ? Bien sûr, l’élite, si l’on peut dire, après le « propre sur lui » Baroin et le « Roisident » de Villiers, s’apprête à changer de visage : avec l’élection imminente de Ridge Tahgui, elle aura celui du prosaïsme assumé. Ni idéologie, ni morale. Il veut la fin, il se donne les moyens. Ceux qui prétendaient diriger le pays, avant, n’étaient ni plus ni moins corrompus que le trafiquant de drogue ex-taulard. Mais ils s’en défendaient. Ils intentaient des procès en diffamation. Et, si on avait vu jadis un ancien président porter un bracelet électronique puis faire, dura lex sed lex, vingt jours de prison, il faut croire que c’est parce qu’il avait été plus con que les autres, ou parce qu’il fallait bien en faire tomber un, de temps en temps, pour que le bon peuple croie encore en la justice. Aujourd’hui, on ne nie pas avoir enfreint la loi : on exhibe son viol, au contraire, comme une manifestation de puissance et de volonté. De toutes façons, Ridge n’a jamais reculé devant rien…
Dans son bureau encombré de papiers de toutes sortes, elle met du temps à s’asseoir. Elle regarde sur les étagères la quantité de documents qu’elle a amassée sur lui depuis bientôt quatorze ans. Son premier article sur Ridge, alors qu’ils n’étaient presque que des gosses ; c’était dans la banlieue lyonnaise, juste après sa sortie de prison. Reconverti en travailleur social, il écumait les quartiers pour porter à la jeunesse, disait-il, un message d’espoir. Pourquoi, parmi tant d’autres du même acabit, l’avait-elle distingué, à l’époque ? Elle sentait déjà qu’il avait des ambitions politiques et qu’il travaillait le terrain comme une drague racle le fond d’un canal, en se servant du tissu associatif. Dans le même temps, il reprenait en main, peu à peu, le contrôle des trafics. Parfois, avec stupéfaction, elle se dit qu’à force d’écrire qu’il fallait se méfier de lui, elle a contribué à faire de Ridge Tahgui ce qu’il est devenu. Elle le présentait comme l’incarnation de l’esprit du temps, qui valorise le charisme, la force brute, l’autorité naturelle, le succès, peu importe dans quel domaine du moment qu’il manifeste une supériorité quelconque sur le commun des mortels. Elle l’avait vu patiemment construire ses réseaux avec la protection des élus locaux qui croyaient tirer les ficelles. Putain, qu’il était bon...Il n’avait pas innové dans son domaine mais il avait toutes les audaces : à l’évidence, même son séjour de six mois en prison faisait partie de son plan de carrière. A sa manière, il était un ascète. Il n’avait pas confondu vitesse et précipitation, argent facile et investissement. Travailleur social le jour, mafioso la nuit, il avait doublé tous les autres prétendants au titre de roi du deal. Et elle les avait vus, un à un, s’aplatir devant lui. Subjugués, comme elle.
Ridge Tahgui... Elle regarde une photo d’elle et lui, cinq ans en arrière. A vrai dire, elle le trouve mieux maintenant. Quelque chose de plus dur dans le regard, mais aussi de plus voilé. Trop intelligent pour être dupe de lui-même. Elle ne peut s’empêcher de penser que, dans d’autres circonstances, dans un autre milieu, à une autre époque, il aurait été un homme bien.
Elle entend à nouveau la voix de JP. Ça va, mère Teresa ? Prête à ramener au bercail la brebis égarée ? T’en as pas marre, de ta sociologie de comptoir ? Ce pauvre Ridge… L’enfance qu’il a eue… le déterminisme social… c’est facile d’être honnête quand on n’a jamais manqué de rien… Ridge, ce n’est pas ce qu’il aurait pu être qui nous intéresse, Violette. C’est ce qu’il est devenu, et ce en quoi il va se transformer. Ce qu’on veut, c’est savoir comment on va arrêter son ascension. On en est réduit à miser sur l’intelligence du peuple souverain, putain, c’est te dire si on est mal barrés. Un peu comme si je comptais sur toi pour voir Tahgui tel qu’il est, une bonne fois pour toutes.
JP, songe Violette, même dans ma tête tu n’es pas capable de la boucler. Ta grossièreté me contamine. Mère Teresa avance, JP. Mon dossier est en béton. Tu as tort de douter : si quelqu’un doit le faire tomber un jour, ce sera moi. Mais pour empêcher son élection, il est trop tard.